Camp international du Pamir 1974

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

François Valla, Grenoble

( Illustrations 19-26 ) Eté igj4 - Près de deux cents alpinistes de onze pays différents se retrouvent au pied du Pic Lénine, en République Kirghize ( URSS ). Ce * Voir également l' article de Werner Wyss: Les Alpes, juin 1974, PP-97-'c>416

19 Expédition internationale au Pic Lénine ( Pamir ): camp du Razdelnaïa ( env. 5000 m ) 20 Sommet ( 5800 m ) du groupe du Pic Lénine 21 Montée dans les séracs ( à env. j6oo m ) 22 Ascension du Pic du XIXe Congrès ( à env. 5500 m ) grand rassemblement international est organisé par la Fédération d' alpinisme d' URSS pour commémorer le 50e anniversaire de la mort du grand penseur et chef d' Etat V.l.Lénine ( 1870-1924 ).

Dès notre arrivée au camp de base, situé à 3600 mètres, dans la Vallée d' Aïtick, nous sommes impressionnés par la majesté delà chaîne du Pamir-Transalaï: ce massif puissant, dernier chaînon du complexe centre-asiatique, est situé par 400 de latitude nord, au nord-ouest des chaînes de l' Indou, du Karakorum et de l' Himalaya. Du haut de ses sommets de plus de sept mille mètres, on domine cinq pays: l' URSS, la Chine, l' Inde, le Pakistan et l' Afghanistan.

Le point culminant, situé en Chine, est le Kungur1 ( 7719 m ). Le Pic du Communisme, ancien Pic Garmo, puis Pic Staline, avec ses 7545 mètres, est le plus élevé du Pamir soviétique.Vient ensuite le Pic Lénine, 7134 m, le sept mille le plus gravi au monde, puisque 1300 personnes ont déjà atteint son sommet!

Tout, ici, a été prévu pour le confort des participants du camp international: tentes à deux places, militairement alignées, tentes-mess pour les repas, intendance pour l' alimentation en course, cuisines, douches, électricité dans les tentes, conseillers techniques pour les alpinistes, et même une salle de cinéma et un terrain de football.

Dès leur arrivée, les alpinistes commencent leur entraînement. Divers sommets sont successivement gravis: face nord du Pic Petrovski ( 4600 m ), Pic du XIXe Congrès du Parti communiste de l' Union soviétique ( 5920 m ), Pic Spartak ( 6183 m ). Mais le mauvais temps ne facilite pas les ascensions, et des amas de neige glissent fréquemment. Une équipe d' Américains, ouvrant une nouvelle voie dans la face nord du Pic du XIXe Congrès, voit son camp emporté en pleine nuit par une avalanche. L' un d' eux, Garry Ullin, ne peut être ramené à la vie. Le lendemain, une 1 Voir également l' article de Werner Wyss: Les Alpes, juin 974. PP-97-IO4- 23 Pic Razdelnaïa ( 6148 m ).

A gauche: face nord du Pic Lénine 24 Dans la tempête: jonction avec les sauveteurs Photo M. Vicent 25 Vieille femme kirghize 26 Kirghizes devant leur yourte Pholos I i.iiKoi« Valla, ( irtiioblc secousse tellurique importante déclenche des avalanches un peu partout. Au Col Krylenko ( 6000 m ), des Américains et des Japonais sont pris dans une avalanche énorme, consécutive au tremblement de terre. Par bonheur, pas de victime, mais beaucoup de matériel perdu. L' avalanche terminera sa course deux mille mètres plus bas!

Le beau temps revenu, de nombreuses cordées s' attaquent au Pic Lénine. Une équipe de Français de Reims ouvre une voie nouvelle difficile, suivie, quelques jours plus tard, par des Anglais qui empruntent un éperon parallèle. D' autres premières ascensions sont enregistrées.

Une centaine d' alpinistes foulent successivement le sommet du Pic Lénine, à 7134 mètres d' al. Mais la fin de cette grande rencontre internationale allait être endeuillée par de tragiques événements. En voici un témoignage.

HEURES TRAGIQUES 3 août: 7134 mètres, au sommet du Pic Lénine.

Le voici enfin sous nos pieds, ce sommet tant convoité, ce but vers lequel nous avons tendu nos esprits et entraîné nos corps depuis des mois! Et au lieu du flot de pensées philosophiques et existentielles que roule - à en croire la littérature l' alpinisteausommet, nos préoccupations sont plus prosaïques: le retour. Le vent souffle, la visibilité est nulle, et il est déjà 4 heures. Notre marche doit s' effectuer avec le maximum de sécurité, car nous n' oublions pas que souvent, à la descente, l' attention et la prudence se relâchent.

