Contestations alpines

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rPar L. Spiro

De nature l' homme est jaloux et enclin à mettre en doute les exploits de ses semblables; n' est pas une manière de se grandir que de rabaisser son prochain! Pour pratiquer l' alpinisme, le plus noble des jeux, les grimpeurs n' ont pas toujours su échapper à la loi commune, soit que leurs conquêtes fussent froidement niées, soit que, cédant eux-mêmes à l' humaine faiblesse, ils aient à leur tour jeté la suspicion sur les victoires les plus éclatantes, celles qui faisaient ressortir au mieux les hautes qualités de l' homme. Toute l' his de l' alpinisme est marquée du stigmate de la défiance; en vérité, elle est née avec la grimperie et s' est attachée à son développement comme la sangsue avide que rien ne saurait détacher.

Il est convenu de reporter à l' ascension du Mont Blanc, en 1786, l' origine du mouvement de l' alpinisme qui devait, au siècle suivant, prendre une si extraordinaire extension. Si cette première ascension de la cime dominatrice des Alpes s' était effectuée sous un voile de brumes, nul doute qu' un scepticisme total en eut accueilli la nouvelle, mais, en gens avertis, les explorateurs avaient pris leurs précautions; toute la population du vieux Chamonix avait pu assister à l' arrivée sensationnelle des deux hommes sur la coupole neigeuse tenue jusque là pour inaccessible.

Les détracteurs à l' affût de quelque calomnie en furent pour leurs frais d' imagination, en vain tentèrent-ils d' insinuer une remarque perfide, le témoignage formel de spectateurs ne pouvait être mis en doute.

Seulement, refoulée sur un point, la jalousie dénigrante allait, par un effort larvé, faire son œuvre néfaste habituelle, et c' est là une des pages les plus curieuses du jeune alpinisme sinon des plus édifiantes. Le Dr Paccard, un enfant de Chamonix, savant modeste et consciencieux, avait été l' âme de l' expédition, il l' avait préparée jusqu' en ses moindres détails et exécutée avec une maestria remarquable, en homme de science autant qu' en montagnard; un concurrent, jaloux du succès remporté et pleinement mérité, entreprit de dépouiller Paccard de la gloire acquise pour la reporter sur son guide, Jean-Jacques Balmat, par ailleurs montagnard de grand mérite. Instaurée par Bourrit et menée avec beaucoup d' habileté, la campagne de dénigrement devait si bien réussir que, 40 ans plus tard, aux yeux des admirateurs du Mont Blanc, Paccard n' était plus qu' un fantoche auquel la monographie de Durier sur le Mont Blanc allait donner le dernier coup. Il fallut à des historiens de talent près d' un demi-siècle d' efforts persévérants, de recherches minutieuses, pour défaire les fils de l' intrigue et mettre la vérité en pleine lumière; en 1898, C. Matthews fut l' un des premiers à rendre sa vraie place à Paccard et à dissiper la légende étayée par Alexandre Dumas et Durier; après lui, des érudits, comme Montagnier, durent accumuler études sur études dans leur désir passionné de rendre justice au grimpeur méconnu. Rien n' est plus difficile que de dissiper des traditions établies, implantées solidement dans les esprits; au surplus, celle d' un Balmat triomphateur était coulée dans le bronze sur la grande place de Chamonix, il s' en était vraiment fallu de peu que la cime royale s' appelât le Mont Balmat tout comme le populaire parlait couramment de Balmat Mont Blanc.

Pour l' ascension de la Jungfrau par les frères Meyer d' Aarau, en 1811, ce fut plus simple; on nia la chose, voilà tout. Pourtant les explorateurs avaient pris, eux aussi, quelques précautions, enfoncé dans la neige du sommet l' échelle qui leur avait servi à franchir les crevasses; mieux encore, aux montants de l' échelle ils avaient attaché un grand drapeau noir, couleur de mauvais augure, assurément, mais qui devait se détacher admirablement sur le fond de neige éblouissante. Les Meyer étaient donc assurés d' avoir donné des preuves irréfutables de la réalité de leur ascension, mais ils avaient compté sans la malice des choses qui, parfois, se fait la complice de la malice des gens; une tempête, sans doute, balaya du sommet de la Jungfrau les trophées du passage de l' homme; durant de longs jours, la cime demeura voilée et, lorsqu' enfin elle se découvrit, les télescopes braqués avec frénésie ne dé-celèrent là-haut aucun vestige humain. Alors, d' un commun accord, les observateurs conclurent, avec une satisfaction mal dissimulée, que l' ascen de la Jungfrau était un mythe. Instruits par l' expérience, d' autres membres de la belle famille des Meyer tentèrent à nouveau l' ascension en 1812; comme leurs devanciers, ils fixèrent un drapeau sur la cime et, plus heureux, purent, des vallées inférieures, contempler eux-mêmes leur oriflamme. Sans doute le génie de la montagne, s' inclinant devant une généreuse obstination, respecta-t-il l' emblème victorieux, car il demeura durant des années.

( A suivre )

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