Autour d'un accident de montagne (1791)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Claire-Eliane Engel

Pendant de longues années, les sommités de la chaîne du Mont Blanc ont été pitoyables à l' égard des innocents qui se lançaient à leur assaut. On compte peu d' accidents jusque vers le milieu du XIXe siècle. Le premier grimpeur mort en montagne dans la région semble avoir été Ami Lecointe, qui se tua au pied de l' Aiguille de I' M en 1784. Rien de néfaste ne se produit au cours des tentatives du Mont Blanc. L' ascension de Paccard, celle de Saussure, les cinq ou six qui suivent sont des modèles d' inconscience: on accumule les fautes et, cependant, rien ne se produit. Rien au Col du Géant, non plus. Mais, en 1791 arrive le second accident qui frappe la région: le 26 juin, un jeune Zurichois, Jakob Escher von Berg, se tue au Col de Balme.

Il était secrétaire du Grand Conseil de son canton. Sorti d' une famille de naturalistes, il avait fait de bonnes études et avait la passion de l' histoire Die Alpen - 1948 - Les Alpes23 naturelle. Il voyageait en compagnie de deux amis, Emeric, baron de Dalberg, neveu du prince primat de Mayence, chevalier de Malte et président de la Chambre des requêtes du comte Palatin, et M. Ockhardt. Les trois jeunes gens venaient de Zurich par la Furka. A Martigny, ils avaient appris la présence de Marc-Théodore Bourrit à Bex et ils avaient fait ce détour pour le consulter sur la route à suivre et solliciter l' appui de sa bienfaisante présence — c' est Bourrit qui le raconte dans son Itinéraire de Genève. Il n' avait pu les escorter que jusqu' à St-Maurice.Les 26 juin, les trois voyageurs étaient arrivés sans encombre au Col de Balme. Là, Escher était parti à l' assaut de la Croix de Fer, qui domine le versant valaisan. Après y être parvenu et avoir admiré la vue, il était redescendu, avait rédigé quelques notes sur la voie à suivre pour cette ascension qui n' a rien de périlleux, les avait mises dans une bouteille et était remonté, pour attacher celle-ci à un bras de la croix. En descendant pour la seconde fois, il avait eu une crise de vertige en regardant les à-pics qui dominent Trient, avait glissé et était allé se fracasser sur les rochers, au pied du promontoire. Ses deux amis, terrifiés, n' avaient rien pu faire; le malheureux avait dû être tué sur le coup. Plus tard, on avait eu de grandes difficultés à ramener son corps au col. Une équipe de guides, parmi lesquels se trouvait Cachât le Géant, l' un des guides de Saussure, était partie à sa recherche.

Ockhardt et Dalberg se trouvaient dans une situation sinon tragique, du moins douloureuse et très compliquée. Ils n' avaient pas assez d' argent pour régler les frais entraînés par le transport du corps, et il fallait enterrer Escher en pays protestant: sans doute y aurait-il eu des difficultés en Savoie. Le centre protestant le plus proche était Bex, sur territoire bernois: il fallait faire traverser le Valais au cercueil. On imagine les complications administratives. Bourrit était encore à Bex. Dalberg lui écrivit, « mouillant chaque ligne, chaque mot de ses larmes », dira l' historiographe. Sincèrement ému, et sans doute satisfait de déployer son inlassable activité pour mettre en branle ses hautes relations en Savoie et au Valais, ce dernier agit immédiatement. Il mit les deux jeunes gens, isolés à Chamonix, en rapports avec l' aubergiste Couteran, personnage actif et intelligent qui leur sera d' un grand secours. Les lettres qui suivent font partie de la collection du comte de Suzannet, qui a bien voulu m' autoriser à les reproduire.

Les formalités suivent leur cours — et le suivent rapidement. Dalberg, à Chamonix, loge à l' Hôtel d' Angleterre, tenu par Couteran, qui lui avance de l' argent. Dès le 29 juin, le lieutenant Tavernier, juge à Martigny, se met en rapport avec l' aubergiste, au sujet du transport à travers le Valais. Il faudra faire halte à Trient:

« En réponse à celle que vous fîtes l' honneur de m' adresser pour cette fatale visite, soit levation du corps, je vous dirai que demain matin entre 8 à 9 h., nous nous rendrons sur la montagne; nous serons à trois, M. le secrétaire et l' officier qui m' accompagnent; le quatrième qu' est le médecin ne se trouvant ici, étant à Sion, je vous prierai d' en faire venir un de chez vous, afin que dite levation se fasse selon toutes formalités requises, afin qu' elle puisse authentiquement servir, au besoin... Je me réserve une occasion plus joyeuse pour avoir le plaisir de faire une promenade de plaisir dans laquelle puissions nous divertir à cœur ouvert. » Le français de Tavemier laisse à désirer. De son côté, Bourrit a alerté les autorités bernoises et il écrit à Couteran:

« De Bex, ce 4 juillet 1791.

Monsieur et féal ami. Quelle affreuse nouvelle que celle que vous m' avei donnée! Je l' ai aussitôt envoyée à M. le baillif d' Aigle qui a chargé le châtelain de réclamer le corps de M. Escher au nom de LL. EE. de Berne; il a été en conséquence transporté ici l' endemain avec les honneurs les plus distingués. M. le baron Dalberg vous donne les plus grandes louanges pour les peines que vous avez prises et je vous remercie bien sincèrement en mon particulier. Je vous adresse des Hollandais de beaucoup de mérite__ » Quelques jours plus tard, l' enterrement ayant eu lieu à Bex, Bourrit qui a tout organisé, décrit la cérémonie à Couteran:

« Martigny, 19 juillet.