Outre quelques Russes et un couple de Suisses, nous formons une équipe de cinq alpinistes. Jean-François, Jean-Paul et Paulo vont redescendre cet éperon Lipkine que nous avons escaladé en quatre camps, tandis que Michel et moi comptons faire la traversée du Pic et gravir le Razdelnaïa ( 6148 m ) « pour les besoins du film ». Argument de poids qui s' ajoute au fait que le retour par une autre voie présente beaucoup plus de charme et d' intérêt. Mais en contrepartie, nous sommes très chargés, car, outre le matériel photo et cinéma, nous avons notre autonomie pour plusieurs jours: tente, réchaud, cartouches de gaz, nourriture concentrée. C' est donc avec des sacs de 15 à 18 kilos que nous évoluons à cette altitude.

Du sommet, nous ne verrons guère que le buste de Lénine, péniblement porte en 1968 par une expédition internationale. De vue, néant. Le brouillard, qui nous enveloppe depuis quelques heures, nous cache les merveilleuses cimes du Karakorum, du Pamir et de la Chine toute proche. Sommets aux noms prestigeux ou rudes: Pic du Communisme, Korschenewsko, Mustagh Ata, Kungur Tag, Tirich Mir... Invisible aussi le fameux Lac du Karakoul, situé 4000 mètres en contrebas. Nous ne pouvons qu' imaginer ce fabuleux panorama, entrevu ce matin lorsque le ciel était encore limpide.

- Allez ouste, on y va!

Sans plus de cérémonie, nos trois coéquipiers nous quittent, disparaissent dans le coton de l' arête nord-est, si péniblement gravie tout à l' heure. Nous leur souhaitons bonne chance, imaginant leur retour rapide et sans problème.

La neige tombe maintenant à flocons très espacés. Le vent qui sait être si violent et meurtrier à telle altitude est aujourd'hui très modéré. Il me faut quand même utiliser le Zardsky du couple suisse pour changer les films de la caméra. On est bien au chaud dans ce modeste abri, et le thé qui nous y est offert est accepté de grand cœur. Nous sommes heureux d' éprouver notre bonne forme, prolongeant à plaisir notre séjour au-dessus de 7000 mètres sans aucun trouble ni maux de tête. Notre acclimatement progressif et en dents de scie s' avère donc excellent. Pour peu, nous passerions la nuit au sommet!

Mais petit à petit, les conditions météorologiques se détériorent et le vent redouble de violence. En compagnie du couple suisse, Hans et Greta, nous quittons le sommet, nous engageant sur l' arête nord-ouest conduisant au Col Razdelnaïa on se trouvent les tentes du camp III, voie normale. Le brouillard est épais, et, charges comme nous le sommes, nous apprécions l' effort du cama- rade qui nous ouvre le chemin. Sous le sommet, vers 6900 mètres, s' étend un petit plateau à l' abri du vent. Assez fatigués par cette longue journée, et désireux de filmer la descente à la faveur des éclaircies, nous préférons planter la tente ici, et laisser nos amis suisses redescendre au camp du Razdelnaïa.

Bientôt nous sommes bien à l' abri dans notre petite « tente-cercueil » à deux places. Le réchaud nous procure vite une température agréable et nous oublions tout à fait notre étrange position, à près de 7000 mètres d' altitude. Nuit assez froide ( -150 ), mais nous dormons profondément, abrutis de fatigue.

Quelle surprise d' être réveillés par des éclats de voix! Il est presque io heures, et un groupe monte: ce sont nos amis américains, John et Fred, du sauvetage au Pic du XIX('Congrès. Un Allemand, Sepp, les accompagne, ainsi qu' un couple américain, Marty et Peter. Peter est un « snow-ranger », un de ces guides de montagne qui sont spécialisés dans la protection contre les avalanches àl' aided, purgent les pentes dangereuses des stations de ski. Partis à 4 heures du matin du camp situé à 6000 mètres, ils sont éprouvés par l' effort et l' altitude gravir I 150 mètres entre 6000 et 7000 mètres d' une seule traite relève presque de l' exploit, et tous les cinq ont le visage marqué par la fatigue. Même John, vigoureux gaillard de trente-cinq ans, membre de l' expé international à l' Everest, tire la langue. Dans trois heures, à ce rythme, ils seront au sommet.

Notre minuscule tente est vite pliée, et nous sommes bientôt en route. Le brouillard qui s' est déchiré, nous laisse voir le sommet qu' un vent furieux balaye constamment. Nous avons juste le temps de faire quelques prises de vue, et bientôt une ouate blanche nous entoure de tous côtés. Heureusement, notre itinéraire est simple et consiste à suivre l' arête jusqu' au Col Razdelnaïa, où est situé le camp. De plus, les traces fraîches du groupe américain sont pour nous un guide précieux. Pourtant, malgré notre vigilance, il nous arrive de perdre ces pas, mince fil d' Ariane, tantôt remplis de neige, tantôt gommés par le vent. Des qu' une éclaircie le permet, la caméra entre en action.

