Berge sind stumme Meister

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Les monts sont des metres silencieuxPar Ja"»es Riddel I Avec 1 illustration ( 176 ) Le 7 juin 1954, trois skieurs britanniques, Mr. et Mrs. Edm. Goldberger et Mr. James Riddell, arrivaient de Londres directement à la cabane Bétemps, accompagnés des guides zermattois Bernard Perren et Egon Petrìg. Le 8 juin on fit l' ascension de la Pointe Dufour par un vent violent et dans des conditions pénibles; aussi, faute d' entraînement, les touristes étaient-ils assez fatigués en rentrant à Bétemps. Voici la suite:

Le matin suivant, 9 juin, nous fûmes assez peu raisonnables pour nous faire réveiller à 4 heures du matin. Une heure plus tard, nous descendions le glacier du Gorner dans la lumière indécise de l' aube. Notre projet, pour ce jour-là, était de passer en Italie. Si le temps le permettait, nous espérions traverser le Schwarztor, entre le Schwarzgrat et Pollux, en cueillant éventuellement ce dernier sommet au passage. Si le temps était mauvais, nous suivrions le glacier un peu plus loin pour remonter vers Testa Grigia par l' itinéraire familier du Théodule.

1 Le récit original a paru dans le British Ski Year Book 1954.

Nous fîmes halte sur la moraine à l' endroit où le Schwarzgletscher rejoint le Gorner et tînmes conseil. Etant donné l' état du ciel de ce côté de la montagne, il ne nous parut pas déraisonnable d' essayer le passage du Schwarztor, d' autant plus que ce col était nouveau pour nous, tandis que le Théodule nous était bien connu. Nous fixons les peaux et, à 5 h. 30, en deux cordées, abordons la pente du glacier. On compte ordinairement quatre heures de montée jusqu' au col.

Benny et moi prenons la tête, et à 6 heures sommes déjà fort occupés à nous frayer un passage dans les séracs. C' est à ce moment que je faillis disparaître dans une crevasse. Benny venait de franchir un pont de neige, et je m' y étais engagé après lui lorsque la neige s' effondra sous moi, me laissant en équilibre hasardeux sur un ski fortement cintré, les pointes des lattes appuyées sur la lèvre supérieure de la crevasse, les talons sur l' autre, avec sous mes pieds un large gouffre dont la teinte passait du bleu-verdâtre au gris-noir des profondeurs. Je n' aime pas du tout cela, et je me rappelle criant, d' une voix toutefois plus calme que je ne m' y attendais: « Tire la corde, Benny, tire s' il te plaît! » Benny tira.

Je ne crois pas que cette route ait été suivie cette année-là; en tous cas, ni l' un ni l' autre de nos guides n' y avait passé depuis longtemps. A mesure que nous montions entre les séracs, nous pouvions constater que le glacier avait subi des bouleversements considérables et que l' itinéraire habituel n' existait plus. Nous devions donc trouver notre propre chemin; mais Bernard est un as pour se débrouiller dans les séracs et les crevasses. A un certain moment, le glacier au-dessus de nous était si tourmenté et formait un tel chaos que nous avions l' impression de monter dans un goulot de bouteille sans issue. L' itinéraire suivi comportait plusieurs montées directes très raides entre les amoncellements de blocs de glace. Sur les conseils de Benny, nous enlevâmes les skis pour essayer de continuer à pied en tapant des marches; mais ce fut pour constater, à notre consternation, que tous les trois pas environ la croûte cédait et que nous enfoncions jusqu' aux cuisses, ce qui me mit bientôt dans un état voisin de l' épuisement. Le seul moyen de progresser était de reboucler les skis et de monter en escalier. Trois heures de ce travail exténuant, sur des pentes très raides. Je me demande si quelqu'un a jamais essayé de faire à ski, avec des peaux, de longues montées en escalier, soutenues pendant plus d' une heure, sans répit, dans des passages resserrés, tortueux, étranglés. Ce n' est pas un exercice à recommander. Ce que je sais, c' est qu' au bout de très peu de temps j' en étais réduit à trois pas, suivis d' une longue pause pour reprendre mon souffle. Il nous fallut, comme je l' ai dit, trois heures pour gravir environ 240 mètres, trois heures qui nous laissèrent à la fois émerveillés de l' habileté de Benny à trouver un passage à travers la cascade de glace, mais presque complètement exténués. Une halte s' imposait ( à 3240 m .), puis, à 10 heures, nous reprîmes la montée vers le col par des pentes maintenant plus faciles, quoique interminables, en longeant la base de l' arête Young. All heures, nouvelle halte, juste sous les falaises du Schwarzgrat. Nous mangeons quelques sandwiches; Egòn Petrig, vu notre état de fatigue extrême, nous fait avaler en outre une pilule de pervitine ( la précaution s' avéra utile ).

