Coups d'oeil sur l'histoire alpine

sur l' histoire alpine

Trevor Braham, Lausanne

Des origines à 1880 Le Mont Aiguille ( 2086 m ), dans le Vercors ( F. ). A dr ., la face SE, ensoleillée; à g., la face WSW. C' est par la face NNW, invisible ici, qu' Antoine de Ville et ses hommes effectuèrent la mémorable première ascension de ce sommet, en 1492.

Depuis les temps les plus reculés enregistrés par les chroniques, les hautes montagnes ont été traditionnellement considérées comme les demeures froides et rudes des démons et des esprits maléfiques. A quel moment, au cours des siècles passés, peut-on estimer que les montagnes ont commencé à être vues sous un angle positif? Au 4e siècle avant Jésus-Christ, Philippe de Macédoine gravit le Mont Haemus ( chaîne des Balkans ), cherchant à savoir si, de son sommet, on avait vue à la fois sur l' Adriatique et sur la mer Egée. L' empereur romain Hadrien monta à l' Etna pour voir le soleil surgir de la mer. Hannibal, le Carthaginois, fit traverser les Alpes à son armée en 218 avant Jésus-Christ. Telles furent quel-ques-unes des plus anciennes ascensions enregistrées, mais leurs auteurs avaient abordé la montagne dans un but « extérieur » particulier. Ce ne fut pas avant le 14e siècle, lorsque le Mont Ventoux, en Provence, fut gravi par Pétrarque ( le 26 avril 1335 ), que s' exprima le plaisir de l' expé elle-même et la jouissance du panorama.

L' honneur d' avoir réussi la première escalade rocheuse difficile revient sans aucun doute à Antoine de Ville, seigneur de Domjulien ( Lorraine ), ingénieur et officier d' artille à la cour de Charles VIII de France. En 1491, le roi lui confia la tâche d' escalader le Mont Aiguille ( sud-est du plateau du Vercors ), montagne apparemment imprenable. De Ville peut véritablement être considéré comme le précurseur de l' escalade moderne « assistée », car sa remarquable ascension fut menée à bien grâce au recours aux techniques professionnelles militaires qui lui étaient familières: l' usage de broches, crochets, marteaux, étriers, échelles et cordes. Il choisit 7 hommes pour l' accompagner et le groupe entier atteignit le sommet, après de terribles difficultés et un bivouac, le 27 juin 1492. Ils passèrent six jours sur ce « très glorieux » sommet. La deuxième ascension du Mont Aiguille ne fut réalisée que beaucoup plus tard, en 1834, et 43 ans passèrent encore avant la troisième, en 1877.

Dans les Alpes suisses et françaises, tandis que les habitants s' aventuraient rare- ment au-dessus des derniers pâturages, ce furent des chasseurs de chamois et des chercheurs de cristaux qui réalisèrent les premières explorations des vallées les plus raides et qui s' avancèrent jusqu' au coeur même des montagnes. Ces hommes étaient courageux et tenaces. Dans son Voyage dans les Alpes, l' éminent naturaliste genevois Horace Benedict de Saussure écrit: « Peut-on comprendre que ( la ) chasse soit l' objet d' une passion absolument insurmontable? J' ai connu un jeune homme de la paroisse de Sixt, bien fait, d' une jolie figure, qui venait d' épouser une femme charmante; il me disait à moi-même: Mon grand-père est mort à la chasse, mon père y est mort, je suis si persuadé que j' y mourrai, que ce sac que vous voyez, Monsieur, et que j' emporte à la chasse, je l' appelle mon drap mortuaire, parce que je suis sûr que je n' en aurai jamais d' autre, et pourtant si vous m' offriez de faire ma fortune à condition de renoncer à la chasse au chamois, je n' y renoncerais pas>. » Le 18e siècle et la première moitié du 19e dans les Alpes En 1744, quatre paysans d' Engelberg gravirent le Titlis. En 1760, lors d' une visite à Chamonix, H.B. de Saussure se prit de passion pour l' idée de gravir le Mont Blanc et promit une récompense à quiconque en réa-liserait la première ascension, honneur qui échut 26 ans plus tard à Jacques Balmat, alors âgé de 25 ans et qui atteignit le sommet avec le Dr Michel Paccard, le 8 août 1786. Jacques Balmat fit une deuxième ascension du Mont Blanc le 4 juillet 1787, accompagné de deux comparses, et le 3 août 1787 de Saussure participa à la troisième ascension de la montagne, accompagné de Jacques Balmat et d' un groupe de guides. La quatrième ascension, quelques jours plus tard, fut l' oeuvre d' un jeune Anglais, Mark Beaufoy. Il quitta Chamonix avec 10 guides et porteurs le 8 août, atteignit le sommet le 9 et était de retour à Chamonix le lendemain vers midi. Ensuite et jusqu' en 1820, seules huit caravanes atteignirent le sommet.

