Ballades à ski en terre romande

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations.Par Paul Schnaidt.

Un poète belge a dit: « Vous seuls, vous érigez plus haut encore que les sommets, dont vous foulez les neiges et l' or, toujours vers plus d' espace et de clarté, les blocs de votre ardeur et de votre volonté. Car la vie est à monter... » En lisant ces vers, je n' ai pu m' empêcher de penser qu' ils s' adressaient un tant soit peu aux alpinistes qui ont su comprendre que « la vie est à monter ». L' attrait de la merveilleuse montagne et des sublimes beautés de l' espace, le désir de grimper, de lutter et de vaincre, la soif de soleil, de liberté, n' est pas réaliser que c' est dans l' effort qu' on puise ce renouveau d' énergie et de courage, de foi et d' amour, qui vous fait aimer la vie?

L' alpiniste, plus que quiconque, a « cette ardeur et cette volonté » pour chercher, pour conquérir dans la simplicité et la grandeur de la montagne, ce quelque chose qui sera pour lui le bonheur, la joie de vivre, le goût de vivre, la raison d' être. Et il a, pour lui permettre de donner libre cours à ce désir ardent, des skis, cette invention prodigieuse, qui le conduiront dans les vallées et sur les sommets convoités pour surprendre le mystère de la nature hivernale.

L' alpiniste, le touriste, fuit les pistes tapées, damées, les parcours tracés, jalonnés; il a horreur du chronomètre et du monte-pente; il n' est pas atteint de ce mal terrible, nouveau, qui a nom la « téléférite ». C' est un original, il aime se dépenser, il n' a peur ni des longues montées, ni du sac chargé; il connaît les peaux de phoque, il est heureux d' une bonne « transpirée »! 0h! il ne sera peut-être pas toujours très élégant et ne portera certes pas des pantalons dernier cri et de veste fort jolie! il fumera la pipe; c' est le vagabond du ski, c' est le skieur contemplatif, l' incompris selon Samivel!

C' est en vagabond que je veux vous conduire avec mes deux fidèles compagnons de ski et de montagne, Emile Roland et Marcel Bardonneau, dans quelques-uns des plus beaux sites de notre terre romande ou tout à côté, régions admirables pour le ski et très peu connues des skieurs du bout du lac.

*, * Quitter Genève, le dimanche matin, en pleine nuit, par le brouillard, la bruine ou la bise mordante, mal réveillé, se tasser dans un compartiment de chemin de fer, ne paraît pas être un sort bien enviable. Et pourtant! Mais à Montreux, 1a vie va bien, le jour est là!

Rapides, pleines de tempérament, les automotrices nous enlèvent, nous arrachent de la plaine et nous déposent bien vite au sommet des Rochers de Naye, en pleine lumière, dans la neige et le soleil.

Chaussons les skis et filons en direction de la crête, au nord du jardin alpin. La pente est raide et généralement très dure, glacée. Nous passons au mieux un court passage assez délicat qui nous mène de l' autre côté des Rochers de Naye, en plein soleil, face aux Tours d' Aï et aux Alpes vaudoises. Magnifique spectacle matinal. Laissant le chalet du Plan d' Arénaz sur notre droite, nous gagnons un petit col. Une pente admirablement raide est devant nous, ne pas hésiter, se lancer, virer, virer et virer encore et ça file dans un large couloir sauvage, superbe. On s' attend sur un gros caillou et on repart pour le chalet d' En Chaude d' où de nouvelles pentes nous permettent d' at le vallon de l' Hongrin. 800 m. de descente! Par le chemin de forêt, nous gagnons le hameau de la Jointe où nous trouvons asile chez d' aimables paysans pour déjeuner du contenu de nos sacs. Et l'on met ses peaux, rechausse ses skis et en avant pour les Monts Chevreuils. Deux heures de montée agréable et nous atteignons le sommet. La descente sur la Chaudanne est merveilleuse, facile, pentes ouvertes, où on peut laisser filer à son gré; le terrain paraît être fait pour les skieurs; on voudrait arrêter le temps et rallonger les descentes, car on est toujours trop vite en bas et le train qui nous enlève arrive déjà.

Cette course est très belle et variée et n' offre de difficultés que dans la première partie. En outre, on traverse une contrée charmante par sa diversité, et la vue sur les Préalpes est étendue.

Il est également intéressant de partir du Sépey par les Combes et la Pierre du Moëllé. La descente dans la vallée de l' Hongrin peut se faire soit par les chalets de Coulaz et la Jointe, soit en longeant le Mont d' Or par les Charbonnières et en gagnant la vallée par Grenier neuf, d' où l'on repart pour la grimpée des Monts Chevreuils. Les pentes, tout au long du trajet, sont fort belles et largement ouvertes.

Puisque nous sommes arrivés dans le Pays d' Enhaut, laissons-nous emporter vers Rougemont qui nous offre un point de départ pour une très belle course, la Videmanette.

