Avec la camera au Jungfraujoch

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Marcel Rœsgen.

Ce n' est point sans de nombreuses discussions que la section genevoise du C.A.S. avait choisi cette année-là ( 1926 ) la Jungfrau comme thème de son activité cinématographique. L' année précédente, nous avions tourné les Aiguilles Dorées, film de rochers et de varappe. Il fallait cette fois varier la note et faire mieux et autre chose. Mais quoi? A première vue, il semble qu' il suffise de braquer la camera sur n' importe quel paysage — et il n' en manque pas de jolis chez nous — et de tirer le nombre voulu de mètres de film. Mais, si ce procédé est suffisant pour un documentaire de cinq minutes, il n' en est plus de même lorsqu' il s' agit de faire évoluer des personnages dans le décor choisi, et surtout de retenir l' intérêt du public pendant une grande heure.

Notre choix s' est donc porté sur la Jungfrau. Ce nom évoque déjà à lui seul les champs de neige éblouissants, les névés, les corniches découpées sur le bleu sombre du ciel. Et à côté de cela, que d' avantages matériels: le chemin de fer électrique vous transportant à 3500 m ., l' hôtel confortable au pied même des derniers escarpements; pas besoin de porteurs, mais la possibilité d' être en quelques minutes sur place, ce qui permet de profiter des moindres éclaircies. Lorsqu' enfin nous apprîmes que les chemins de fer et l' hôtel nous accorderaient des facilités, notre choix devint définitif.

Un dimanche de juillet, maussade et froid, notre équipe cinématographique arrivait à la Petite Scheidegg, ce merveilleux point de vue au pied des trois géants, l' Eiger, le Mönch et la Jungfrau. Nous étions six :1e docteur R., notre chef, un financier, un fonctionnaire du BIT, deux électriciens et, the last but not the least — le sympathique et légendaire Tricouni. Ces six personnes sont accompagnées de 17 colis, sans compter nos piolets et, surtout, sans compter l' énorme, le fabuleux sac du susnommé Tricouni, ce sac, objet d' émerveillement pour les enfants, de respect pour les montagnards et de terreur pour les portefaix.

Toute l' équipe, hommes et colis, envahit le chemin de fer de la Jungfrau, petit joujou mécanique, propre et brillant, qui va nous transporter en une heure de 2100 m. à 3500 m ., vers les splendeurs des neiges éternelles. Pour le moment, nous sommes dans un brouillard humide, épais, froid, qui se traîne sur l' herbe courte des pâturages.

Nous partons, nous sommes partis. Bientôt, les bâtiments de la station Eigergletscher émergent de la bruine, puis s' évanouissent. Et nous nous engouffrons dans le tunnel, dont nous ne sortirons qu' au Jungfraujoch. Ce tunnel, long de plus de 6 km ., part de la base de la grande paroi de l' Eiger; il s' élève en une immense courbe, passe sous les sommets de l' Eiger et du Mônch et vient aboutir au col qui sépare ce dernier sommet de la Jungfrau. Sur ce parcours, deux stations, Eigerwand et Eismeer, taillées dans le roc et prenant vue à l' extérieur par de larges baies, par lesquelles le brouillard entre, et voile de buée les vitres des wagons trop chauffés.

Malgré la lenteur apparente du chemin de fer à crémaillère, l' ascension est rapide et l' aiguille de notre altimètre descend sans trève. Enfin, le train s' arrête: Jungfraujoch, 3457 m.! Nous descendons, nous et nos bagages, et passons du quai de la gare au hall de l' hôtel, d' où nous arrive, violette comme l' arc électrique, la lumière du jour. Nous sommes au-dessus du brouillard, et l' immense névé que domine l' hôtel scintille de toute sa blancheur. Vite, nos lunettes de glacier, et nous procédons à notre installation.

Le « Berghaus»est une solide construction de pierre de cinq étages, encastrée dans la pente escarpée du Mônch. Au rez-de-chaussée, un grand hall avec baies vitrées et galerie donnant sur le glacier. Au premier étage, l' immense salle à manger. Aux étages supérieurs, les chambres à coucher, toutes boisées de sapin brun, sur lequel se détachent, pimpants, les meubles et les rideaux bleus. Partout l' électricité; le charbon est inconnu au Berghaus. Des fourneaux électriques, des radiateurs, des lustres, des monte-plats, tous les appareils électriques nécessaires au confort moderne se trouvent ici. Et le moins agréable n' est pas la petite lampe à pied, à l' abat rose, que vous trouvez allumée dans votre chambre lorsque vous montez le soir. Et tout cela contraste si brutalement avec le paysage de neige, de roc et de glace, qu' on ne peut vraiment réaliser ce paradoxe: le confort des meilleurs hôtels à l' alti des Dents du Midi!

Et cela a une conséquence curieuse: devant ces beaux escaliers de pierre, nous nous élançons pour les monter quatre à quatre, comme chez soi; mais, au deuxième étage, force est de nous asseoir et de rester ainsi 2 ou 3 minutes à attendre que l' essoufflement ait disparu et que le cœur ait repris son rythme régulier. Car, pour être à l' hôtel, nous n' en sommes pas moins à 3500 m ., et la pression de l' air n' atteint pas les 2/3 de celle à laquelle nous sommes habitués.