Peu à peu, nous perdons de l' altitude, mais avec l' altimètre que nous avons, très imprécis au-dessus de 5000 mètres, il est difficile de savoir exactement où nous en sommes. Plusieurs fois, dans la tempête qui souffle par intermittence, nous sommes obligés de nous arrêter, et d' attendre l' accalmie, protégés par un rocher. Cette arête nord-ouest, voie normale d' ascension du Pic Lénine, est très souvent battue par des vents d' une violence inouïe, à tel point que le sol est décapé de sa neige et laisse à nu avec sa structure schisteuse.

C' est vers 3 heures que nous arrivons au-dessus du Col Razdelnaïa, à 6000 mètres. Avec soulagement, nous apercevons, abritées par une gigantesque corniche, quelques tentes. Nous touchons donc au but, bien qu' environ trois cent mètres de dénivellation nous séparent encore du col, et il nous faut bien une heure pour les franchir.

Au camp, on nous a déjà repérés, et un gaillard sympathique vient à notre rencontre, agitant une bouteille de whisky. C' est un Américain, Jed, qui s' informe de ses camarades partis le matin même. Une pente raide donne accès, depuis le col, à une plate-forme très abritée du vent par cette corniche de glace. C' est là qu' est situé le camp. Le site n' inspire qu' une confiance limitée, mais le surplomb de glace paraît malgré tout très solide, et les tentes en sont assez éloignées pour ne pas être écrasées par une éventuelle chute de la corniche. Et, dernière raison, c' est le seul endroit où les tentes ne soient pas arrachées par le vent qui souffle ici souvent à plus de cent kilomètres à l' heure.

C' est un véritable camp avec une dizaine d' abris de toile, de toutes nationalités. D' abord deux tentes russes couleur de métal, avec leurs anachroniques mâts en bois: pas du tout adaptées à l' altitude, elles sont extrêmement lourdes et protègent mal du froid et du vent. Au camp de base, nous les utilisons, et même là, à basse altitude, elles neVavèrent pas très satisfaisantes. Mais les Russes ne semblent pas connaître autre chose. Les Américains, en revanche, sont très bien équipés, avec un matériel d' avant ultraléger et « superrésistant ». On sent que chaque détail a été pesé, pensé, calculé presque à l' ordinateur! Autre nation représentée: la Suisse, avec un alpiniste, le couple rencontré au sommet, et trois femmes. Celles-ci font partie d' une « Expedition féminine internationale ». Notre Tour de Babel comporte, outre une équipe de Japonais discrets, l' Allemand Sepp rencontré le matin même, et Anya, une jeune Bavaroise, de l' équipe féminine. Et pour finir, nous voyons déboucher du couloir que surplombe le camp, un groupe de Hollandais qui ne semblent pas du tout réaliser que la voie qu' ils viennent d' utiliser est un magnifique couloir d' avalanche! Quand, le lendemain, ils s' aper qu' effectivement une énorme coulée a balayé leurs traces, ils ne feront aucun commentaire...

Peu avant la nuit, les Américains sont de retour du sommet, les traits tirés. Ils confirment que, même par bonnes conditions, faire le sommet à partir du Col Razdelnaïa, sans camp intermédiaire, est une course sérieuse.

Dehors, le vent souffle, balayant la neige avec force. Le froid mord. Mais Michel et moi sommes bien installés dans la spacieuse tente des Américains qui nous invitent à un festin: bœuf Strogonoff ( cuit à la cocotte-minute !), fraises à la crème. La nourriture lyophilisée est chose courante aux USA. Voilà qui nous change de nos quotidiennes « d' altitude » hâtivement préparées au camp de base et terriblement monotones au fil des jours ( poisson fume, fromage, soupe,Ovomal-tine, sucre, miei, nougat, crème de marron, chocolat, le tout pesant moins de deux cents grammes. ) Quel plaisir, au réveil, de voir un magnifique soleil inonder le camp! La vue sur la face nord du Pic Lénine et sur la glacier du même nom est exceptionnelle. Derrière nous, les Pics Razdelnaïa ( 6148 m ) et Dzerjinsky ( 6713 m ) semblent à portée de la main. En compagnie de Peter, nous aimerions faire ces deux sommets le lendemain, mais la neige fraîche qui vient de tomber paraît abondante; et, de plus, le temps subitement trop beau nous inquiète: il ne saurait durer.

Ce qui nous préoccupe aussi, c' est la foule d' al qui est partie pour faire le sommet dans la journée, chacun plus ou moins séparément, confiants dans la sécurité illusoire qu' inspire un itinéraire fréquenté. Ils sont neuf, au total, de niveau très variable, mais aucun n' a emporté de tente. Il y a Jed, le guide américain, et un Suisse qui marchent seuls; trois Japonais, et quatre femmes du groupe international: Les Suissesses Heidi et Eva, l' Allemande Anya et l' Américaine Arlène.

Dans la matinée, quelques nuages enveloppent les sommets, puis le vent redouble de violence et, à midi, la tempête se déclenche, inexorable et dure.

