Bivouac

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par E. Marquai*

Samedi matin, grand beau et beaucoup de « venin », après la lecture du récit des ascensions par les arêtes sud du Mont Blanc que Marullaz, Dittert, Bressoud et Marquart ont faites. Aussi quand Manu passe au bureau, je lui fais si bien miroiter les glaciers devant les yeux, qu' il se décide à partir pour le Glacier d' Argentière avec moi.

Départ 12 h. 50, le ciel se couvre, baromètre un peu en baisse,.. .mais quand on a envie de partir, il faut plus que cela pour nous retenir.

Printemps. Champs et vergers tout en fleurs, mais c' est surtout le vert des arbres qui est délicieux. Je n' arrive pas à m' en lasser. Au Fayet, changement de train, et Manu m' avoue qu' il a le pressentiment qu' il arrivera quelque chose... Je me moque de lui; c' est de la superstition, et je n' aime pas ça. A Chamonix cependant, nous achetons une lampe électrique, au cas où nous déciderions de continuer sur le refuge d' Argentière au lieu de rester à Lognan.

Argentière... montée... Lognan et deux grandes tasses de thé bouillant, avec ovomaltine et lait condensé! Nous mangeons encore un morceau et repartons pour le refuge, malgré qu' il neige, là-haut, au sommet du Chardonnet. De l' autre côté, derrière les Aiguilles Rouges, le soleil se couche et le ciel devient poupre, tandis que vers le Buet, la vallée est violette...

20 heures. Il neigeotte. Les traces sont bonnes pour commencer. Ça grimpe, les peaux collent bien, on va sans lanterne, les trous des bâtons de ski encore visibles dans la nuit tombante. Arrivés aux séracs, nous nous encordons et allumons notre lampe électrique. Il neige, cette fois plus sérieusement. On continue. On ne cause pas beaucoup. De temps en temps un mot, que l' autre ne comprend pas toujours, parce qu' il est derrière. Comme inconsciente, je suis ce filin qui fuit devant mes pointes de skis. Marche régulière, monotone. Après les séracs, nous tirons sur la gauche du glacier, et nous sommes sur le plat. Vent, neige. Manu hésite, je lui demande s' il voit toujours les traces. Non. On cherche, on revient un peu en arrière, on les retrouve... pour les reperdre définitivement, cette f ois. Le vent souffle avec violence, soulève la neige du glacier, fait tourbillonner la neige qui tombe, et on marche un moment courbés, pour garder l' équilibre. On avance encore un peu: cailloux et pots, neige durcie ou glace vive. Nuit. Je vais tout près de Manu pour lui crier dans le vent et la tempête: « C' est sérieux, hein? » Dans l' ombre, on distingue vaguement une grosse pierre, une de ces tables glaciaires. On se met à l' abri derrière ( façon de parler !). J' enfile un pullover, mais je sens mes doigts et mon visage se glacer, et j' ai peur qu' ils gèlent. A côté de moi, Manu me dit: « Fais vite, frotte-moi la main, je ne la sens plus! » Ça commence mal. Je boucle ma veste avec peine, renfile mes mouffles, et frictionne les mains de Manu, les miennes, mon visage, aussi fort que je peux, et je bats la grosse pierre avec joie, pour essayer de réchauffer ces pauvres doigts. Et cette rafale, ce vent sans trêve, sans répit, qui fait suffoquer parce qu' il nous lance à la figure ce grésil, cette neige fine, poudreuse et froide.

Débats. On continue? on s' arrête? Il est 22 heures; nous préférons nous arrêter et attendre une éclaircie, car, par ce vent et cette neige, il est impossible de distinguer quoi que ce soit. Devant nous il y a un autre gros caillou qui, à la rigueur, peut servir d' avant, aussi creusons-nous un trou avec le piolet pour nous mettre à l' abri dedans. D' un côté, nous calons les sacs pour nous protéger un peu de ce vent, et... nous nous fourrons au lit...

Le moral est bon, on se donne de la peine, on sait qu' il faut qu' il soit bon, si nous voulons en sortir. Alors prenons la chose du meilleur côté. On a causé un peu, et beaucoup blagué. On a pensé aux autres qui étaient partis avant nous et qui maintenant devaient être au chaud, sous des cou- vertures, à... une demi-heure de là, quelque part sur la moraine, un peu plus loin...

.. .et puis le temps s' écoule quand même, il est minuit. Minuit! Si ça s' éclaircit, on pourra repartir. On aperçoit de temps à autre la lune qui file derrière les nuages, là-bas, après l' Aiguille Verte. Et puis, une fois, c' est une étoile qui se montre pour disparaître aussitôt derrière le rideau. Alors tout à coup, cela nous a donné du courage et de la confiance, ces éclaircies, et on chante, on chante fort et faux, parce qu' on grelotte tellement 1.. .et nous chantons « Salut glaciers sublimes, vous qui touchez aux cieux »... puis « Ce n' est qu' un rêve, un joli rêve... » avec des paroles qui s' adaptent à notre situation. De temps en temps, arrêt, pour mieux grelotter, et je reprends, en disant à Manu: « Chante aussi », mais il ne peut pas, il a des crampes à force de tremblerDeux ou trois fois, nous sortons de notre trou, en espérant que cela a changé, mais non, le vent est toujours aussi terrible, et la nuit aussi opaque. Alors Manu dit en regardant notre lit: « Ça ferait un j oli cercueil! » Et cependant, nous y retournons à nouveau dans notre trou de glace. La neige peu à peu nous couvre. On l' enlève, mais les pantalons sont mouillés, les bonnets sont mouillés, le foulard, les mouffles, tout est mouillé. Et cette humidité qui gagne le ventre, oh, que c' est désagréable! C' est le pire. La nuit est longue, et ça dure, et l'on regarde la montre, et il est 1 h. */2, et il est 2 h. 1/t... alors bientôt... dans deux heures et demie, peut-être qu' il fera jour...

