Autour de la Sulzfluh

PAR J. BORDE, ZURICH

Les jeunes alpinistes aiment à entreprendre de l' extraordinaire. Des projets de ce genre ont l' avantage de les pousser à l' action et de susciter presque toujours des aventures inoubliables! Mes amis et moi étions presque tous les dimanches en route. Seuls des buts offrant des voies détournées conservaient à nos yeux quelque attirance.

Le récit qui va suivre décrit l' une de ces excursions: une descente de la Sulzfluh pendant les jours du nouvel an! Nous savions par ouï-dire qu' une telle descente existait, mais la plupart d' entre nous n' auraient pu la situer exactement. De Zurich, l' express de l' Arlberg nous conduisit à Bludenz, que nous atteignîmes à minuit. Bien qu' à l' Hôtel de la gare le bal de la Saint-Sylvestre battît son plein, les impératifs nés de nos projets nous imposèrent de nous abandonner sans tarder aux douceurs du lit.

Il pleuvait lorsqu' au matin du jour de l' an nous montâmes dans le train local à destination de Schruns. Thermomètre et moral voisinaient avec le point zéro. Quelques habitants du Vorarlberg, en route pour un tour à skis en dépit de la pluie, cherchaient à rehausser le moral qui régnait dans notre compartiment. L' un d' eux tira un violon de son sac et se mit à « racler » pour l' amuse général. Emporter un violon dans un tour à skis, cela dépassait notre imagination! Le ménétrier devait être un excellent skieur ou un excellent violoniste!

Nous avions l' intention de nous arrêter à la cabane Lindau du ÖAV, construite sur le versant est de la Sulzfluh. Durant toute la montée, la pluie ne cessa de tomber. Aussi étions-nous passablement mouillés lorsque nous atteignîmes le refuge. Le gardien nous accueillit très aimablement tout en se montrant surpris de notre visite; en cette saison hivernale, seuls de très rares touristes montaient jusque chez lui. Quant à notre but - gravir la Sulzfluh - il lui fit hocher la tête et déclarer: « En hiver, aucune route directe n' y conduit d' ici. L' été, un chemin y monte à travers la paroi, mais il est impraticable en ce moment. Seul un détour par le Schweizer Tor et le versant suisse vous conduira au sommet! » Quelque peu ébranlé, notre chef de course, Ferdinand Wörndler, décrocha la carte de la paroi, puis déclara soudain: « Alors il nous faut continuer immédiatement! » Installés dans la cabane comme à la maison, nous n' étions pas tous d' accord avec cette modification soudaine de nos projets; la veillée de l' an au refuge de Lindau semblait pleine de promesses! Quelques-uns pourtant, bouclant leur sac, se remirent en route, ouvrant la trace dans la neige profonde en direction du Schweizer Tor. C' est, en fin de compte, ce que nous fîmes nous aussi!

Le brouillard survint avant que nous ayons atteint le Schweizer Tor. Grâce aux renseignements donnés par le gardien, nous n' aurions pas dû nous tromper. Il fallait seulement traverser les pentes nord à la même hauteur que le col. Le brouillard et un terrain totalement inconnu nous préparaient pourtant des difficultés. Par bonheur, notre grand coureur de cimes, Werner Weckert, avait sa boussole dans son sac, grâce à elle nous pouvions pour le moins déterminer la direction du ciel!... Après quelques heures de recherches autour de cet itinéraire, nous trouvâmes la bonne voie dans un petit vallon qui nous conduisit à nouveau en direction de l' est.

L' obscurité tombait peu à peu. Pourtant au cours de la montée, nous aperçûmes une petite cabane. Arrivés à proximité, quelle fut notre désillusion en constatant qu' il s' agissait en fait d' une hutte de garde-frontière et non de notre but, la cabane de la Tilisuna sur les flancs de la Sulzfluh! Nous continuâmes en direction du col. Nous avions franchi la frontière et foulions à nouveau le territoire autrichien. Aux dires du gardien, la cabane de la Tilisuna ( 2600 m ) devait se trouver dans notre voisinage. Comme, entre temps, la nuit était tombée, c' est en vain que nous cherchâmes le refuge dans un terrain ondulé. Il ne nous restait qu' une chance dans cette obscurité: marcher de front pour ne pas manquer la cabane, certes pas facile à trouver!