L' après se passe à tuer le temps, bien calfeutrés dans nos tentes. Au-dessus de notre corniche protectrice, le vent souffle avec rage.Vers 18 heures, Jed arrive au camp; il traîne Arlène, en assez mauvaise condition et qu' il a trouvée par hasard dans la tempête, alors qu' il descendait après avoir abandonné l' idée de faire le sommet. Il a eu toutes les peines du monde à la faire redescendre, car la pauvre commençait à ne plus savoir ce qu' elle voulait faire. Et il nous raconte sa journée:

-Je suis parti le dernier, ce matin à 6 heures. Vers 6500 mètres, j' ai rattrapé le groupe des filles. L' une d' elles, Eva, semblait assez fatiguée. Le temps a évolué rapidement, et bientôt le brouillard a recouvert la montagne. Il n' était plus question de vouloir faire le sommet dans des conditions de sécurité raisonnables, et j' ai attendu les trois filles, en compagnie du Suisse que je venais de rejoindre. Devant nous se trouvaient les Japonais que nous avons bientôt perdus de vue. Mais j' étais le seul à vouloir faire demi-tour! Tous les autres voulaient attendre et même bivouaquer sur cette arête battue par les vents, et tenter le sommet le lendemain. Dans une pareille tempête, et sans tente, C' était de la folie. Finalement, ils m' ont dit qu' ils attendraient un peu, puis prendraient une décision en fonction du temps... J' ai fait ce que j' ai pu pour les convaincre, mais je ne pouvais quand même pas les encorder de force!

- Je suis donc redescendu tout seul vers 15 heures. Je pensais qu' Arlène était devant avec les Japonais, et j' ai été bien surpris de la trouver en plein vent, à deux heures du camp. Elle était complètement épuisée et tournait en rond, n' appré pas le tragique de sa situation. J' ai du l' en et la forcer à redescendre avec moi, car dans l' état où elle était, elle n' aurait pas su organiser un bivouac.

Tandis qu' Arlène boit goulûment un thé brûlant, nous ne pouvons nous empêcher de penser qu' elle revient de loin. Mais tous les autres? Vont-ils revenir ce soir ou passer une nuit terrible dans la montagne, mal protégés par un matériel de bivouac trop sommaire pour une telle altitude?

Les heures passent, sans apporter de réponse, et la nuit glaciale s' installe. Derrière notre corniche-paravent, nous ne sentons pas la violence du vent. Seuls quelques tourbillons viennent parfois secouer la tente; une fine pluie de paillettes de glace, provoquée par la condensation sur les parois froides de notre abri, tombe doucement, nous rappelant les autres, là-haut, tellement plus inconfortables...

Au petit jour, un groupe arrive enfin: ce sont les trois Japonais et le Suisse qui ont bivouaqué quelques centaines de mètres au-dessus du col. Nuit terrible, disent-ils, mais qu' ils ont pu supporter grâce à leur équipement ( surpantalons, veste de duvet, cagoule, sacs de bivouac ) et leur entraînement. Mais malgré tout, ils ne sont pas frais, et sitôt débarrassés de leurs vêtements de cosmo-nautes-bibendum, ils s' engouffrent dans leur duvet pour un sommeil qui va durer toute la journée.

Nous les interrogeons auparavant au sujet des trois femmes: point de nouvelles. Dans la tourmente qui sévit, ils auraient pu passer vingt mètres d' elles et ne pas les voir, ni les entendre.

Pendant toute cette fuite vers le camp, qui a commencé hier, ils ne se sont guère préoccupés des autres, ne sachant pas qui était déjà redescendu et qui était encore près du sommet. Et comme, en outre, une expédition russe composée de huit femmes se trouve en principe au sommet, nous espérons que les trois absentes sont peut-être accueillies dans leurs tentes. Mais ce n' est qu' un espoir bien mince à y regarder de plus près: ces femmes russes, nous les avons vues, Michel et moi, lorsque nous gravissions le Pic Lénine par la voie Lipkine. Leur matériel, comme tout équipement russe, est bien sommaire, nous le savons, et leurs tentes ne sont sûrement pas le refuge idéal, à sept mille mètres d' altitude, contre la tempête que nous subissons depuis hier. Et de plus, qui nous dit qu' elles ont atteint le sommet, ou qu' elles ne sont pas déjà redescendues? Car, à quoi bon rester deux jours là-haut, comme elles avaient prévu de le faire alors que le mauvais temps persiste?

Le plus logique serait de présumer que l' expédi des femmes russes est déjà redescendue et que les trois filles, Anya, Eva et Heidi, ont bivouaqué sans tente dans la tempête...

Ici, au camp du Razdelnaïa, nos amis russes, en principe maîtres de la situation, ne semblent pas s' inquiéter, ni envisager d' opération de secours ou même de reconnaissance. Aussi décidons-nous d' agir. Peter, Michel et moi, nous nous équipons de pied en cap; l' Allemand Sepp et un Hollandais nous accompagnent.

