Aux Douves Blanches

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Pierre Vittoz

Avec 2 illustrations ( 89, 90 ) Ce soir de septembre la pluie et le vent menaient grand sabbat autour d' Arolla, si bien que les joueurs de cartes, lorsqu' ils virent nos habits trempés et nos cheveux dégoulinants, interrompirent leur passe.

« On vient d' où par ce tempsDouves Blanches. Ah!... Ça a dû être drôle! » Le fait est que je me trouvais au seuil de l' écœurement. Tout en avalant mon café-kirsch je jetai sur une carte postale: «... Je viens de faire quelque chose de très peu digne... conditions infectes... travail de casse-cou... » Les semaines passent et, avec elles, la mauvaise humeur. Grâce à une mystérieuse alchimie qui élabore chaque aventure alpine, dans ma mémoire mes gestes et mes manœuvres se fondent et s' interpénétrent avec les formes, les couleurs, le vent, la température, le caractère de mon compagnon; cette fusion crée une impression qui, indépendamment de ses éléments, reste dans le souvenir et constitue véritablement la course de montagne, comme un accord est plus que la somme des notes qui le composent. Puis, par une merveilleuse transposition, cette impression évolue lentement, et les peines et les souffrances mêmes dans le souvenir font partie de la joie. Non pas que les éléments de la course se déforment vraiment, mais ils changent de sens et de valeur: je ne crois pas qu' avec l' éloignement je minimise ou j' exagère les difficultés par exemple, mais elles se rangent à leur juste place, elles s' har avec les autres sensations recueillies au long des heures. C' est cette harmonie évoluée qui se présente à mes yeux quand j' appelle les jours passés.

Les premiers rayons du soleil nous atteignent alors que nous grimpons avec un élan endiablé une série de petits couloirs et de cheminées dans un pan de paroi dominé par le curieux gendarme baptisé la Quille. Une petite bise sémillante, le rocher robuste, les plaisanteries de mon ami, tout me rend joyeux. Des touffes d' herbe délicate, piquées de blanches silènes, égaient encore le gneiss couleur de cuivre; une immortelle se balance à sa tige. Quelques gambades sur les dalles qui défendent la Quille, puis nous posons le sac. Tout en déroulant la corde, je toise avec une pointe de dédain les lignes arrondies du Pigne et du Mont Collon: aujourd'hui je ne veux que pointes et parois. Pourtant, un instant mes idées batailleuses sont remplacées par un léger soupçon: autour du Mont Blanc et de la Verte traînent de vilains nuages. Mais bah! ici le ciel est parfait, la bise règne et, d' ailleurs, nous ne resterons pas des semaines et des mois sur cette montagne, malgré la neige un peu trop abondante qui, au-dessus de nous, coiffe les cailloux.

Et hop! départ au long de la splendide arête qui combine un roc solide et rugueux à souhait avec des lignes remarquables d' élégance. Au début la varappe est facile et nous allons grand train; seul un ressaut fendu par un mince « crac » vertical et glacé demande de la peine; Antoine m' offre son épaule; je le gratifie en retour d' une réfrigérante cascatelle, ce qui a pour principale conséquence d' enrichir mon état-civil de quelques titres et épithètes choisis.

Mais l' air devient lourd; à chaque longueur de corde j' espionne l' in changement de temps qui se prépare. Le ciel est devenu blanc-crème, le soleil n' est plus qu' un disque jaunâtre et froid; à notre niveau un plafond sale barre l' ouest où une étrange teinte violette apparaît entre les sommets qui ne semblent plus recouverts que de glace vive.

« Dans une heure il neige. Qu' est qu' on fait? » Je m' apprête à faire demi-tour quand brusquement un petit nuage éclot sur le Plan de Bertol; tournoyant sur lui-même, il monte à toute allure au long du glacier, décrit un grand circuit pour aller, avec la même soudaineté qu' il est apparu, se dissiper vers les Bouquetins. J' ai compris que les Douves Blanches me promettent une jouissance plus mystérieuse et subtile que celle de la varappe et du soleil.

A peine avons-nous repris l' escalade que le brouillard naît de partout. Il accourt du Glacier d' Otemma, il émerge de celui du Mont Miné, il surgit derrière chaque crête, chaque nervure, de chaque repli du terrain. Des Aiguilles Rouges pointe vers nous une immense carène couleur d' acier dont la proue est constamment arrachée par le vent, mais aussitôt remplacée par un nouvel éperon; des fragments atteignent les flancs de notre arête, ils en marquent la sveltesse, en découpent les promontoires et l' animent d' un irréel mouvement. La grimpée est rendue plus belle à chaque mètre non seulement par les lignes architecturales du roc massif, mais par ces traînées opaques qui rendent le faîte encore plus hardi qu' il n' est et les versants plus escarpés. Le brouillard nous enveloppe; on ne voit plus les lointains que par des échappées, des trouées dans la masse mouvante, dont des paquets, comme les vagues frappant une digue, sont lancés contre la paroi que nous dominons à droite et se déversent de l' autre côté en franchissant d' un seul coup les profondes entailles qui déchiquètent l' arête. Peu à peu cette incessante agitation me grise; l' élément est en perpétuel mouvement, un vent presque tiède le fait monter et descendre, tournoyer, se replier sur lui-même, dessiner des volutes qu' il efface et recrée sans fin; et je suis happé par ce tourbillon qui modèle et anime les formes rigides et immuables.