Il est juste midi lorsque nous touchons le col, pour constater que le ciel d' Italie ne promet rien de bon. La montée du côté suisse s' est faite en partie dans le soleil; sur le col nous sommes assaillis par le vent chassant des nuées et des tourbillons de neige; la visibilité est réduite à 30 mètres. Nous allons nous abriter au pied des rochers à notre droite et tenons un nouveau conseil de guerre. Redescendre à ski par où nous sommes venus ne serait pas seulement dangereux, mais probablement impossible; il n' y a rien d' autre à faire qu' à naviguer à l' estime, de notre mieux, pour tourner derrière le Breithorn jusqu' au Plateau du même nom et de là descendre à Testa Grigia. En temps ordinaire c' est une course toute simple de trois heures au plus. Malheureusement le temps n' est rien moins qu' ordinaire, même exceptionnellement mauvais pour le mois de juin.

Nous nous mettons néanmoins en route, pleins de confiance - et de pervitine - marchant à la boussole sur une visée de 300°, l' altimètre marquant 3675, lentement, montant et descendant - mais le plus souvent montant - longeant la base des rochers du Schwarzgrat que nous devons avoir à main droite, parfois rapprochés à quelques mètres, mais qui demeureront constamment invisibles.

Il est impossible de dire exactement la route que nous avons suivie; toutefois ce n' était certainement pas la route normale, car nous nous sommes souvent trouvés devant d' hor trappes, sous forme de séracs et de crevasses, et là encore nous pûmes admirer l' ha de Benny à surmonter chaque nouvelle difficulté.

A 2 heures de l' après, nous étions au pied d' une paroi rocheuse que les guides crurent reconnaître, bien que sa forme se dessinât très indistinctement, et il s' avéra plus tard que ce n' était pas cela du tout. Là fut commise l' erreur initiale. Pour moi, je crois que l' erreur est due au fait que nous avions mis près de deux heures pour couvrir une distance qui, en temps normal, peut être franchie en moitié moins de temps, de sorte que les guides nous croyaient bien plus loin que nous ne l' étions en réalité. Quoi qu' il en soit, comme aucun de nous trois n' avait jamais passé par là, il ne nous était pas possible de rien reconnaître... à peine pouvions nous reconnaître l' un l' autre.

Bref, dans l' idée que nous avions atteint le Plateau du Breithorn, nous commençons à descendre prudemment, encordés en deux groupes. A partir de ce moment, j' ose affirmer que seul le Tout-Puissant, encore à l' aide d' un radar céleste tout à fait spécial, pourrait dire par où nous avons passé. Chacun de nous a dû se fourvoyer, de bonne foi il va sans dire, dans ses suppositions quant à l' endroit où nous étions. Ces hypothèses portaient sur de vastes étendues de la carte; le fait est que nous étions aussi perdus qu' on peut l' être. De 2 heures à 7 heures du soir, nous avons erré, peiné, en haut, en bas, par le travers et en arrière, dans un demi-jour fantastique s' obscurcissant de plus en plus, en vains efforts pour trouver quelque point de repère. Allées et venues désespérées, parmi les crevasses et les séracs, sur un glacier plus tourmenté que tout ce que nous avions rencontré jusque là. Non seulement la fatigue se faisait sentir de plus en plus lourde, mais nous avions faim et soif, et le froid commençait à nous pénétrer.

Toutefois ce n' est que lorsque nous faillîmes nous engloutir dans une crevasse béante, visible à quelques mètres seulement, ouverte devant nos lattes comme la gueule de quelque monstre sous-marin, que nous dûmes admettre que le bivouac était inévitable, et qu' il s' agissait de trouver quelque abri. Peu après, nous rencontrâmes une faible trace qui nous parut être une piste de descente, bien que sa direction fût sud-est, et décidâmes de la suivre. Mais un peu plus bas, cette trace fit une chose singulière: elle se mit à remonter au nord-est. Point n' était besoin d' un grand talent de détective pour éclaircir le mystère. Les traces de montée étaient des traces de descente laissées par une caravane venant de Castor et Pollux et se dirigeant vers le Plateau du Breithorn. Il était difficile de reporter ce faible indice autre part sur la carte de façon à lui donner un sens. A partir de ce moment on put assumer logiquement que nous n' avions jamais atteint le Plateau du Breithorn, et que nous avions passé des heures à errer dans le vaste bassin supérieur du glacier qui descend vers Fiéry.