Le soleil s' est levé dans un ciel sans nuage. L' immense cirque de névés est éblouissant: tout autour, les sommets neigeux découpent âprement leur silhouette aiguë sur le bleu profond du ciel. Et des phrases lues dans l' im morte] « Tartarin sur les Alpes » d' Alphonse Daudet chantent dans mon esprit: « le glacier aux vagues bleu-vert, moutonnantes comme des flots silencieux et figés... l' énorme accumulation des glaces, les névés en mur incliné devant nous jusqu' au zénith dans une réverbération aveuglante... ».

Nous voici en route; d' abord la cordée des « figurants », puis celle des opérateurs. Il s' agit de filmer l' ascension de la Jungfrau, par le chemin habituel, celui du Sattel. De l' hôtel, on compte 3 1/2 heures de montée dans la neige. C' est une simple promenade, si l'on fait comme les touristes qui, par douzaines, accomplissent cet exploit. On prend un guide; on le charge des provisions, des vêtements et de toutes les responsabilités; on part en costume élégant, que ne dépare ni tache ni accroc; on s' encorde et l'on s' aide d' un joli petit piolet en acier inoxydable. Le guide taille les marches, commande les haltes, fixe les départs, tire son client, l' encourage et l' exhorte, tant et si bien qu' on arrive au sommet, sans trop savoir pourquoi ni comment. Vite quelques photographies et la descente commence. Là, cela ne va plus tout seul. Le touriste, face au vide, les jambes flageolantes, ébloui et fatigué, songe sans joie aux 700 m. qu' il lui faut descendre pas à pas pour se retrouver en lieu sûr. Souvent, il abdique tout amour-propre, il descend assis sur la neige, comme un sac, tandis que le guide le retient par derrière au bout de sa corde. C' est là le secret de ces traces de glissades, si invraisemblables sur une arête comme celle du Sattel!

Pour nous, le plaisir n' est pas le même. En plus de nos provisions et de nos vêtements, nous emportons la camera, son pied, sa plateforme et quelques centaines de mètres de film. Aussi avançons-nous lentement, cherchant l' emplacement favorable, le site qui rendra sur l' écran. L' endroit trouvé, vite en place. Interjections, coup de sifflet, tac-tac de la camera, nouveau coup de sifflet, et l'on repart.

De scène en scène, nous atteignons le sommet. Mais là, l' enthousiasme du début disparaît. Un vent glacé souffle en rafales. Nos collègues sortent leurs gants; certains veulent redescendre immédiatement. Mais l' honneur de l' équipe exige que nous fassions une prise de vue au sommet, but essentiel de notre expédition.

Cette prise de vue, les opérateurs s' en souviendront longtemps. Le vent est tel qu' il est difficile de se tenir debout. L' appareil vacille. Mes doigts sont engourdis, et il n' est pas question de mettre les gants pour manier la délicate camera. L' un de nous est si éprouvé par le froid que nous sommes obligés de lui frapper dans les mains pour activer la circulation du sang. Et pendant que je tourne la manivelle, le vent qui s' engouffre dans la manche de ma vareuse encercle mon poignet d' une étreinte glacée. Enfin, la scène est terminée, les sacs sont bouclés, c' est le retour.

Pas à pas, encordés par trois, nous descendons la vertigineuse pente de neige. Devant nous, à gauche, à droite, c' est le vide, et tout au fond, « les champs de neige, dorés, orangés par le soleil ou d' un bleu profond et froid, l' amoncellement de glaces bizarrement structurées en tours, en flèches, en aiguilles, arêtes et bosses gigantesques, tout un blanc désert aux replis mystérieux ». C' est encore de l' Alphonse Daudet.

Enfin, vers le soir, après dix heures de travail, nous regagnons l' hôtel; nous retrouvons la salle accueillante et familière du restaurant où s' empressent les blondes Mâdchen, au milieu des touristes aux costumes bigarrés, tous munis de l' inévitable paire de lunettes d' écaille — en celluloïd.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous sommes prêts à repartir. Mais de gros nuages s' effilochent le long des parois de rochers noirs et de neige grise; ils s' amoncellent et bientôt le soleil disparaît. Un vent glacé souffle du col et, soudain, une giboulée de neige s' abat, comme une écharpe légère emportée par la brise. Résignés, nous attendons; nous attendons le lendemain, espérant une éclaircie qui nous permettra de continuer notre travail. Mais l' éclaircie n' apparaît pas.

Pendant quatre jours, quatre longs jours, la tempête fait rage, chassant la neige fine à travers les doubles vitrages; un brouillard opaque entoure l' hôtel; des baies, des galeries, on ne voit plus rien. Ce serait l' isolement complet si, par le tunnel, les communications ne continuaient imperturbablement. A chaque train, des employés, des guides, quelques touristes. Nous apprenons qu' il pleut à Lauterbrunnen et qu' il y a 30 cm. de neige à Eigergletscher.