Le froid devenait vif; silhouettes grisâtres dans la clarté obscure de la nuit, nous avions peine à nous reconnaître, si bien que nous décidâmes de rebrousser chemin en direction de l' ouest, donc de la Suisse. Qui aurait pu dire où serait ce soir-là notre gîte? C' est presque à tâtons que nous entreprîmes la descente. Nous tombâmes un peu plus bas sur un fenil, bâtiment construit en madriers dont les intervalles étaient presque aussi larges que les poutres elles-mêmes. Même l' ami Franz, toujours prêt à la boutade, avait perdu son assurance, dans cette nuit glaciale, et il aurait volontiers bivouaqué sur place.

- Par 10° sous zéro? Allons donc! Il faut à tout prix continuer la descente.

Le village de St-Antönien devait se trouver quelque part en direction de l' ouest; très loin de l' autre côté de la vallée, les lumières de la ligne de la Parsenn scintillaient dans le ciel nocturne. Nous n' avions pas encore atteint la limite des forêts lorsque nous aperçûmes une lumière: c' était Partnun, petit village de montagne dans le Prättigau - notre chance! Ce qui fit qu' après une marche de dix heures successivement dans toutes les directions, il nous fut tout de même possible de dormir dans des lits à l' auberge « Alpenröschen ». De ce jour de l' an, ce fut certes la surprise la plus agréable!

C' est dans l' ombre matinale que nous montâmes à la « Scheienzahn », fine aiguille de rocher, en nous dirigeant à nouveau vers le col où, le soir avant, nous avions sonné la retraite. Nous nous rendîmes compte que nous étions parvenus tout près de la cabane de la Tilisuna. Quelques heures plus tard, nous étions sur la cime de la Sulzfluh ( 2824 m ). Le froid vif écourta la pause du sommet et nous nous trouvâmes bientôt prêts à entreprendre la descente.

Notre vaillant Georges fut le premier à « avaler » la pente sommitale. Quelques pierres cachées arrêtèrent toutefois rapidement son « schuss » hardi; ce fut la chute et son résultat: une pointe de ski abîmée!

« L' année commence bien! », telle fut la pensée générale. Quelque cent mètres plus bas, la même mésaventure m' arriva. Vraiment notre bonne étoile ne nous avait pas suivis sur la Sulzfluh!

Nous avions atteint à nouveau la cabane de la Tilisuna, fermée pendant l' hiver. Qu' à cela ne tienne! Nous trouvâmes sous le porche une vieille boîte de conserve, aussitôt utilisée pour réparer mon ski. A ma grande surprise, je pus grâce à elle terminer sans encombre notre course par la célèbre descente dite « de la Sulzfluh ».

Mais le brouillard revenait. Comme personne ne connaissait la voie de descente, nous nous égarâmes encore une fois. Il eût été certes facile de trouver le bon chemin si nous avions eu une carte du massif! C' est alors que Franz tira de son sac de montagne un prospectus d' hôtel muni d' une carte en couleurs du massif de PArlberg, avec même l' indication des lignes aériennes en direction de Paris, Rome,.Londres et Vienne!... Est-ce notre sens de l' orientation ou le prospectus de l' Arl qui nous ramena finalement à Tschagguns? Ceci demeure une énigme.

Comme nous n' avions pour ainsi dire vu âme qui vive durant tout notre tour, la descente de la Sulzfluh n' était manifestement pas encore découverte par les skieurs de l' endroit!

A Tschagguns, notre course touchait à sa fin. Nous aurions certes pu l' entreprendre plus rapidement à partir de la station de Küblis des Chemins de fer Rhétiques, en montant par St-Antönien. Néanmoins, notre itinéraire hors des chemins battus n' en fut que plus riche en aventures de toutes sortesTrad, par A.V. )

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