La décision fut prise sur-le-champ: remonter vers le nord aussi loin que possible, et si la pente devenait trop forte, mettre le cap au nord-ouest.

En tenant cette direction, nous irions certainement buter contre les rochers du Breit- horn qui nous fourniraient quelque indice sur notre situation. Tout cela, sans doute, reposait sur une hypothèse, mais c' était le plan à suivre. Nous voilà donc remontant lentement et péniblement dans l' obscurité croissante et, effectivement, à 8 h. 15, un rocher surgit devant nous. Quant à savoir quel rocher c' était, il restait à le deviner. Au pied de la paroi, la neige et la glace s' étaient retirées, laissant une sorte de rimaye ou de cavité avec des fentes s' étendant sous la surface. Sans tarder, Egon et Benny se mettent à l' œuvre à coups de piolets pour élargir cette grotte qui se trouva bientôt assez vaste pour abriter toute la caravane. Ils façonnèrent même une banquette sur laquelle on plaça les skis pour obtenir un siège plus ou moins sec. Chacun enfila tous les vêtements qu' il avait dans son sac, y compris le pyjama, et descendit dans la crevasse.

Comme asile de nuit, surtout pour des voyageurs fatigués, ce n' était pas merveilleux. A l' extrémité du plancher bosselé, une large trappe s' enfonçait dans le noir. Le plafond était crevé de deux trous par où la neige tomba toute la nuit. Le service de chambre manquait totalement, et des deux robinets « Chaud » et « Froid » nous ne disposions que du « Froid » sous la forme solide de glaçons. Pour le souper, après une journée de 15 heures et demie d' effort intense, des tablettes de glucose et de la glace. Nous n' eûmes rien d' autre à manger pendant toute la suite de l' aventure.

La nuit s' écoula très, très lentement; entrecoupée de quelques rares instants de sommeil. Il y eut beaucoup de tapes sur les épaules; on se frictionnait réciproquement le dos et les jambes pour se réchauffer. Chacun de nous ruminait ses propres spéculations, se demandant si nous étions vraiment où nous pensions être, et combien de temps la tempête et le manque de visibilité pourraient durer.

Pendant tout ce temps, Maria fut active comme une abeille, utilisant à propos chaque article de nos sacs. Sa visière contre le soleil, tristement inutile dans les conditions présentes, devint un couvre-chef pour Edmond, ce qui lui donna l' air d' une nouvelle variété de tournesol; de vieux papiers attachés autour des jambes avec des bandes conservaient un peu de chaleur; nous mêmes le sachet de toilette en plastic pour nous asseoir dessus, les pieds dans les sacs, etc. Comme je l' ai dit, l' abri était misérable; mais Maria l' animait de sa présence et de son activité, maintenant tout le monde en bonne humeur. Si piètre qu' il fût, cet abri était encore préférable au vent et à la bourrasque du glacier.

Mais tout juste! J' ai passé bien des nuits dehors dans la neige, avec ou sans tente, dans des iglous, des wigwams ou des bivouacs; mais jamais sans l' équipement approprié, habits chauds, sac de couchage, etc., jamais à l' altitude de 3750 mètres, et jamais sans avoir de quoi boire et manger. Je suis certain que chacun de nous, y compris Egon et Benny, fera tout au monde pour éviter de renouveler l' expérience, même au prix d' un sac plus lourd.

Au milieu de la nuit, les guides, se trouvant trop à l' étroit et trop exposés dans leur coin, prirent la lampe de poche et descendirent à l' étage inférieur par le trou du plancher; nous ne tardâmes pas à les rejoindre.

Il n' y avait pas de déjeuner à espérer, malheureusement; toutes nos préoccupations étaient centrées sur le point le plus important pour nous: la visibilité. Personne au monde ne savait où nous étions; pas plus que nous-mêmes du reste, et les problèmes qui nous attendaient étaient gros de conséquences. Voici les principaux, tels que je les ai notés le lendemain dans mon journal:

1° Devions-nous essayer de nous sortir d' une stiuation impossible, sans pouvoir faire le point, même à l' estime?

2° Combien de temps fallait-il rester dans la sécurité relative de notre abri?

3° Fallait-il se mettre en route sur un glacier sillonné de crevasses, sans aucune certitude quant à notre position?

4° Que valait le facteur abri, etc., en regard de la fatigue, du froid, du manque de nourriture? Une tempête dans les Alpes peut durer plus longtemps que des hommes épuisés et n' ayant rien à manger.