Que faire? Prendre patience. Les uns jouent aux cartes, et les interjections et les coups de poing sur la table résonnent dans la « Walliser Stube ». Tricouni fait le portrait de quiconque veut poser, et tous, du marmiton à la gouvernante, emportent, ravis, leur effigie. Les opérateurs tournent quelques scènes d' intérieur, photographient les chambres, les glaçons et la gare. Et le soir, tout le monde se retrouve dans le hall; on chante, on joue, on s' amuse, tandis qu' au dehors, la neige tourbillonne sans trève dans la clarté des lampes électriques.

Enfin, le samedi matin, le brouillard semble plus lumineux; il ne neige plus; une silhouette pâle, fugitive, semble se dessiner en face de nous. Elle disparaît, mais réapparaît bientôt, plus nette, plus précise. Et soudain, le voile se déchire, le soleil luit dans le ciel redevenu bleu et devant nous, toute frissonnante, semble-t-il, sous sa parure de givre étincelant, se dresse la Jungfrau. A cette vue, toute l' équipe pousse des hurlements de joie; on s' habille, on chausse les gros souliers délaissés depuis quatre jours, on charge les sacs, on boucle les appareils et l'on sort, heureux de respirer à nouveau l' air glacé, de sentir le piolet dans sa main, de fouler la neige vierge. Il fait froid, la bise souffle, qu' importe! Nous allons filmer l' ascension du Sphinx.

Dès lors, nous ne pensons plus à ces quatre jours de réclusion; nous oublions la tempête, les longues heures d' attente, l' impatience mêlée d' in. Nous voici au col. L' observatoire disparaît sous une carapace de givre. Le drapeau fédéral, arboré en ce jour de fête nationale, claque au vent et met une note vive dans la blancheur des neiges. Au-dessous de nous, la mer de brouillard se déchire, laissant apparaître le vert délicat des pâturages de la Wengernalp et les blancs des hôtels de la Petite Scheidegg. Des lambeaux de brume, entraînés par la bise, montent le long du Mönch et filent au-dessus de nos têtes dans le ciel d' un bleu intense.

Le Sphinx est une longue arête de neige qui domine le Berghaus et forme par places une corniche gracieuse dont le profil rappelle la tête de quelque animal fabuleux.

Les équipes sont formées à nouveau. Mes collègues passeront devant, ouvrant la trace vers le sommet qui se dresse là-bas. Les opérateurs installent leur appareil sur le plateau du col et posent le pied de la camera sur des boîtes de conserves afin qu' il n' enfonce pas dans la neige poudreuse. Tout est prêt. Un coup de sifflet avertit nos camarades qui se mettent en route, tandis que le ronronnement de la camera s' égrène dans l' air cristallin. Un second coup de sifflet. L' équipe s' arrête, nous replions nos appareils et nous montons à notre tour sur l' arête aiguë, où la bise soulève la neige fine en un voile ténu et lumineux qui glisse sur la pente.

Attirés par le beau temps, les touristes sont montés nombreux ce matin. Le tunnel qui conduit de l' hôtel au col vomit par bouffées la foule bigarrée et gesticulante, d' où s' envolent des cris d' admiration et les papiers noirs des film-packs. C' est un spectacle peu banal que de voir ces belles dames, ces beaux messieurs en costumes élégants, aux couleurs vives, en petits souliers, bas de soie, écharpes multicolores, voire même chapeaux de paille, dans le cadre sévère des neiges éternelles. Nous repensons aux hôtels de la Petite Scheidegg, aux rocailles artificielles, aux lunettes d' approche, aux verres colorés à travers lesquels on admire la Jungfrau rouge, jaune, verte ou bleue; nous songeons au petit canon qui tonne en l' honneur des ascensionnistes soucieux de leur gloire.

A cette vue, nous nous demandons combien, parmi ces milliers de visiteurs auxquels une bourse bien garnie a permis de se faire transporter sans fatigue à cette altitude, apprécient réellement la splendeur de ces visions merveilleuses auxquelles seuls étaient autrefois conviés ceux qui ne reculent pas devant la difficulté et l' effort.

Est-ce un bien, est-ce un mal? Nous n' avons pas à le discuter, car c' est le progrès qui le veut. Et si, nous, simples montagnards, voulons éviter la foule, il faut diriger nos pas vers des sommets ignorés des horaires et des Baedecker, pour y trouver, en paix, notre idéal.

Et pourtant, nous éprouvons, nous aussi, le désir de partager ces belles heures, de montrer ces belles choses à ceux qui ne peuvent plus venir avec nous, et surtout à ceux qui les ignorent encore. C' est pour cela que nous avons entrepris cette expédition, munis de ce merveilleux instrument, cette lanterne magique, plus magique encore que l' ancienne, qui s' appelle le cinématographe; c' est pour cela que nous cherchons à emprisonner ces visions sombres ou éblouissantes, ces spectacles de grâce ou de sévérité; à fixer dans notre mémoire ces impressions de fraîcheur, d' allégresse, d' enthousiasme, d' ad, de respect envers notre beau pays, afin de les apporter à notre fidèle public.

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