Le 31 août 1779, l' abbé Laurent-Joseph Murith, de l' hospice du Grand-Saint-Ber-nard, gravit le Mont Vélan en compagnie de deux chasseurs de chamois, Moret et Genoud. Il nota qu' il avait été vivement impressionné par « le danger et la beauté » de la montagne. En 1784, la Haute Cime des Dents du Midi fut gravie par Clément, curé de Val d' Illiez. L' un des ecclésiastiques alpinistes les plus actifs fut le père Placidus1, un moine bénédictin de Disentis qui, entre 1788 et 1824, témoigna d' un amour authentique pour les montagnes et s' avéra un alpiniste accompli, réalisant plusieurs premières, parmi lesquelles le Rheinwaldhorn, le Güferhorn, l' Oberalpstock et le Tödi. Il s' illustra également par ses contributions en matière de géologie et de cartographie de régions de montagne. Trois générations de la famille Meyer, d' Aarau, furent les pionniers de plusieurs expéditions notables sur les glaciers et les montagnes de l' Oberland bernois. Le 3 août 1811, Johann Rudolf Meyer fils ( 1768-1825 ) et son frère Hieronymus firent la première ascension de la Jungfrau. La première du Finsteraarhorn fut réalisée le 10 août 1829 par deux guides, Jakob Leuthold et Johann Währen, qui accompagnaient le naturaliste suisse bien connu Franz Josef Hugi, lequel s' arrêta environ 100 mètres sous le sommet. Le Mont Rose fut l' objet d' un intérêt certain, mais ce ne fut pas avant 1820 que J. Zumstein atteignit le sommet de la pointe qui porte son nom. La Signalkuppe ( ou Punta Gnifetti ) fut escaladée le 9 août 1842 par Giovanni Gnifetti, curé de paroisse d'Alagna. La même année, deux professeurs de médecine de Besançon, les Dr Puiseux et Ordinaire, atteignirent le Grenzgipfel. Six ans plus tard, le 9 août 1848, le Dr Puiseux devait s' octroyer la première du Mont Pelvoux ( Alpes du Dauphiné ). Le plus haut sommet du Mont Rose, la Dufourspitze ( ainsi nommée en 1863 en l' honneur du général Dufour ) ne fut atteint qu' en 1855, par un groupe de cinq Anglais ( parmi lesquels les frères Smyth et Charles Hudson, qui devait tomber au Cervin, dix ans plus tard ) et quatre guides. Un autre pionnier suisse fut J. Coaz, auteur de nombreuses belles ascensions, en particulier la première du Piz Bernina, le 13 septembre 1850.

En dehors de Suisse, le Gross Glockner, le plus haut sommet d' Autriche ( 3798 m ) ,'Voir Les Alpes, BM 10/93, p. 460: « Le père Placidus a Spescha, moine et alpiniste » - Peter Donatsch.

fut gravi le 28 juillet 1800 par Horasch, évêque de Gurk et les frères Klotz, charpentiers de Heiligenblut, accompagnés de deux confrères. Josef Pichler, un chasseur de chamois autrichien du Passeiertal, fut le premier à monter à l' Ortler, en 1804; et en 1841, le sommet du Gross Venediger était foulé par une caravane autrichienne.

On constate que jusqu' à la première moitié du 19e siècle, les Suisses non seulement tinrent le devant de la scène de l' explora et des ascensions alpines mais aussi fournirent une contribution importante à la connaissance dans plusieurs domaines. Josias Simler publia en 1574 le premier livre d' érudition alpine générale2: De Alpibus Commentarius, plus tard mis à jour par 2 Ouvrage publié en latin à Zurich et réédité, commenté et augmenté, par W.A. B. Coolidge, en français, sous le titre Josias Simler et les origines de l' alpinisme jusqu' en 1600, à Grenoble en 1904. Réédition récente: Glénat, Grenoble 1989. Red.

le père Placidus. Le professeur Louis Agassiz fut le pionnier de la glaciologie moderne et le général Dufour publia, entre 1845 et 1865, douze feuillets des fameuses cartes Dufour des Alpes suisses.