Sitôt passé la corniche protectrice, un ouragan nous accueille. Il faut lutter pour avancer, et même pour rester debout. Les pauvres filles subissent ce supplice depuis 24 heures! Si nous les retrouvons, dans quel état seront-elles? Malgré nos cagoules, vestes en duvet, bonnets et anoraks, le visage se couvre bien vite d' une carapace de glace: c' est l' humidité de notre respiration. Mais cette croûte de glace, prise dans la barbe, a l' avan de protéger notre peau du vent et du froid qui est mordant. Drôle de situation où c' est la glace qui nous protège du froid!

Il y a à peine dix minutes que nous progressons, quand le Hollandais et Sepp nous font de grands signes:

-Inutile de continuer dans cet enfer, disent-ils, tout ce que nous risquons, c' est d' y rester nous-mêmes.

Peter, Michel et moi décidons donc de continuer seuls. Les deux autres remonteront éventuellement à notre rencontre après s' être équipés de crampons. Bien aidés par les bâtons de ski que nous avons emportés, nous luttons, chacun pour soi, contre ce vent furieux qui balaye l' arête et cherche à nous faire basculer dans la face nord. Par moments, les rafales atteignent 150 km/heure. Peter, dont le métier est justement de travailler dans la neige et la tempête, sait de quoi il parle:

- 100 miles par heure, sans blague!

Il faut se retourner souvent pour s' assurer que nous sommes bien là tous les trois...

Notre progression est extrêmement lente, exténuante. Dans le vent hurlant, j' entends Michel qui m' appelle. A quelques mètres au-dessous de moi, il gesticule, pointant le bras vers le sommet: Un fantôme en descend. Grande émotion! Tous ces efforts et cette volonté tenace que nous avons déployés n' auront pas été vains. Cette voix intérieure qui nous exhortait, elle savait bien où elle nous conduisait...

Encore quelques mètres, et le fantôme est là, bien entouré par Peter et moi: c' est Anya, l' Alle. Appuyée sur deux bâtons de skis, plus utiles dans une telle ascension qu' un piolet, elle nous explique en anglais, très lentement, hachant chaque mot, qu' elle a laissé les deux autres filles mal en point, il y a une demi-heure, en plein vent, à un petit col. Elle descend chercher du secours. Depuis hier,elle a eu bien du mal à obliger Eva et Heidi à la suivre, et surtout à ne pas descendre dans le sens du vent, c'est-à-dire dans les à-pics de la face nord. Leur bivouac a été terrible, mal abrité par un rocher. Un des deux sacs de bivouac a été arraché par le vent, et Eva, qui n' avait déjà plus toute sa tête, a jeté ses gants et son bonnet. Elle-même, bien que très fatiguée, n' a que de petites gelures aux pieds.

Il faut faire vite. Michel raccompagne Anya jusqu' au camp, tandis que, plein d' angoisse, et d' espoir, nous continuons à deux notre montée, scrutant le brouillard de tous nos yeux, à travers des lunettes recouvertes de glace. Eva et Heidi seront-elles bien restées là on Anya les a laissées encordées? N' allons pas passer à côté d' elles sans les voir? Il y a déjà près d' une heure que nous avons quitté Anya et nous sommes maintenant à 6500 mètres d' altitude.

Et tout à coup, mon sang se fige. Peter a vu aussi! A dix mètres de nous, sur notre gauche, deux statues blanches de neige sont prostrées, sans mouvement. Le vent, à cause du relief, est encore plus violent que sur l' arête. A notre cri, Heidi se meut lentement, et nous fait un signe, sans vie, sans espoir. Elle a l' air ailleurs, dans un autre univers, on la souffrance n' existe plus. Eva qui est couchée à ses pieds, râle, sans connaissance. En pleine crise d' hypothermie nu-tête, sans gants, elle est dans un état comateux. Si nous réussissons à la sauver, ce sera de justesse. Mais nous ne sommes que deux, et ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Si, par bonheur, d' autres venaient nous aider, ils ne seraient pas là avant plusieurs heures, et ce serait peut-être trop tard.

Prodiguant des encouragements à Heidi, nous essayons de lui faire avaler, ainsi qu' à Eva, des comprimés de remontants. Mais Eva ne peut desserrer les dents. Rapidement, nous l' enveloppons dans la tente que j' ai dans mon sac, et, à l' aide de la corde, nous fabriquons une espèce de traîneau. Hagarde, Heidi se lève. Nous l' encordons au traîneau que Peter assure sur piolet. Quant à moi, j' essaie de creuser une trace dans la neige et d' y tirer Eva tout enveloppée et retenue par la corde. La neige est profonde, et la trace se transforme vite en tranchée. Tous les vingt mètres, il faut amarrer le traîneau pour permettre à Peter de descendre et de trouver un nouveau point d' an. Il nous faut descendre en diagonale, afin de 2 Baisse de température du corps qui se traduit par une impression de chaleur étouffante.

ne pas nous retrouver en face nord, et c' est un travail exténuant. Eva, absolument sans connaissance, râle par intermittence, parfois agitée de légers soubresauts.

