Aventures dans l'Alaska

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations.Par le Dr Roger S. Whifney.

L' esprit pionnier de l' initiative individuelle, de l' aventure romantique et de la franche camaraderie prédomine encore dans les terres immenses de l' Alaska. Leurs mines d' or et de cuivre sont une source de richesses, les migrations annuelles du saumon apportent l' opulence à la côte sud-est, les fourrures de prix récompensent les efforts constants du trappeur solitaire pendant l' interminable nuit hivernale, tandis que l' agriculture se développe et bénéficie de la longue journée estivale. Lors de sa première visite, en été, le touriste est surpris et impressionné par la chaleur du climat et la fertilité de ce vaste pays comme aussi par les possibilités sans nombre qu' il offre à l' activité d' une population en progression constante.

Jusqu' ici les grandes et majestueuses chaînes de montagnes du pays n' ont été explorées qu' en partie par les alpinistes. La grande distance qui les sépare des centres civilisés ainsi que le problème qui consiste à organiser l' ex nécessaire pour attaquer ces pics peu accessibles, ont réduit à un ou deux par an le nombre des sommets escaladés. Rares sont ceux de ces géants qui ont été conquis par les premiers varappeurs qui les approchent; seuls les plus imposants d' entre eux ont, à ce jour, été biffés de la liste des sommets encore vierges. Et peu nombreux, semble-t-il, sont les récits de ces ascensions qui aient été publiés dans Les Alpes.

Tout au travers du centre de l' Alaska méridional s' étend l'«Alaska Range » que domine à l' ouest le Mount MacKinley. Cette montagne, la plus haute sommité du continent, n' a été gravie que deux fois — en 1913 et en 1932. La partie orientale de cette chaîne — située entre les deux principales voies de communication, entre la ville de Fairbanks et l' océan, c'est-à-dire entre le chemin de fer à l' ouest et l' autostrade à l' est — a pour point culminant le Mount Hayes ( 4200 m. ). Sa beauté captive le montagnard; il paraît n' avoir été attaqué par aucune expédition bien organisée avant que nous tentions de l' explorer en été 1937. Notre essai a échoué, il est vrai, mais il a fourni la preuve que le Mount Hayes est en réalité digne des efforts du varappeur de l' avenir.

M. Oscar Ouston de New-York a consacré, au cours des mois de printemps, de longues heures à la préparation minutieuse de notre petite caravane. On prépara des tentes, des sacs de couchage et des vêtements à l' épreuve du vent. On mesura, pesa et emballa dans de petits sacs divers aliments pour les mettre ensuite dans des sacs de toile dont chacun pesait 11 kg. et devait constituer la ration alimentaire de 4 hommes pendant 3 jours. On fit venir de pays lointains des spécialités telles que du beurre d' Irlande, des biscuits de Londres, du pemmican du Danemark. Lorsque, enfin, notre groupe de quatre se rassembla à Fairbanks, nous nous sentions bien à la hauteur de notre tâche, sauf que nous n' avions pas encore résolu le problème de savoir comment approcher le plus aisément de cette montagne. Cent-soixante kilomètres de plaine marécageuse nous séparaient encore de la base de notre ascension.

Après une enquête et des délibérations qui durèrent plusieurs jours, nous choisîmes finalement le mode de locomotion qui est forcément le plus rapide, peut-être même le plus économique et assurément le plus populaire dans l' Alaska: l' avion. Le 12 août 1937 nous fîmes un atterrissage accidenté avec une partie de notre équipement sur une longue bande de gravier, formée par drainage du côté nord de la chaîne. L' altitude n' était que de 900 mètres mais nous nous trouvions déjà au-dessus de la zone des forêts et plus haut que les langues des glaciers avoisinants. Profitant de ce que l' avion était encore à notre disposition, nous nous décidâmes à faire une « partie de montagne » par air; c' est une aventure saisissante pour qui n' est pas familiarisé avec l' aviation, que d' explorer en une courte demi-heure la distance jusqu' à la base de la montagne qui, par l' humble méthode qu' emploient d' ordinaire les montagnards, eût exigé deux jours entiers d' un rude labeur.

Pendant les deux premières nuits, loin des régions civilisées, la simple tente que nous portions fut dressée parmi les saules qui devaient nous fournir notre dernier combustible naturel, avant que nous abordions la vie dont le centre est le poêle Primus. Nous suivîmes autant que possible l' étroit passage qui sépare la masse montagneuse de la moraine mouvante. Cette moraine cachait le plus souvent à nos regards le grand glacier qui entoure une partie considérable des pentes septentrionales du Mount Hayes. Ce glacier mesure environ 30 kilomètres de longueur et, à l' endroit où nous fûmes forcés de le traverser, il est à tel point recouvert de débris que la glace ne se voit guère et que l'on oublie presque sa présence à mesure que l'on avance au milieu de la végétation d' arbustes fleuris qui le recouvre. Le troisième jour, ce qui devait constituer notre campement de base fut installé à 1700 mètres sur la moraine près de la base de la longue crête qui descend de façon irrégulière dans la direction du nord-ouest en partant du sommet de la montagne. C' est là que notre avion fit de nouveau son apparition et nous jeta sans plus de façons le reste de nos provisions, ce qui porta le poids de nos bagages au total de 270 kg.