L' âge d' or Les années entre 1854 et 1865 ont été définies comme l' âge d' or des ascensions alpines. L' initiative, pour un temps, passa des alpinistes suisses aux britanniques. Ceux-ci étaient en général de riches messieurs issus des classes supérieure ou moyenne. On trouvait parmi eux des hommes de science, des juristes et universitaires divers, des ecclésiastiques, des artistes, des écrivains. L' un des premiers, John Ruskin, né en 1819, découvrit les Alpes à l' âge de 13 ans. C' était un artiste et un écrivain; il ne devint jamais un alpiniste mais il fut le « prophète des montagnes » qui incita les gens à regarder les montagnes, à en parler et à y penser. Dans une lettre à son père écrite en 1863 de Chamonix, Ruskin disait que « cette question de l' effet moral du danger est très curieuse. Je sais en tout cas (... ) que si, arrivé à un endroit dangereux, vous battez en retraite, bien qu' il puisse avoir été parfaitement correct et sage d' agir ainsi, votre caractère en subira cependant une légère détérioration: vous en serez d' autant plus faible (... ), plus enclin à succomber par la suite à la passion et à l' erreur. Alors que si vous affrontez le danger, bien que cela puisse paraître faux et stupide (... ), vous en sortirez amélioré et fortifié, plus apte à toute sorte de travaux et d' épreuves; et seul le danger produit cet effet ».

Le premier grand homme de sciences britannique qui acquit une profonde connaissance des Alpes fut J.D. Forbes, né en 1809, qui s' y rendit pour la première fois en 1825. Fervent admirateur de H.B. de Saussure, il devint l' un des principaux et des premiers de son époque à entreprendre d' impor recherches géologiques et glaciologiques. Il était un grand coureur de montagnes et son association avec le guide Auguste Balmat, le petit-neveu de Jacques Balmat, fut longue et très fructueuse.

Lorsque l' écrivain Albert Smith réalisa ( en 1851 ) sa grande ambition de gravir le Mont Blanc, son sens de la publicité le conduisit à organiser à Londres une séance de présentation de l' événement, à l' aide d' une série d' images exagérément dramatisées. L' ascen ayant été effectuée en grande pompe par Smith et trois compagnons, accompagnés de seize guides et vingt porteurs, on imagine l' impression qu' elle put faire sur le public. La reine Victoria elle-même assista à la manifestation. Aussi prétentieuse et de mauvais goût que cette représentation ait pu être, elle révéla néanmoins aux jeunes Victoriens que les Alpes recelaient un champ d' aventures qu' ils n' avaient pas soupçonné jusque-là.

Leslie Stephen, né en 1832, fut une autre célébrité de son époque. En 1858, il rencontra Melchior Anderegg, qui devint son guide et son ami pour le reste de sa vie. Pendant huit ans, de 1859 à 1867, il effectua une 3 Edition française: Le terrain de jeu de l' Europe, éd. Attinger, Neuchâtel 1935.

série d' ascensions, parmi lesquelles plusieurs premières qui le placèrent parmi les plus éminents alpinistes de l' époque. Ses premières ascensions comprenaient le Schreckhorn, la Blümlisalp, le Bietschhorn, le Rimpfischhorn, le Rothorn de Zinal, le Monte Disgrazia, une ascension complète du Mont Blanc depuis Saint-Gervais, le premier passage du Jungfraujoch, etc. Elles sont décrites dans son livre The Playground of Europe3, publié en 1871 et qualifié par Arnold Lunn de « meilleur » livre de montagne.