Les longueurs s' enchaînent aux longueurs,tou-tes identiques dans le brouillard. Soudain, nous voyons Sepp arriver. Il est seul. Avec grand courage, il est remonté à notre rencontre, conscient du fait que « quelque chose » se passait là-haut. Il est 2 heures de l' après, et nous sommes dans la tourmente depuis cinq heures. Il faut qu' il nous le dise pour que nous réalisions à quel point le temps a passé. Dans l' action, surtout dramatique, le temps perd sa valeur.

A trois maintenant, la descente est plus facile. Sepp empêche le traîneau de glisser trop dans la ligne de pente, nous permettant de descendre en contrebas de l' arête. De temps en temps, j' en la tente pour voir comment se comporte Eva. Mais son état ne fait qu' empirer, et nous ne sommes ni équipés ni compétents pour lui faire les injections qui pourraient lui soutenir le cœur. Elle frissonne et, soudain, est parcourue par un grand soubresaut. Je comprends que tout est fini pour elle, mais mon esprit se refuse à y croire. Nous conservons encore le fol espoir de la ramener au camp et de la réanimer. Mais celui-ci est encore trop loin... Aussi Peter et Sepp pratiquent le bouche à bouche pendant que je descends en toute hâte chercher du renfort.

Les « Help, help !» que j' ai criés ont été entendus du camp. Une petite équipe arrive: il y a Michel, Jed, un Russe.

- Faites vite, les gars, j' ai peur qu' il ne soit trop tard!

Malgré le vent, je sens que ma voix a une drôle d' intonation. Je réalise tout à coup que je suis écœuré, dégoûté, abattu. Tous ces efforts, tout cet espoir, pour laisser à la montagne encore une victime... Et sommes-nous bien certains d' avoir fait le maximum pour elle?

Les autres redescendent maintenant, laissant la tente, devenue linceul, arrimée au piolet. Le danger d' avalanche est trop grand pour que nous prenions le risque de ramener Eva au camp. Heidi, bien soutenue, arrive enfin. Chacun l' ac de son mieux, mais les visages sombres l' in vite qu' elle est la seule rescapée.

Demain, si le temps le permet, nous irons chercher la dépouille d' Eva.

Le visage brûlé par le vent et le froid, la barbe prise dans la glace, nous buvons un quart de thé chaud que les Russes nous ont prépare. Heidi est maintenant entre les mains du médecin hollandais. Apparemment, rien de bien grave: quelques petites gelures superficielles aux mains et au visage, qui seront un handicap, nous dit-elle, pour le concours de guitare qu' elle doit passer à Berne dès son retour. Mais s' en tirer à ce prix-là, n' est pas déjà merveilleux3?

A tête reposée, nous ne pouvons nous empêcher de penser avec amertume à toute la légèreté qui a présidé à cette tentative au Pic Lénine: pourquoi ces femmes, excellentes skieuses certes, mais alpinistes de force moyenne, ont-elles pu envisager de gravir le Lénine depuis l' altitude 6000 sans l' ins intermédiaire d' un camp? Est-ce l' exemple de tous ceux qui l' ont réussi, mais par beau temps et au prix de quel effort! Six mille mètres, c' est bien plus haut que le Mont Blanc! Je repense au visage d' Eva, cette jeune fille de vingt-six ans... Venir mourir ici, dans de telles conditions... Parfois la mort paraît plus acceptable; mais ici tant de détails auraient pu faire que l' irré n' arrive pas. Et si nous les avions vues, avant leur départ, peut-être aurions-nous pu leur conseiller d' emmener une tente, un réchaud et de la nourriture? Si, si... Mais à quoi bon retourner toutes ces questions? A éviter un autre désastre du même genre? Même pas. Au camp de base, tous auraient décidé de prendre les mesures de sécurité nécessaires, mais à six mille mètres, il semble que l' esprit ne fonctionne plus avec la même aisance. Un vent de folie semble souffler, faisant négliger les règles de sécurité les plus élémentaires: Jed qui part seul, Arlène retrouvée par 3 En réalité, six mois de traitement à l' hôpital seront nécessaires pour sauver l' extrémité de quatre doigts.

hasard, ceux qui montent par les couloirs d' ava, ceux qui traversent les glaciers crevasses sans corde ( et dont nous sommes !), ceux qui admettent d' un cœur joyeux un bivouac en plein vent... Prendrions-nous tous ces risques dans nos Alpes?

Je repense aussi à cette expérience de la mort que je viens de côtoyer, et réalise que, pour conserver sa force et son équilibre, mon esprit s' est refuse à analyser la situation, et a rejeté certaines images! Ce phénomène de rejet a été, me semble-t-il, indispensable pour conserver la tête froide et agir avec le maximum d' efficacité. Au fil des jours, ce blocage involontaire s' atténue, et les images traumatisantes refont surface. Mais alors le terrain affectif est moins vulnérable, et l' impact n' a plus la même violence. L' esprit humain a donc, lui aussi, en cas de coups durs, son instinct de survie et ses façons de se protéger. Mais comment, dans le cas de ces femmes, a-t-il pu fonctionner en sens contraire de leur survie?