A cinquante mètres surgit un gendarme fantastique; trois ou quatre fois plus haut que large, il est couronné d' un énorme bloc surplombant, et sa tranche est toute revêtue de dalles rouges. Des écharpes de nuages s' en autour de lui, des lambeaux s' y accrochent, pendant que la brume voile son pied d' une sarabande endiablée. L' extraordinaire vision de ce haut clocher ocre et rouge se grave dans tout mon être: j' en admire l' envol, mes mains en convoitent les dimensions, la subtile et prenante odeur du brouillard qui l' entoure s' infiltre en moi, mêlée à l' humidité que porte le vent et qui fait frissonner; du roc fustigé émane une sorte de longue plainte, un hululement doux et mélancolique. La fascination de cette apparition m' oppresse encore longtemps après que nous ayons franchi l' obstacle.

Depuis quand neige-t-il? Je ne sais, mais maintenant les flocons lourds et doux raient l' air et se collent à la roche mouillée. La tour grise contre laquelle nous butons doit, paraît-il, être tournée à gauche, mais les vires de ce versant sont masquées par un tel amoncellement blanc que je reste sur l' arête jusqu' à ce que mes mains puissent palper les deux lézardes qui fendent le surplomb. Rien à faire, il faut tourner. Inquisiteurs, nos pieds fouillent la neige pulvérulente pour atteindre les prises, mais souvent ne trouvent que la glace. Il s' agit ensuite de regagner le faîte par une haute muraille sur laquelle Antoine me montre la plaque d' où son compagnon a, l' an dernier, lâché prise. La dalle, longue, roide et toute plâtrée de neige et de glace, m' incite à extraire du sac un piton et un piolet au manche extra-court. Après quelques pas délicats je laisse échapper le piton, et Antoine, suspendu à la corde, doit aller le repêcher dans une encoignure où la neige l' a retenu. Nous rampons d' abord sur la droite par une plaque exposée, puis verticalement au long de fissures qui doivent être cherchées à la pointe du piolet, puis dégagées à petits coups de leur carapace; aucun faux-mouvement n' est permis sur cette croûte faible malgré son épaisseur. A trois mètres du haut je me crois battu par un bombement verdâtre; arc-bouté en opposition par le dos et un pied, la tempe contre la glace, je reste un moment immobile pour retrouver du souffle et du calme. Les flocons serrés, la corde fuyante et les lignes de la roche, tout plonge et tire les regards en bas, où se distinguent, droit sous ma jambe ballante, un capuchon et des épaules voûtées. Brusquement je réussis à lancer la corde et à atteindre la crête.

Encore des gendarmes, encore des brèches, encore des rétablissements problématiques sur la neige dégelée. Evitant l' arête trop ventée nous varappons tantôt à droite dans une paroi très raide, tantôt à gauche sur des dalles imbriquées et gluantes.

Mur gris tout autour de nous. A mesure que nous avançons nous voyons non pas des rochers et de la neige, mais une différenciation dans l' opacité; à notre approche le grisâtre se divise en gris foncé et gris clair; on ne peut situer ces taches dans l' espace: elles ont l' air très lointaines, et en cinq pas nous les touchons; puis aussi rapidement qu' elles se sont formées elles s' effacent et se fondent dans la grisaille qui nous suit.

Les difficultés cessent, et nous atteignons le sommet. Tout en grignotant je consulte carte et boussole; l' arête que nous allons descendre me semble bien plus raide et mal commode que ne le veut le Guide Kurz.T.ant pis; pourtant je m' en étonne, jusqu' au moment où une éclaircie me montre que les deux faces — sud et est selon la carte — que sépare cette arête ont en réalité la même orientation. C' est à n' y plus rien comprendre... La solution surgit tout à coup: « On est sur le dernier gendarme! » Nous allions descendre une nervure en pleine face sud. Et nous voilà reprenant la grimpée, courbés sous un vent cinglant, enfonçant jusqu' aux mollets dans une poudre glacée, nous hissant lourdement sur des blocs enfarinés. Et tout le temps la danse effrénée du brouillard.

La journée fut longue encore: je le sais pour avoir touché la perche du sommet, traversé en rappel le Col de la Tsa, reçu beaucoup de pluie et remonté à la nuit close le sentier des Haudères à la Forcla. Mais pour moi la course se termine là, en pleine neige, en plein vent.

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