Alfred Wills, né en 1828, parcourut les Alpes pendant de nombreuses années avant de s' intéresser sérieusement à l' alpi. Sa première ascension du Wetterhorn depuis Grindelwald, en 1854, est généralement considérée comme l' acte de naissance de l' alpinisme « sportif ». S' ensuivirent plusieurs années d' ascensions en haute montagne et de nouveaux itinéraires par de hauts cols et des glaciers. Wills fut le premier à forger une relation avec les guides qui devait devenir l' une des caractéristiques de cette époque. Dans son célèbre livre Wanderings among the High Alps, qu' il dédia à Auguste Balmat, il écrivit en épi-gramme: « A mon guide et ami, le compagnon éprouvé et fidèle avec lequel j' ai affronté de nombreuses difficultés et quelques dangers ». Et dans le livre, il ne parle jamais autrement de Balmat qu' en termes de « mon ami ». Ce fut Balmat qui aida Wills à acheter en 1858, dans la vallée de Sixt, le terrain où il fit construire son chalet, « The Eagle' s Nest », et à Balmat encore que l' intendance de cette maison fut confiée.

Tout comme Forbes, John Tyndall ( 1820-1893 ) fut d' abord attiré vers les Alpes pour des raisons scientifiques, qui furent plus tard égalées, sinon même dépassées, par son amour des montagnes et de l' alpi. Il fit une ascension du Mont Blanc en 1858, accompagné de Wills et d' Auguste Balmat, lequel y perdit presque les mains pour cause de gelures, dans ses tentatives pour enfouir le thermomètre de Tyndall dans les neiges du sommet. Celui-ci écrivit plus tard que, tandis qu' ils descendaient, voyant les souffrances de Balmat, « mon coeur s' emplit de chagrin et j' aurais pu pleurer comme un enfant ». De retour en Angleterre, Tyndall persuada la Royal Society de voter un don en argent à Balmat, en reconnaissance des services rendus à la science.

La carrière alpine de Tyndall fut du plus haut niveau. En 1861, accompagné de Johann-Josef Bennen, son guide préféré, il fit la première ascension du Weisshorn. Quittant Randa le 18 août, ils bivouaquèrent ce soir-là sur une vire rocheuse au pied de la montagne. Tyndall écrit que, contemplant le sommet des environs de leur campement, « lorsque je le regardai, mes espoirs d' abord s' évanouirent; mais, suite à une observation plus attentive, nous reprîmes tous les deux confiance ». Ils quittèrent leur bivouac à 3 h 30 le matin suivant, sous un ciel sans nuages. Ils traversèrent le glacier et s' élevèrent en direction de l' arête E. L' ascension était mixte, rocher et neige, et ils progressaient péniblement. Après cinq heures, tandis que le sommet devenait visible et que, trompeusement, il semblait proche, Tyndall dit à Bennen: « Vous avez bon espoir, maintenant. » A quoi Bennen répondit: « Je ne me permettrais pas de songer à l' idée d' un échec. » Trois heures plus tard, tandis que le sommet semblait tou- jours à la même distance, Bennen fit halte sur l' arête, le visage appuyé sur son piolet, et il déclara: « Lieber Herr, die Spitze ist noch sehr weit oben » ( « Cher Monsieur, le sommet est encore très loin » ). Bennen semblait hésiter et paraissait fatigué. Cependant, ragaillardi après avoir mangé et bu, « il regarda la montagne d' un oeil plus ferme et s' exclama: ( Herr! Wir müssen ihn haben> ( « Monsieur! Nous devons l' avoir ) ), et sa voix retentit dans mon coeur comme de l' acier. » Ils atteignirent le sommet à 13 h 30 et Bennen y planta un piolet orné d' un mouchoir rouge. Ils durent faire preuve de prudence à la descente et poursuivirent leur route jusque tout en bas, à Randa, où ils arrivèrent à 11 heures du soir.

Avec Bennen, Tyndall fit trois tentatives d' ascension du Cervin depuis Breuil, atteignant le « Pic Tyndall » en 1862. Il fit égale-

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Josias Simler, auteur du premier livre d' érudition alpine, paru en latin à Zurich en 1574: De Alpibus Commentarius John Ruskin ( 1819-1900 ), critique d' art et sociologue, ne fut pas alpiniste lui-même mais joua le rôle de « prophète des montagnes », incitant ses contemporains à regarder les montagnes, à en parler et à y penser.

ment des ascensions de la Jungfrau, de l' Eiger, de l' Aletschhorn, du Finsteraarhorn, du Mont Rose ( en solitaire ), et la première traversée Breuil-Zermatt du Cervin, en 1877. En 1876, peu après son mariage, il se fit construire une villa à Belalp, où il séjournait chaque été et qu' il considérait comme sa « patrie spirituelle ». Il fut nommé bourgeois d' honneur de Naters et un mémorial a été érigé au-dessus de sa villa.