Le village est encore dans la demi-ombre, les rochers abrupts du Rubly étincellent de lumière, les pentes sud mordues par le soleil, se dégarnissent de neige. Un petit café chaud et allons, gais compagnons, en route pour la montée. Un chemin agréable grimpe rapidement à travers champs et forêts et nous amène, après quelques raidillons, au chalet du Rubloz, où le cirque étroit de la vallée s' élargit et nous permet de découvrir d' un coup un admirable panorama sur la Gummfluh et les glaciers scintillants du Wildhorn. Nous continuons notre ascension jusque sous le col de Videman. Un magnifique dos d' âne forme notre descente par Comborsin et Beust dans le Kalber-höhnital. Se sentir filer à toute allure, la neige volant en un mince nuage autour de soi, est une joie indescriptible; on souffle, les yeux pleurent, les rires éclatent, on vit et dans la volupté d' une cigarette, on échange ses impressions. Quelques chalets, un moment d' arrêt, remettre ses peaux et bientôt notre petit groupe repart pour grimper les flancs raides de l' Eggli d' où nous gagnerons Saanen ou Gstaad par une suite de très beaux prés faciles. Du terminus du monte-pente descend une piste sur Gstaad, nous bifurquerons Die Alpen — 1941 — Les Alpes.3 dans des champs presque sans traces sur Saanen. Cette très belle course est admirable, elle offre un attrait spécial de par la variété du paysage, impressions de haute montagne et douceur des Préalpes et par la splendeur du panorama.

Saanen va nous donner envie de partir sur Saanenmöser, au nom si doux et évocateur. Je ne laisserai pas les yeux de mes amis reposer trop longtemps sur les formes divines de cette splendide patineuse, les beaux sommets là-haut nous appellent.

De très nombreuses courses sont possibles depuis Saanenmöser, nous laisserons la grande foule joyeuse, bigarrée du Hornberg pour faire l' une des plus belles randonnées à ski de la région. Nous filerons sur Kübelialp, cette admirable cabane de ski bernoise, et tranquillement, observant avec émotion les milles traces des lièvres blancs pourchassés par Goupil, nous ferons notre chemin jusqu' à la Saanerlochfluh. Du sommet, toute notre route se découvre avec la splendeur d' un panorama immense sur le Wildstrubel et le Wildhorn, les Diablerets, les Alpes, les Dents du Midi; en bas, descendant du Hühnerspiel par le Seiberg, de nombreux skieurs filent à vive allure. Nous faisons la descente sur Barwengen. Quelques caravanes passent pour monter au Rinderberg, avec sa fameuse piste de descente sur Zweisimmen; notre groupe tournera à droite et après une courte grimpée jusque vers un chalet paresseusement étalé au soleil, nous gagnerons l' Amselgrat par une descente magnifique, peu ou pas de traces. C' est la neige qui scintille, c' est la solitude immense. Les nombreux chalets dorment sous un épais manteau de neige qu' on voudrait ne pas marquer, ne pas salir de nos traces. Une belle montée dans une large cuvette nous permet de gagner le chalet de Reulissen. On laisse le trop-plein du sac et après un Skiwasser rafraîchissant, nous repartons le long de l' arête du Wystätthorn. D' abord une crête toujours un peu dégarnie, généralement soufflée, puis une traversée de flanc assez raide, enfin une pente plus douce jusqu' au sommet, voilà la montée de ce magnifique sommet de 2360 m. La vue y est fantastique, inouïe, merveilleuse; les yeux ont de la peine à se détacher de tous les sommets et des champs de ski d' alentour. Il n' est pas rare de voir des chamois grimper dans les rochers du Turbachtal, et c' est une joie immense de voir ces belles bêtes se moquer de nous et continuer paisiblement leur chemin. Compagnons, nous sommes prêts, filons. Imaginez à votre gauche une longue crête, devant vous une cuvette très étendue, ouverte, parfaitement lisse, une neige poudreuse à faire hurler, un « schuss » jusque sur le replat précédant l' arête: voilà la descente du Wystätthorn! Puis on rejoint Reulissen par le sommet de l' échine rocheuse qui mène au col. Un court arrêt pour se reposer et s' élancer vers les pentes raides qui nous conduiront dans l' Obersimmental. Cette dernière partie de la descente est une merveille, un terrain très varié, des pentes parfois très raides où c' est une joie de virer sans cesse, de foncer; quelques passages plus difficiles où il faut « travailler » et déjà apparaissent les chalets cossus de Grodei et de St-Stephan avec leurs géraniums fleuris et leur bonne odeur de propreté. Quelle descente formidable! Et quelle joie de terminer la journée dans ce gros chalet à enseigne pittoresque, assis autour du Kachelofen devant un plat fumant d' exquises saucisses et de pommes, dont le souvenir seul aiguise l' appétit et fait briller les yeux!

Nous l' avons faite souvent, cette course, chaque fois nous avons été plus enthousiasmés, oh! la neige n' a pas toujours été poudreuse, mais, par contre, l' accueil à St-Stephan a toujours été aussi sympathique.

