Autour du Mont Rose

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Pierre Vittoz

Avec 2 illustrations ( 103, 104 ) 6 avril 1945. Nous nous empressons de tourner le dos aux brillants skieurs qui promènent leurs lunettes d' écaille et leur ceinture cloutée sur les trottoirs de Zermatt et longeons la crémaillère du Gornergrat, chemin commode qui permet d' admirer le lent déploiement de la vallée; les bâtisses ne sont bientôt plus que des taches, tandis que sur un fond mauve d' après finissant s' élèvent peu à peu les triangles familiers des Mischabel et du Weisshorn. A Rotenboden la scène tourne; et c' est l' énorme chaîne qui s' étale du Théodule au Mont Rose. Tout en peinant sous des sacs monstrueux, nous échafaudons les mille itinéraires que l' exceptionnel enneigement permettrait cette année.

La semaine commence mal, par une journée d' épais brouillard qui nous ramène tout penauds à la cabane Bétemps après une vaine tentative à la boussole.

Le lendemain une bise insolente nous transforme, malgré le grand soleil, en pierrots mi-partis: un côté vernissé de poudre glacée, tandis que l' autre garde sa teinte habituelle, indéfinissable. Transis nous atteignons le Petit Fillarhorn. Cette infime bosse sur la croupe qui relie le Mont Rose à la Cima di Jazzi vaut la balade pour le coup d' œil sur les enchevêtrements de séracs et de glace luisante qui ruissellent du Nordend. Au sommet pointent quelques rochers. Skis déposés, je m' approche de la crête frontière. Qu' y a-t-il de l' autre côté? Je me dresse, je tends le cou, je m' avance en m' age, un peu impressionné par ce vide. Toujours rien. Enfin, à plat ventre, je rampe et mon nez dépasse le bord; avec un frisson je me retire précipitamment et m' assure que la dalle qui me porte est solide. Puis, fasciné, je reviens: c' est le vide total, effarant. Quel contraste! Après les molles ondulations du glacier on se trouve brusquement au-dessus d' une paroi absolument verticale, haute de trois à quatre cents mètres, et rien n' arrête le regard dans cette folle plongée jusqu' aux moraines de Macugnaga.

Castor Nos amis sont rentrés fourbus de la course Breithorn-Zermatt; nous ne partons que trois pour Castor. Les séracs inférieurs du glacier des Jumeaux, qu' il faut remonter, posent un problème délicat. Nous en cherchons la solution par le milieu de la chute; bloqués — tout près du haut, naturellementnous devons redescendre et cherchons une issue sur la droite. Une immense vire glaciaire doucement inclinée nous amène au pied du monstrueux flanc ouest du Lyskamm, puis, revenant à droite par une pente plus raide, nous atteignons le Felikjoch où l'on abandonne les skis. Une élégante crête neigeuse nous conduit enfin au sommet. Mais notre intention de pousser qu' à Pollux s' évapore à la vue du pitoyable rognon qui se prétend jumeau de notre cime. Le Breithorn, par contre, si décrié, nous présente une suite de pointes effilées de grande allure.

Pour la descente, sous prétexte que je n' ai pas de crampons, je demande humblement à aller en tête, et mes camarades aux pieds griffus s' apprêtent à me retenir d' une main robuste. J' entame un petit galop qui nous dépose en un quart d' heure au col, au milieu d' éclats de rire. Comme l' après est à peine entamé, je voudrais visiter encore le sommet ouest du Lyskamm, mais mes compagnons ne montrent aucun enthousiasme pour son arête de glace verdâtre.

AUTOUR DU MONT ROSE Protégée des vents et du soleil, la pente que nous avons à descendre est recouverte d' une couche moelleuse de poudre fine; christianias coulés et télémarks s' entrelacent, merveilleusement auréolés de paillettes de givre. Par de souples balancements, nous traçons un magistral paraphe jusqu' aux séracs de ce matin; un amusant slalom nous fait contourner blocs et crevasses, nous glissons en retenant notre souffle sur un ou deux ponts d' aspect minable pour traverser bientôt le Grenzgletscher d' un seul élan.

Lyskamm Les « dix heures » du lendemain, nous les grignotons au Lysjoch sous forme de lard et de raisins secs. Nos regards errent sur le Mont Rose et s' accrochent à une prestigieuse nervure, rectiligne et pure, qui va d' un seul bond frapper le sommet c' est la Cresta Rey, dont nous convoitons l' irré envol.

Pour l' instant, voyons notre Lyskamm. La première partie de l' arête pourrait être tournée à gauche, mais son élégance et sa sveltesse méritent mieux. D' ailleurs Pidoux, qui tient aujourd'hui le haut bout de la corde, n' est pas homme à éviter une crête tranchante, au contraire. Après ce premier élan, l' arête ondule horizontalement pour porter les perfides corniches qui l' illustrent. Mais où sont-elles, ces fameuses corniches? Nous ne rencontrons qu' un ou deux hamacs de neige nouvelle jusqu' au pied de la pente terminale.

C' est une immense dalle de glace bleue dont les lignes fuyantes vont se briser en séracs au-dessus du Grenzgletscher. Alors commence un travail de manœuvres et d' équilibristes; de manœuvre parce que nous piochons à grands coups, ce qui ne va pas sans essoufflement à 4500 mètres; d' équilibriste parce qu' il est fort délicat de gravir les marches dont Pidoux fixe la hauteur. Une bise violente mord mes jambes nues et les fouette des mille glaçons qu' elle arrache à la face nord. Transi, je me distrais à voir ruisseler le « sucre » que le premier détache inlassablement.

Enfin, voici le sommet. Après un rapide tour d' horizon, nous nous blottissons sur une petite vire ensoleillée où nous sommes bientôt rejoints par le second duo de notre caravane. Ils prétendent que nous avons ménagé nos énergies et flatté les leurs en espaçant outrageusement les marches.

Aucun avant-mont ne masque les vertes vallées de Gressonney et d' Aoste; derrière elles s' étagent les sommets groupés autour du Grand Paradis; puis, dans le lointain, se dresse la pyramide du Viso dominant la plaine lombarde; plus loin encore on distingue les crêtes des Alpes Maritimes par delà lesquelles, sur la gauche, scintille une grande étendue bleu-argent: le golfe de Gênes.

Nous redescendons prudemment notre « échelle de Jacob » et, peu après, remontons vers la Ludwigshöhe pour retrouver la longue trace qui serpente entre les crevasses du Grenzgletscher, bien plus facile et aimable qu' il ne l' est habituellement.

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