Tyndall mourut en 1893. Quant à son guide, Johann-Josef Bennen, il trouva la mort dans une avalanche en 1864, durant une tentative hivernale au Haut de Cry. Il avait été engagé pour cette ascension par un alpiniste anglais, Philip C. Gösset et son ami, M. Boissonnet, de Genève. Trois hommes du lieu, J. Nance, F. Rebot et A. Bevard, les accompagnaient en tant que guides et porteurs. L' avalanche frappa tandis que le groupe encordé, Bevard et Nance en tête, enfonçant dans la neige jusqu' à la taille, tentait de traverser un couloir pour gagner l' arête E de la montagne. Bennen et Boissonnet furent tués sur-le-coup. Les quatre autres, bien qu' ils aient été partiellement ensevelis dans l' avalanche, en réchappèrent sains et saufs. John Tyndall et ses amis F. F.

Le Bietschhorn ( 3934 m ), vu ici de l' W, fut conquis d' abord par son arête N ( à gauche sur la photo ) par L. Stephen, J. Ebner, A. et J. Siegen, en 1859, puis par son arête W par E.v. Fellenberg avec P. Egger, P. Michel, A. et J. Siegen, en 1867. A gauche, au fond ,'Aletschhorn Tuckett et F.V. Hawkins élevèrent un monument à la mémoire de Bennen dans le village d' Ernen, près de Lax.

Hauts faits des membres de l' Alpine Club D' autres pionniers célèbres de l' âge d' or furent Douglas Freshfield, John Ball, E.S. Kennedy, T.W. Hinchcliff, CE. Matthews, H. Walker, A.W. Moore, F.F. Tuckett, Charles Hudson, Edward Whymper. Parmi les premières ascensions réussies par ces hommes ( et d' autres ) durant les deux années 1864 et 1865, qui marquèrent l' aube de l' alpinisme « moderne », se trouvaient Les 191 Puissant quatre-mille, le Weisshorn ( 4506 m ), vu ici depuis la cabane du Dom, « céda » en 1861 face à John Tyndall et son guide J. Bennen. Ils montèrent par l' arête E, dont on voit la partie supérieure à droite sur la photo.

L' arête du Brouillard, sur le versant italien du Mont Blanc: un itinéraire dont le premier parcours appartient déjà à notre siècle: 1901.

Bouquetins, le Mont Dolent ( face S ), l' Aiguille de Trélatête, l' Aiguille d' Argentière ( face W ), le Grand Cornier ( arête E ), le Piz Roseg, l' Aiguille Verte ( depuis le SE ), la Wellenkuppe, rObergabelhorn ( depuis Zermatt ), le Pigne d' Arolla, le Mont Blanc de Cheilon, le Mont Blanc ( Brenva ) et le Cervin. Presque toutes ces ascensions furent menées par des membres de l' Alpine Club. Celui-ci, fondé à Londres en 1857, fut le premier club constitué exclusivement d' alpi. John Ball en fut le premier président ainsi que le rédacteur du premier volume de Peaks, Passes and Glaciers, qui parut en 1859 et 1862, précédant la parution du Pionniers et guides de l' âge d' or de l' alpinisme, réunis à Zermatt par la volonté du graveur Whymper: De g. à dr.: F. Crawford Grove ( avec chapeau melon ), Leslie Stephen ( assis ), George E. Foster ( debout derrière lui ). Frank Walker ( chapeau mou ), le rév.

volume I de VAlpine Journal, en 1863. Citons, parmi les éminents rédacteurs du Journal entre 1868 et 1895, Leslie Stephen, Douglas Freshfield, W. A. B. Coolidge, W. M. Conway.