La nuit a passé lentement, la tête bourdonnante de questions sans réponses. Mais à quoi bon épilo-guer, analyser! Les faits bruts sont là, et il faut agir, réagir.

Les faits, ce sont la mort d' Eva, la tempête qui nous bloque ici, la neige fraîche qui rend problématique le retour au camp II. Et voilà que la radio nous annonce un temps encore plus catastrophique ( est-ce possible ?) pour le jour suivant. La décision est difficile à prendre.Vaut-il mieux partir, ou attendre de meilleures conditions pour descendre, l' état de Heidi ne nécessitant aucun retour d' urgente? Comment le temps, si catastrophique depuis deux jours, pourrait-il empirer? Notre faible expérience de la météorologie locale nous a montré que les perturbations étaient généralement à l' échelle de la journée, rarement plus. Logiquement, le beau temps devrait bientôt refaire son apparition. Mais on est la logique quand le mauvais temps s' allie à la montagne pour détruire l' homme?

La matinée se passe, très animée en discussions. Certains voudraient descendre tout de suite, à n' importe quel prix, d' autres, dont je suis, ainsi que Peter, préféreraient attendre un jour et des conditions meilleures. Il y a même un farfelu qui propose de descendre à l' aide d' une corde fixe de deux cents mètres, par le couloir des avalanches, baptisé Couloir des Hollandais. Décidément, au-dessus de six mille mètres, le cerveau manque vraiment d' oxygène!

Nous sommes maintenant à peu près tous d' ac pour attendre jusqu' au lendemain et annonçons notre décision par radio. Mais les Russes du camp de base nous pressent:

- Demain, c' est l' ouragan, une tempête encore jamais vue! Descendez, malgré la neige abondante et les risques d' avalanches. On vous enverra une équipe de secours qui ira à votre rencontre depuis le camp II.

Pesant bien le pour et le contre, nous décidons finalement d' obéir. Car, si le jour suivant il tombe effectivement beaucoup de neige, alors nous serons pris au piège, et les avalanches nous coupe-ront toute retraite.

Branle-bas de combat! Il est midi passé, et si nous voulons coucher ce soir au camp II, que l'on gagne en deux heures et demie par beau temps, il faut nous dépêcher. L' itinéraire qui sera le plus à l' abri des avalanches consiste tout d' abord à monter de cent cinquante mètres jusqu' au Pic Razdelnaïa ( 6148 m ), puis à redescendre son versant est assez raide, et par la crête, rejoindre un ultime couloir au pied duquel se trouve le camp II ( 5200 m ).

Le démontage du camp ne va pas sans quelque problème: deux tentes sont abandonnées, emprisonnées par la neige et la glace. Puis,en compagnie d' un Russe et d' un Japonais, je pars faire la trace. Cette lutte contre le vent qui, par moments, nous jette au sol est épuisante. A peine nettoyées, les lunettes se recouvrent d' une épaisse couche de glace due autant à la respiration qu' à la neige que le vent projette sur le visage.

Nous sommes toujours dans le brouillard et pensons avoir atteint le sommet du Razdelnaïa. Le regroupement général demande plus d' une heure, patiemment attendue en plein vent. Veste et pantalons en duvet ont une importance vitale dans de si sévères conditions.

Et une colonne longue de vingt-cinq personnes entame la descente. Encordé avec l' Américain Peter, je fais la trace, tandis qu' il me guide à l' aide de sa boussole. La neige est peu stable et nous craignons les avalanches. Aussi prenons-nous le plus grand soin pour choisir notre route. Heidi, la rescapée, descend courageusement, aidée par l' un ou par l' autre. Sur cette pente raide, dans le brouillard, l' atmosphère est tendue: le danger semble planer tout alentour, sans jamais éclater toutefois. Je suis anxieux et souhaite de tout mon cœur que cette aventure s' achève bientôt. Comment les choses se termineraient-elles si nous étions amenés à bivouaquer ce soir, pour ne pas avoir trouvé le camp II?

— Attention! crevasse!

Je crie à Peter de bien m' assurer, car devant moi s' ouvre une large crevasse. Elle barre le passage, et nous n' en discernons pas les extrémités, ni à droite, ni à gauche. Au hasard, je décide de la contourner par la gauche, et une pente très raide nous permet d' éviter la zone dangereuse. Nous équipons le passage d' une corde fixe qui facilitera la descente de Heidi. Beaucoup d' autres sont heu-.reux de s' en servir, car la fatigue des jours précédents se fait de plus en plus sentir.

Heureusement, la pente diminue: nous devons être parvenus sans doute au pied du Razdelnaïa. Le brouillard garde sa densité, et nous nous dirigeons toujours à la boussole. Pourvu que nos estimations soient correctes!

Oh! oh! Karacho4?