Le train nous rappelle à la réalité et nous déverse à Zweisimmen. Sans cesse des skieurs arrivent en trombe par la longue pente pistée du Rinderberg, nous avons été seuls tout au long du jour!

Bien des courses intéressantes sont à recommander autour du chef-lieu du Simmental; avant de quitter cette région, nous ferons encore une très belle randonnée en direction nord, vers le Bas-Simmental: le Niederhorn. C' est bien l' une des plus splendides traversées des Préalpes, trop peu connue hélas! des skieurs romands.

Montagnes sauvages, paysages changeants, montées et descentes variées, forêts, rochers, solitudes immenses, ombres et lumières fascinantes, c' est ce que vous réserve la journée.

De Zweisimmen, nous traversons la plaine de la Simme jusqu' à Mannried, hameau adossé à la montagne, et grimpons par un chemin raide le long du torrent qui dévale de la Geissfluh; puis on rejoint Obergestelen, admirable plateau incliné, solitaire, féerique. Nous nous sentons loin de la plaine agitée, dans cette grande nature sauvage. Sous le radieux soleil, dans cette atmosphère hivernale si pure, nous continuons notre route par Luglenalp et gravissons les flancs du Niederhorn. La halte, la cigarette, peut-être quelque chose de bon à boire, quelques rires sonores, le cœur éclatant de joie, et bientôt nous commençons cette très longue descente par la Niederhornalp, la Grat-hütte, le Seitengrat et Wolfsschüpfen. Et elle continue dans les grands alpages largement ouverts de Kaltbrunnenweid. On peut, à ce moment, bifurquer sur Oberwil si le temps est trop juste, si l' horaire est implacable, sinon, une courte remontée au Lampernhubel nous permettra de gagner Weissenburg.

Cette traversée est extrêmement belle et captivante et plaît aux amateurs de longues randonnées dans la solitude.

Les dimanches se sont envolés, les merles commencent à chanter, le soleil est plus ardent, les premiers bourgeons éclatent, la vie renaît partout, c' est le printemps. Déjà la neige s' en va et les crocus émaillent les prairies, mais là-haut, dans la montagne, l' hiver est encore seul maître. C' est le moment rêvé des grandes courses de printemps, dans la neige de printemps, sous le bon soleil.

Tout près du lac, deux belles courses, qui ne sont pas des courses à proprement parler de haute montagne, mais qui donnent cependant le « climat » des Alpes, doivent être faites par tout skieur qui se respecte, ce sont les Martinets et le Col des Chamois.

Nous avons passé la nuit aux Plans sur Bex et, avant le jour déjà, nous sommes en route pour Pont-de-Nant, au pied du Grand Muveran et des parois abruptes et froides qui encerclent le vallon du Nant. Le soleil caresse les crêtes de l' Argentine et de la Dent Rouge, le torrent cascade sous sa carapace de glace, les arbres sont givrés, il fait froid au pied des grands murs sombres. Après les chalets du Nant, la montée commence et se redresse, parfois même fortement, on s' en réjouit pour la descente.Voilà le soleil, tout s' anime. La grimpée est admirable, les immenses étendues sous les Dents de Mordes s' allongent jusqu' au col. Paysage d' une majestueuse splendeur, d' une très grande beauté, toutes ces pentes laissent présager une descente fantastique. Du sommet la vue est très étendue; les Dents du Midi se dressent juste en face de nous, au fond, en bas, le Léman, puis les Préalpes, les Muveran et les Alpes vaudoises charment nos regards. La descente des Martinets ne se raconte pas, elle se fait; elle est de grande classe et « paye » surtout par belle neige de printemps. Elle laisse des souvenirs de grande course, et peut être faite tard dans la saison.

La dernière belle ballade à ski dont je veux encore parler est le Col des Chamois au-dessus d' Anzeindaz. Cette course est classique et laisse à tous ceux qui s' y sont aventurés, une belle impression de haute montagne. On peut d' ailleurs aisément la faire jusqu' en juin. La montée par Solalex, 1e long du Miroir de l' Argentine, est sauvage.Voilà Anzeindaz, ce grand alpage mamelonné et d' une impressionnante beauté au pied des Diablerets, imposante et immense forteresse de rochers et de glace. La montée au Col des Chamois, sur le glacier de Paneyrossaz, sous Tête à Pierre-Grept, est admirable, facile, pas trop raide et peu longue. La descente est très belle, et il fait bon arriver chez Flotron par les dernières plaques de neige et flâner, en devisant, dans les soldanelles et les crocus. On allonge la course en descendant sur les Plans par le Col des Essets, les chalets de la Vare et Pont-de-Nant.

Toutes ces courses sont de vraies ballades pour le skieur-touriste, courses où l'on jouit pleinement de la montagne, de la neige, de la nature et du soleil, courses où l'on ressent ce profond sentiment de liberté et où l'on peut laisser vagabonder sa contemplation et ses désirs, car là-haut, dans la neige et sous le ciel bleu, en face de l' immensité de l' espace, on a le sentiment de vivre ardemment et la certitude de savoir aimer la vie!

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