La tragédie du Cervin et la fin de l' âge d' or L' accident survenu au Cervin le 14 juillet 1865 mit un terme à l' âge d' or de l' alpi et jeta une ombre profonde sur l' Angleterre victorienne. Les alpinistes en furent consternés et le sentiment les gagna que leur sport s' était acquis une mauvaise J. Robertson ( debout, imberbe ), A. W. Moore ( assis, penché en avant ), Reginald S. Macdonald ( à cheval sur sa chaise ), John Bail ( debout, avec corde ), William Matthews, S. Kennedy, G. Bonney, John Tyn- dall, Ulrich Lauener ( en arrière, avec piolet ), Alfred Wills ( bras croisés ), Miss Lucy Walker, Franz Andermatten ( assis, avec corde ), Joseph Maquignaz ( debout, fumant ). Peter Taugwalder fils ( assis, chapeau melon ). Peter Perren ( debout tout à droite ).

réputation dans l' opinion publique. Mais le fait même que l' événement n' ait pas eu d' autre résultat que de provoquer une brève pause dans le développement de l' alpi prouva que la motivation des alpinistes dépassait largement la seule volonté de gravir des sommets et que, plus profondément, elle relevait du besoin humain de satisfaction spirituelle, morale et physique.

En 1865, tous les principaux sommets alpins avaient été gravis à l' exception de la Meije et la reprise de l' activité qui s' amorça dans les années suivantes fut ainsi qualifiée d'«âge d' argent ». Parmi plusieurs ascensions notables de cette période, il y eut celle de la Meije, par Boileau de Castelnau en 1877, les Grandes Jorasses en 1868, le Grand Dru en 1878, le Grépon en 1881, l' arête de Zmutt au Cervin en 1879, la face italienne du Mont Rose et le Rothorn de Zinal depuis Zermatt en 1872, la face W du Weisshorn en 1879, le Mont Blanc par les glaciers du Brouillard et de Frêney 1877, la Dent Blanche par l' arête des Quatre Anes en 1882, le point culminant ( sommet NE ) de la Dent du Géant en 1882. A part la première, toutes ces ascensions furent réalisées par des alpinistes britanniques accompagnés de guides.

L' âge d' argent se termina le 29 juillet 1882 avec l' ascension de la Dent du Géant au cours de laquelle les frères Sella, avec le grand guide de Valtournanche Jean-Joseph Maquignaz, son fils Jean-Baptiste et son neveu Daniel, atteignirent le sommet SW après avoir passé quatre jours à planter des broches dans la roche. Cette ascension marque l' origine de la conviction actuelle qu' aucune structure rocheuse n' est trop raide ou trop lisse pour pouvoir être gravie. Enfin, l' achèvement de cette période fut également caractérisé par la lente émergence des cordées sans guide.

Le versant italien du Cervin, par lequel J.A.Car-rel effectua la deuxième ascension de la montagne, le 17 juillet 1865 ( arête SW, dite du Lion, à gauche sur la photo ). Photo prise en 1885 par W. F. Donkin Parmi les plus grands guides Aussi brève et incomplète soit-elle, notre rétrospective ne saurait conclure sans la mention de quelques-uns des grands guides de l' âge d' or.

Auguste Balmat ( 1808-1862 ), comme nous l' avons vu plus haut, fut, à partir de 1842, un compagnon très estimé du professeur James Forbes lors de ses observations scientifiques et une solide amitié le lia plus tard à Sir Alfred Wills.

Melchior Anderegg ( 1827-1914 ), né à Zaun, dans le Haslital, commença de pratiquer le métier de guide à l' âge de 20 ans. Il fit des ascensions avec Hinchcliff, Lucy Walker et plus particulièrement avec Leslie Stephen, dont il était le guide favori et qui l' invita à visiter l' Angleterre. Charles Matthews disait de lui: « Il a été mon guide pendant 42 ans et je ne l' ai jamais entendu user d' un terme qui aurait pu paraître inconvenant à une dame de la meilleure société. » Whymper écrivit: « Le nom de Melchior est aussi célèbre que celui de Napoléon. A sa façon, Melchior aussi est un empereur, un véritable prince des guides. Son empire se situe parmi les neiges éternelles, son sceptre est un piolet. » L' histoire suivante révèle son intégrité et son sens aigu de la justice. Durant la guerre des Boers4, les sympathies suisses allaient principalement aux Boers, et lors d' une assemblée organisée à Meiringen pour récolter des fonds à leur intention, Melchior écouta sans dire un mot plusieurs discours éloquents, puis il se leva et dit: « Je suis favorable à l' ouverture d' une souscription pour aider les Boers, mais seulement après que nous aurons remboursé aux Britanniques tout l' argent qu' ils ont récolté pour nous aider après le désastre de l' incen de Meiringen. » Christian Almer ( 1826-1898 ) naquit à Grindelwald. En 1857 et 1858, il fit la première ascension du Mönch et de l' Eiger. Au cours d' une expédition de trois semaines avec Whymper, en 1865, il gravit le Grand Cornier, les Grandes Jorasses ( sommet N ), le Col Dolent, l' Aiguille Verte, la Ruinette et la Dent Blanche ( 3e ascension ). De 1868 à 1884, il grimpa avec W.A.B. Coolidge et, parmi de nombreuses autres premières, ils réalisèrent la première ascension hivernale 4 Guerre menée au Transvaal ( Afrique du Sud ) entre 1899 et 1902 par les descendants des colons néerlandais ( Boers ) contre la suzeraineté anglaise. Red.