Nous n' en croyons pas nos oreilles. Les Russes, ce sont les Russes! Quel soulagement. Du coup, toute la tension tombe. Chacun hurle sa joie, la partie est gagnée. Guides par les cris, nous faisons bientôt la jonction avec l' équipe russe: ils ne sont que deux, deux qui ont dû trimer et faire la trace dans la neige profonde pour venir à notre ren- 4 Ça va bien?

contre. Embrassades, grandes tapes amicales. Nous avons retrouvé le monde des hommes... Deux heures plus tard, nous atteignons le camp II. Le temps de monter les tentes, et c' est la nuit noire.

8 août: Un soleil radieux nous réveille. Le vent est fort, mais on est donc l' ouragan prédit par la radio? Quand je pense aux énormes risques que nous avons pris la veille pour rejoindre le camp II, j' en ai des frissons...

Le camp II est magnifiquement situé à 5200 mètres au pied de la face nord du Pic Lénine, surplombé par deux mille mètres de glace et de séracs. C' est impressionnant. L' emplacement du camp III, bien abrité sous la corniche du Col Razdelnaïa, est visible d' ici, ainsi que le Couloir des Hollandais par lequel il aurait été tellement plus rapide de descendre, si ce n' était le risque d' avalanches.

La nuit n' a pas été reposante pour tous: la tente des Allemands, Sepp et Anya, a été déchirée par le vent, et ils ont du trouver refuge dans d' autres tentes déjà surpeuplées. Et ce matin, il n' en reste plus qu' un monticule de neige qu' il faut dégager à la pelle pour récupérer duvet, caméra et autre matériel...

Mais cela n' est pas bien grave en comparaison de ce qui est de nouveau en train de se jouer là-haut, à sept mille mètres, sur le Lénine. Nous en sommes informés par les trois alpinistes, montés du camp I pour nous ouvrir la trace. L' expédition des huit femmes russes est bloquée au sommet du Lénine depuis trois jours, et l'on craint le pire. Il paraît même que trois d' entre elles sont déjà mortes d' épuisement...

La radio d' ailleurs nous confirme cette nouvelle effrayante, mais elle nous semble encore incroyable, irréelle. Une colonne de trente alpinistes de toutes nations est partie à leur secours, mais les cinq survivantes sont tellement affaiblies qu' elles ne tentent plus rien pour redescendre. Elles communiquent par radio avec le camp de base, et le dialogue est poignant...

Et l'on ne peut rien faire immédiatement pour dies! L' équipe de secours mettra au moins deux jours à les atteindre. Ah! si seulement il y avait un hélicoptère capable d' atterrir au sommet du Lénine! Quel terrible suspense et quelle impuissance!

Au camp I, beaucoup de monde. Les conversations en toutes langues ne sont pas gaies, et tournent autour des huit femmes en perdition. Personne ne comprend qu' une telle tragédie ait pu avoir lieu, surtout sur un sommet aussi facile, aussi fréquenté. S' ajoutant aux drames précédents, quelle incroyable série noire! Invoquer la fatalité ne suffit plus.

Au camp de base règne maintenant la désolation: la radio s' est tue inexorablement, la dernière survivante, tel un capitaine naufragé, a lancé un dernier adieu. Ceux qui ont vécu cet instant en seront longtemps bouleversés. Cruel, poignant, inoubliable, cet ultime adieu résonne à leurs oreilles. Là-haut, le souffle de vie qui restait s' en est allé.

Aujourd'hui, l' herbe ne nous paraît plus aussi verte, le soleil plus aussi amical, la vie plus aussi joyeuse. Inlassablement, nos esprits logiques cherchent l' explication. Ont-elles été victimes d' une intoxication alimentaire? Ont-elles pris un médicament nocif qui leur a ôté toute notion du danger? un euphorisant qui leur a fait sous-estimer les risques de rester deux ou trois jours au sommet, en pleine tempête? Car comment imaginer que l'on désire rester en plein ouragan, plusieurs jours, sans raisons précises, après avoir réussi le sommet?

Je repense à ce qu' écrivit Eric Shipton, le grand spécialiste de l' Himalaya et de l' Everest: « La vie, à ces altitudes extrêmes, constitue une étrange expérience: on évolue dans une sorte de rêve. En dehors de la faiblesse physique qui fait que l'on se sent comme sortant du lit après une longue maladie, le manque d' oxygène crée un état de torpeur mentale qui engourdit l' intelligence et paralyse la volonté. » Eva, Heidi, n' est pas ce qu' elles ont ressenti? Mais les femmes russes? Elles n' en étaient pas à leur premier sept mille. C' étaient des alpinistes confirmées, au palmarès élogieux, ayant déjà gravi pour la plupart le Pic Lénine. Alors?

Rien, non, rien ne satisfait notre esprit...

Le lendemain, la confirmation arrive, brutale: des Américains et des Japonais sont arrivés au sommet et ont trouvé les corps éparpillés de sept femmes, la huitième étant sans doute tombée dans l' abîme.

Le grand soleil Monde la montagne, indécent, comme s' il avait, lui, déjà tout oublié.

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