A la fin, on ne cause plus, on ne chante plus. Manu crie parfois à cause d' une crampe. Moi, je ferme les yeux, les paupières tombent d' elles.

.. .je ne veux pas dormir, mais seulement fermer un instant les yeux et penser à autre chose... ne plus voir cette ombre de rocher, là, en face, à travers le brouillard et la neige. Je baisse la tête, pour ne pas avoir cette neige cinglée à travers le visage... et je ferme les yeux. Je pense à beaucoup de choses, mais lorsque je me réveille, impossible de dire à quoi je viens de rêver.

.. .quelle leçon d' endurance et de patience, une nuit comme celle-là... Et puis Manu me dit: « Tu dors? » alors je me réveille de ma somnolence, et lui réponds: « Non. » Un moment après, à mon tour: « Tu dors? » — « Non, je ne peux pas, je grelotte trop. » C' est fatiguant de claquer des dents toute une nuit.

.. .3 heures... 4 heures... une vague lueur, mais trop faible encore, ...et toujours ce vent. C' est long, mais il faut accepter.

... 5 heures. Cette fois, on y va... on y va, mais oà Lognan ou au refuge? On se tient juste debout, trempés des pieds au ventre et de la tête aux épaules, et le reste est gelé, glacé, frigorifié! On est secoué par le grelottement, et le vent est si fort qu' il nous renverse presque. On décide de chercher le refuge, qui ne doit pas être loin. On met les skis, les sacs, et sans même nous attendrir sur notre lit glacial, nous partons, encordés comme nous l' étions toute la nuit.

Moraine. Un gros rocher semble être la cabane. Non. Mais elle doit être par là. Alors tout à coup, je la distingue sur la crête, et avec un coup de vent, je suis pleine de courage, d' entrain, de bonne humeur... comme je suis pleine d' humidité. Manu aussi l' a vue. Et là, là devant nous, c' est le sec, l' abri, des copains, du thé chaud peut-être! Nous enlevons les skis pour la dernière montée, car c' est « pouilleux » au possible dans cette neige fraîche. Manu glisse, et ne pouvant le retenir, ayant les skis sur l' épaule et les bâtons dans l' autre main, je tombe à plat ventre. Très désagréable quand on est déjà complètement mouillé, mais je suis tellement contente de sentir cette cabane là, tout près, que j' interpelle Manu en riant, et lui dis de faire vite, car cela ne réchauffe pas mes pantalons humides, cette position! Après, encore un effort, et nous arrivons! Arriver !! Est-ce possible, ou bien vais-je me réveiller en sursaut dans mon trouOn frappe, et un copain vient nous ouvrir. On a beaucoup de peine à défaire la corde. J' enlève ce qui est le plus mouillé, et nous montons au dortoir. Ce n' est pas chauffé, mais cela ne fait rien. C' est bon! Je pose tout de suite mes habits, on me prête un pullover et une veste, et je m' entortille dans une couverture. Puis on s' enfile sous une pile de couvertures chaudes... .la vie est belle, je vous dis, magnifique,.. c' est déjà un rêve, ce tombeau glacé. On nous fait du thé... que nous buvons avec encore plus de délice — avec religion presque — que celui de Lognan. Il est 6 heures du matin, et dehors la tempête fait rage. Dedans, une bande de joyeux compagnons, pleins de gaieté, et nous, nous rions avec eux, le cœur maintenant tellement léger...

.. .on finit cependant par s' endormir...

A 7 heures, je me réveille, croyant qu' il est midi et qu' il faut redescendre... déjà. Mais non, encore cinq heures au chaud, à dormir! Ce n' est que vers midi que nous nous rhabillons! Cela nous répugne de mettre ces habits lourds d' eau. Aussi je m' enfile, avec peine, il est vrai, toute une couverture dans les pantalons, ce qui fait que je ne sens plus cette affreuse humidité froide. Je ressemble bien un peu à Bibendum, mais je peux encore marcher! A midi 1/2, départ! Tempête de neige, et il fait frais. La descente est gentille, on file tout doucement sur nos skis, en ayant soin de ne pas nous perdre de vue. Au-dessus de Lognan, la neige devient lourde, et nous finissons dans l' eau, sur le chemin. Il pleut... l' humidité continue! A Argentière nous avons le plaisir d' avoir un train chauffé, nous rentrons dans une vie supportable.

.. .ce matin, dans mon lit, j' ai envoyé une pensée de remerciements à Dieu... et s' il fait beau, samedi prochain, je pars... laissons, là-dessus, passer la semaine...

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