Autour d'une course au Weissmies

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Albert Picot

La question de la vitesse des ascensions ( Section Genevoise ) Le 19 juillet 1944, après une belle soirée passée à la cabane du Weissmies, propriété de la section d' Olten, j' ai eu le plaisir de faire, avec ma fille cadette âgée de 17 ans, l' ascension du Weissmies par l' itinéraire habituel des touristes, c'est-à-dire en traversant le glacier qui descend vers Saas-Grund et en montant par la paroi de glace de la montagne. Partis AUTOUR D' UNE COURSE AU WEISSMIES de la cabane ( 2720 ) à 4 h. 10 nous sommes arrivés au sommet ( 4031 ) à 9 h. Si l'on compte qu' au cours des trois premiers quarts d' heure on travaille en distance et non en hauteur, on peut dire que nous avons gravi les 1300 mètres de la belle cime à une allure de 325 mètres d' altitude par heure.

Le temps était beau. Cinq caravanes atteignirent le sommet à peu près dans le même temps, adaptant leur allure à celle des cordées qui étaient menées par des guides. Chaque groupe fit une très courte halte, 7 ou 8 minutes, à un groupe de rochers qui émerge de la glace environ à la cote 3500.

Ceux qui connaissent le Weissmies — cette sœur mineure du Mont Blanc — se rendent bien compte de ce que fut cette montée de quatre heures sur une pente, tantôt de neige, tantôt de glace, extrêmement raide, avec quelques zigzags pour éviter des crevasses ou contourner des séracs. Les escaliers succèdent aux escaliers et lorsqu' on croit avoir atteint en vingt minutes un palier, l' œil découvre immédiatement un autre escalier plus raide encore que le précédent. Seule la vue incomparablement étendue pouvait distraire, de temps à autre, le grimpeur de ce travail monotone.

Personnellement, malgré mes 62 ans j' ai fort bien supporté cette gymnastique; mais je dois franchement avouer que je l' ai trouvée dure et, plusieurs fois, je me suis dit: « Si je pouvais toutes les demi-heures souffler et admirer le paysage pendant cinq minutes, mon moral serait meilleur. » J' ai mis ce vœu sur le compte de mon âge, et, voyant mes compagnons avancer sans se plaindre, j' ai pris mon mal en patience.

Au retour, à la cabane — retour retardé par la descente de plaques de glace que le soleil n' avait pu fondre, car il avait disparu vers 10 h., les langues des divers membres des caravanes se sont déliées et j' ai découvert que tous avaient éprouvé un sentiment pénible de leurs quatre heures de montée. Alors que j' en étais resté à un grognement intérieur, mes compagnons avaient connu des palpitations et des essoufflements. L' un d' eux s' en était tiré avec des pilules pour la circulation cardiaque. Avec son âge, mon organisme avait, en somme, mieux travaillé que les plus jeunes.

Presque tous avaient souffert de cette raréfaction de l' air qui commence vers 3800 et dont j' ai vu les guides les plus éprouvés ressentir eux-mêmes les effets au Mont Blanc vers 4000 ou 4200.

L' expérience de cette banale matinée de haute montagne m' a amené à exprimer quelques réflexions à l' intention de mes collègues du C.A.S. Je serai heureux si elles pouvaient provoquer quelque discussion de la part de nos collègues médecins, surtout de la part de ceux qui, ces dernières années, ont voué leur attention aux problèmes de l' athlétisme rationnel et de l' édu physique de la jeunesse. Je me suis demandé si, en somme, à quelques égards, les alpinistes, et notamment les guides, ne retardent pas un peu dans le domaine des méthodes sportives.

Lors de cette matinée du 19 juillet, où 18 personnes sont montées au Weissmies, était-il bien nécessaire d' arriver à 9 h. au sommet? Tout n' aurait pas été beaucoup plus réussi si au lieu de faire deux étapes de 2 heures avec 7 minutes d' interruption, on avait fait 8 étapes de 30 minutes avec 5 minutes d' arrêt entre chaque étape? Physiquement chacun aurait beaucoup mieux .'respiré et l' effort fourni par l' organisme eût été plus sain. Moralement chacun eût beaucoup plus joui de la vue et de la splendeur des Alpes en ce beau matin.

On me répondra qu' il faut se hâter à la montagne car, avec le soleil, la neige devient plus molle, le glacier plus dangereux et l'on ne doit pas traîner. Je le veux bien. Il est évident que certaines courses sont une lutte contre la menace de l' orage, contre le temps qui impose de repasser certains passages avant une certaine heure. Il y a aussi des courses si longues qu' elles exigent du grimpeur non seulement la force et l' adresse, mais aussi une vitesse très grande. Mais est-ce là une règle générale? Et dans la plupart des cas ne fau-drait-il pas appliquer à la montagne ces principes sportifs que M. le Dr Paul Martin a si clairement expliqués dans ses conférences: l' adaptation de l' effort à la force de l' homme; le mépris du record pour le record? Qui admettrait qu' on fasse 4 heures de gymnastique ou d' athlétisme avec un seul arrêt de 8 minutes? La montagne est exigeante; elle demande des sacrifices à qui veut la vaincre; il y a des heures d' assaut nécessaires, mais nous ne devons pas être ses esclaves et nous serions plus humains en réglant en général nos efforts, sans amour-propre, à la mesure de nos besoins physiques et moraux.

Le problème vaut la peine d' être médité, comme on a raisonné celui de la longueur de la journée de travail. Vers 1850 le Grand Conseil d' un canton industriel refusait une loi limitant la journée de travail des femmes et des enfants à 14 heures. On invoquait les nécessités de la concurrence. Les vieux ouvriers ne voulaient pas accorder aux jeunes une limite qu' ils n' avaient pas connue. Aujourd'hui cette résistance paraît stupide.

Qui sait si un jour la montée presque sans arrêt en montagne ne paraîtra pas une antiquaille? En 1938, ayant logé à l' Hôtel du Trift sur Zermatt à 2300 pour tenter d' aller le lendemain au Rothorn de Zinal, il a fallu partir à 1 h. 30 et monter de longs pierriers puis des glaciers rapides. J' exigeais trois ou quatre haltes durant ce long trajet préparatoire. Lorsqu' enfin nous fûmes, après cinq heures de marche, à cette place appelée Frühstückstube par les gens du pays, et située à environ 3750 mètres, à la base de la dernière varappe, le guide me dit, avec un peu de mépris: « En général, Monsieur, c' est ici qu' on s' arrête pour la première fois. » Je ne lui répondis rien, mais aujourd'hui je soumets sa conception à la méditation de tous ceux qui aiment la montagne parce qu' elle est pour eux une grande amie et non pas seulement une sauvage maîtresse. La sagesse des nations a toujours dit « Chi va piano va sano », et il n' y a aucune gloire à violer ses adages.

Encore un mot. Les alpinistes riches en loisirs qui considèrent la montagne comme une idole et lui sacrifient, chaque dimanche, devoirs civiques et famille souriront de cet article, car ils possèdent un entraînement qui les met au-dessus de ces questions. J' ai écrit pour la majorité d' entre nous que la ville retient trop souvent dans la plaine et pour lesquels une matinée entre 3500 et 4000 est un don du ciel dont ils savourent la splendeur et dont ils gardent longtemps un impérissable souvenir. Que la meilleure des disciplines de marche leur donne alors le plus riche trésor de plaisirs physiques et spirituels qu' il soit possible d' imaginer!

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