5° Se mettre en route à l' aveuglette impliquait le risque que l' un ou plusieurs d' entre nous tombent dans une crevasse. Même un accident moins grave tel qu' un pied foulé ou une jambe cassée pouvait tourner en catastrophe. Que faire dans ce cas?

6° Jusqu' à quel point l' un ou l' autre d' entre nous trois devait-il intervenir dans la décision que prendraient les guides, ou chercher à l' influencer?

7° Plus on attendra une éclaircie, plus aussi se fera sentir l' effet de la fatigue et du froid, et plus s' aggravera l' épuisement dû au manque de nourriture. Jusqu' à quel point la vague chance de trouver, par temps complètement bouché, l' étroite porte de sortie du Plateau du Breithorn peut-elle compenser ce danger?

8° Si l'on ne trouvait pas le passage, la caravane pourrait-elle supporter un autre bivouac sur le Plateau du Breithorn ( à supposer qu' on y arrive ), sans le moindre abri d' un rocher ou d' une crevasse propice?

9° Lorsqu' on est vraiment égaré, devrait-on, après avoir pesé le pour et le contre, essaye de localiser sa position et se mettre en route sur une simple assomption? Ou bien attendre, attendre?...Au matin du 10 juin, le temps était tout aussi mauvais que la veille et ne montrait aucun signe d' amélioration. Il était tombé 20-30 cm. de neige pendant la nuit, annihilant tout espoir de retrouver des traces, même les nôtres. 10 heures, 11 heures, midi, 13 heures, 14 heures, 15 heures, toujours pas de changement. Dans peu de temps nous serions réduits à la perspective d' un second bivouac dans notre grotte. Toutefois, au cours de la journée, nous avions décidé d' assumer hypothétiquement notre situation, et avions dressé une véritable charte de navigation, marquant exactement et en détail la route à suivre. Ce croquis, de même que tout l' équipement, skis et cordes, était prêt pour un départ immédiat dès le moment où s' en présenterait la moindre possibilité.

Un fantôme de chance s' offrit juste après 3 heures. Une légère augmentation de la visibilité nous permit de distinguer vaguement, l' espace d' un coup d' œil, la falaise rocheuse se prolongeant à notre gauche ( à l' est ) et cette échappée suffit à renforcer notre sentiment que la détermination que nous avions faite de notre position, si elle n' était pas absolument certaine, avait plus de chances d' être exacte que le contraire.

Aussitôt qu' en réponse à nos vœux la visibilité s' améliora un peu, ce fut le grand branle-bas de départ. A 3 h. 15 Benny et moi, encordés, descendons vivement le raide talus de neige au pied de la paroi. La visiblité est encore médiocre, et quelque vingt mètres plus bas Benny fait une chute. Pour éviter d' aller m' écraser sur lui, je passe à côté à toute allure, et par-dessus un pont de neige à deux mètres d' une énorme crevasse que je n' ai pas vue. Nous nous relevons et longeons la base de la paroi jusqu' au point où nous avons marqué sur la carte le départ de notre itinéraire. Les brèves échappées que nous obtenons maintenant nous montrent de plus en plus clairement que la détermination de notre point était plus exacte que nous n' avions osé l' espérer. Nous marchons à la boussole, consultant l' altimètre à intervalles réguliers, et comptant nos pas pour obtenir une estimation rai- sonnable de la distance parcourue. La visibilité s' améloire graduellement, nous procurant des échappées vers le sud. Bien qu' à aucun moment nous n' ayons aperçu le Breithorn ou la barre rocheuse qui doit être à notre droite ( à l' est ), nous savons maintenant que nous avons deviné juste, et que même si le brouillard venait de nouveau nous masquer la vue, nous sommes sur le bon chemin et que nous avons toutes les chances de trouver l' étroit corridor au bas du Plateau.

Ce fut presque miraculeux; tout alla conformément à notre plan; et peu après 16 h. 30 une caravane de cinq skieurs, très fatigués mais infiniment soulagés, faisait son entrée à Testa Grigia. Le premier verre, bien que ce fut du mauvais vin, nous parut un nectar. Les suivants, au Breuil, nous montèrent merveilleusement à la tête. Peu après, voguant sur un beau nuage rose formé pour égales part d' exultation et de Campari, nous descendions le Valtournanche vers les coteaux ensoleillés de la Vallée d' Aoste. En fait, le nuage rose était un taxi... mais qu' importe!

( Traduit par L. S. )

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