Pendant plusieurs jours nous portâmes nos provisions en avançant sur les pentes de gravier couvertes de neige jusqu' au sommet de l' arête. Le 17 août, nous dressâmes nos tentes dans un endroit splendide d' où nous pouvions voir — de l' autre côté d' un profond bassin en fer à cheval — la face cuirassée de glace de la montagne. Jusque-là nous avions l' impression d' avoir fourni de bon travail; mais c' est alors que nous eûmes un avant-goût des conditions atmosphériques défavorables qui, en fin de compte, causèrent notre échec. Un formidable ouragan s' éleva qui menaçait de nous précipiter dans le vide; nous nous vîmes donc dans l' obligation d' abaisser les tentes sur nos têtes et de nous accroupir pendant une longue journée sous la toile agitée par le vent.

Des chutes de neige suivirent et, deux jours durant, nous ne pûmes guère faire autre chose que de rester dans nos sacs de couchage en écoutant le tonnerre des avalanches qui se précipitaient de je ne sais où dans le sombre brouillard. Cinq nuits passées dans ces conditions mirent notre patience à l' épreuve; profitant d' une accalmie, nous voulûmes transférer notre campement sur l' arête. Mais à peine nous étions-nous avancés sur une courte distance que la neige se mit à tomber plus serrée que jamais et, une fois de plus, nous fûmes forcés de nous réfugier sous nos toiles. Nous y passâmes encore deux jours, dormant et préparant non sans peine nos deux repas quotidiens, tandis que des tourbillons de neige menaçaient de nous ensevelir. Ces périodes d' inactivité forcée furent égayées par les nombreux récits d' aventures dans l' Alaska que nous conta Andy Taylor, vétéran de nombreuses et célèbres varappes alaskiennes, et Grant Pierson, garde-forestier du MacKinley Park, qui, en 1932, avait foulé la cime de 6100 m. du Mount MacKinley.

Finalement, le 25 août au matin, les nuages se dissipèrent, ce qui nous permit de passer une journée — la seule — vraiment claire sur cette montagne. Allégés de notre bagage, nous consacrâmes cinq heures d' un travail ardu à l' établissement d' une piste sur la neige fraîchement tombée, en suivant l' arête aussi près que possible jusqu' au défilé bien marqué qui se trouve à 3000 mètres et que nous avions choisi pour notre prochain campement. De là une descente rapide vers nos tentes n' exigeait que 45 minutes; nous nous empressâmes donc de charger sur nos planches d' emballage tous les effets que nous pouvions transporter pour cette nouvelle avance. Malgré une charge de 35 à 40 kg. et une marche sensiblement ralentie à la fin d' une journée exténuante, il ne nous fallut que 2 h. % pour retourner au défilé en suivant la piste gelée que nous avions tracée le matin. Pendant que l' unique tente apportée avec nous était dressée, nous pûmes jouir d' un splendide et flamboyant coucher de soleil; au moment où se terminait notre repas du soir, nous pûmes voir, au clair de la lune, toute la contrée environnante étinceler d' un blanc pur.

Le lendemain, le soleil était levé depuis longtemps lorsque nous nous décidâmes à sortir nos membres fatigués de la douce chaleur de nos sacs de couchage; à 10 heures seulement prirent fin les harmonies des pots et casseroles que nous sortions de leurs niches de neige, et nous prîmes un copieux déjeuner très réconfortant. A cette heure honteusement tardive, en examinant le groupe au-dessus de nous, nous découvrîmes qu' il avait pris une tournure plus rébarbative et dangereuse. De nombreux passages abrupts étaient couverts de glace et offraient un beau choix de glaciers d' où, de chaque côté, on risquait de tomber très bas et, là où la pente était plus douce, on devait enfoncer dans la neige fraîche jusqu' au du genou. Cela ne nous empêcha pas de partir et pendant plus de cinq heures nous avançâmes de façon réjouissante, jusqu' au moment où nous nous trouvâmes de nouveau face à face avec notre vieil ennemi: le mauvais temps. Les nuages qui s' amoncelaient nous firent douter de nos chances de succès; soudain des rafales de vent nous assaillirent et le brouillard nous enveloppa, de sorte que nous ne pûmes faire mieux que de battre rapidement en retraite vers notre tente. Le point le plus élevé que nous avions atteint était de 3500 mètres, soit 700 mètres en dessous du but que nous nous étions assigné.

Après avoir de nouveau passé 48 longues heures assis, alors que le vent mugissait et s' efforçait de mettre notre tente en lambeaux, nous comprîmes que toute chance de succès s' était évanouie. Nous n' osions pas envisager une nouvelle tentative de gravir le sommet, vu les maigres provisions qui nous restaient en vivres et en benzine. En effet, outre ce qu' il nous fallait pour fournir un autre effort vers le but, il était indispensable d' avoir une réserve supplémentaire pour le cas où la tempête viendrait à nous couper la retraite. Aussi, lorsque dans l' après du 28 août le soleil perça de nouveau les nuages, nous n' eûmes pas d' autre alternative que de saisir cette occasion pour nous retirer. C' est ce que nous fîmes sans autre, mais non sans ressentir un regret profond et sans porter des regards amoureux vers les ondulations de la cime toujours vierge que nous laissions derrière nous. Et c' est avec un sentiment d' envie que nous songions à ceux qui nous succéderaient et mèneraient à bien la première ascension du Mount Hayes.

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