... L'on a enseveli M. Escher avec tous les honneurs possibles. La bière a été suivie du corps de ville en grand deuil de même que toute la bourgeoisie et je ne puis vous peindre la tristesse où l'on était. M. le baron ( Dalberg ) a donné à dîner aux porteurs qui étaient les divers officiers militaires depuis le major jusqu' au lieutenant; on était vingt personnes... Le frère de M. Escher est venu pleurer sur le tombeau de son frère, où il a placé une couronne de fleurs... Cet événement en général a beaucoup ému ma sensibilité et j' ai craint de tomber malade, et c' était pour me remettre que j' allais aux bains... J' ai fait une épitaphe sur M. Escher, elle est écrite à la galerie de l' ouest. Je vous l' enverrai car je ne saurais m' en rappeler.

Voici ce que j' ai fait sur la mort de M. Escher:

Aimé de ses amis, digne d' un meilleur sort, Escher aurait sans doute honoré sa patrie. Au désir de s' instruire il consacra sa vie, Et ce désir causa sa mort. » L' originalité de l' épitaphe est douteuse. Bourrit donna des certificats aux guides qui avaient effectué le transport du corps. L' acte d' inhumation fut porté sur le registre des décès de Bex1:

« 1791. M. Jacques Escher de Berg, secrétaire du Conseil de Guerre ( sic ) de Zurich, est mort par accident le 26 juin, s' étant précipité en bas le col de Balme rière Martigny; le cadavre a été trouvé le 28, il a été levé le 30 par le juge de Martigny; il a été rendu et transporté à Bex le 1er juillet, et enseveli honorablement au cimetière de Bex le lendemain 2e. Il était âgé d' environ 25 ans. » La famille Escher fit élever un monument en marbre sur la tombe, et Bourrit, pour ne rien perdre de ses œuvres complètes, reproduisit l' épitaphe dans ses livres. Quelques semaines plus tard, un auteur anonyme et sentimental pubb' ait à Zurich un Denkmal dédié à Escher:

« Last euch weinen! fliesz, du Wehmuth Träne Nieder auf die wundgerange Hand!

Denn, um einen deiner edeln Söhne Klag ich, ewig theures Vaterland! » 1 Communiqué par M. L. Junod, archiviste cantonal ( A. C. V., EG 15 7, p. 107 ).

L' auteur est bien renseigné: il parle des deux escalades de la Croix de Fer et de la chute dans le » rochers:

« Wehl er schwindelt... mit der Sonne letzten Strahle Stürtzt er in die Felsen Kluft hinab 1 » Et cela continue sur ce ton pendant plusieurs strophes. Entre temps Dalberg, après avoir assisté au transport du corps à Bex, et à l' inhumation, était reparti. À Berne, il rencontre le frère d' Escher qui se rend à Bex et à Chamonix pour accomplir un triste pèlerinage et aussi pour visiter la vallée. Il lui donne une lettre pour Couteran:

« Berne 7 Juin ( erreur pour juillet, sans doute ).

Comme j' ignore les comptes pour ma dépense, je charge le porteur de cette lettre, M. Escher, frère du malheureux qui a péri au col de Balme, de vous les payer... M. Escher désire se rendre à la place où son frère a péri et descendre à Martigny pour aller à Bex. Faites-moi le plaisir, Monsieur, de lui donner Jorasse et Cachât le Géant pour guides, si l' un des deux ne serait pas là, Cachât l' Aiguille. Il s' acquittera en même temps de tous les paiements occasionnés par la mort de son frère. » Vers la fin du mois de juillet, Dalberg, rentré à Mannheim, écrit à Couteran pour lui demander du miel « que j' ai mangé avec tant de plaisir dans votre maison ». Escher avait dû arriver vers le 20 juillet à Chamonix; Couteran avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour lui rendre le séjour le moins pénible possible. Il avait dû déployer un grand tact car Escher, quelques semaines plus tard, lui écrit avec une véritable affection:

« Berg, 22 septembre 1791.

Monsieur. Vous avez des droits sur ma reconnaissance: mon cœur s' est acquitté par le souvenu- de ce que vous avez fait pour un frère que j' aimais si tendrement par le désir de pouvoir vous rendre quelque service et de vous être utile dans une occasion moins affligeante pour vous que vous ne l' avez été à moi daps cette catastrophe si funeste. Pardonnez, mon cher Monsieur, les tardifs remerciements. Dans un premier moment, je tâchais d' éloigner de moi autant que possible le souvenu* de ce fatal événement et après sont survenues beaucoup d' affaires.

Cachât m' a envoyé le cachet et la clé de montre trouvés par les gens des environs. Je l' en remercie dans l' incluse, vous priant de lui faire passer un gros écu et un mouchoir que vous trouverez dans un paquet que je vous ai adressé. L' autre mouchoir, je vous prie de donner à votre gouvernante et de garder l' étui pour vous comme un gage de mon amitié. Que je serais flatté de vous voir une fois chez moil Rien ne pourrait faire plus de plaisir à celui qui etc. » C' est la fin de cette lamentable histoire, épisode qui frappe l' imagination des voyageurs. Jusqu' au jour où l' accident de la caravane Hamel prend la vedette, tous les récits parleront de la mort du jeune Escher, et Bourrit déclarera avec son emphase habituelle: « Le col de Balme a eu ses martyrs. »

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