du Wetterhorn, du Schreckhorn et de la Jungfrau.

Ulrich Lauener ( 1821-1900 ) vit le jour dans la vallée de Lauterbrunnen. Il participa à la première ascension du Wetterhorn, organisée par Alfred Wills en 1854 et l' année suivante il fut le guide de tête lors de la première ascension de la Pointe Dufour. En 1859 il fut l' un des guides de Leslie Stephen au cours de la première traversée de l' Eigerjoch.

Michel Croi ( 1830-1865 ) venait du village du Tour, dans la vallée de Chamonix. Bien que sa carrière d' alpiniste n' ait pas commencé avant qu' il ait presque atteint l' âge de 30 ans, il grimpa dès lors pendant cinq années avec Matthews, Moore, Tuckett et Whymper. Ce dernier écrivit à son propos: « De tous les guides avec lesquels j' ai voyagé, Michel Croz fut l' homme qui correspondait le mieux à mon tempérament. (... ) Il n' y avait aucun besoin de le pousser. (... ) Il suffisait de dire ce qu' il y avait à faire, et le travail était fait. De tels hommes sont des perles rares et lorsqu' on en rencontre un, on l' apprécie. » Croz trouva la mort en essayant de retenir la glissade de Hadow, jeune alpiniste inexpérimenté, lors de la descente du Cervin le 14 juillet 1865. Sa tombe est à Zermatt.

Jean-Antoine Carrel ( 1829-1890 ) naquit près de Breuil. Durant sa jeunesse, il servit dans l' armée et prit part aux guerres de libération de l' Italie. Il fit sa première tentative d' ascension du Cervin en 1857, atteignant la Tête du Lion, à 3700 m. En 1861, lorsque Whymper arriva à Breuil pour faire sa première tentative au Cervin, Carrel refusa de l' accompagner et repartit pour son compte avec son oncle Jean-Jacques. Cet esprit de concurrence fut le trait caractéristique permanent des relations entre Whymper et Carrel jusqu' en 1865. Whymper considérait Carrel comme « le meilleur rochassier que j' aie jamais vu. Il était le seul homme à s' obsti dans le refus de la défaite et dans la conviction que l' ascension du Cervin par le versant de sa vallée natale était possible. » Le 12 juillet 1865, ce fut sur le nouveau refus de Carrel d' accompagner Whymper, qui le regarda s' embarquer pour une nou- Auguste Balmat, guide de Chamonix ( 1808-1862 ), conduisit souvent les Britanniques Alfred Wills et D. Forbes Un grand guide de Grindelwald: Christian Aimer ( 1826-1898 ).

velie tentative sur la montagne, que l' Anglais décida de se précipiter à Zermatt avec Lord Francis Douglas et de constituer en hâte une cordée avec le révérend Charles Hudson et Hadow. Carrel, bien qu' il eût échoué dans son ambition d' atteindre le premier le sommet du Cervin, réalisa la deuxième ascension le 17 juillet 1865, trois jours après la première de Whymper, s' adju du même coup la première depuis le versant italien. Plus tard, en 1879, Carrel accompagna Whymper dans les Andes et guida les ascensions du Chimborazo et du Cotopaxi. Il avait 62 ans lorsqu' il prit le départ de sa dernière ascension. Il avait été engagé pour tenter une traversée du Cervin.

Melchior Anderegg ( 1827-1914 ), guide du Haslital. Whymper le considérait comme « un véritable prince des guides ».

L' entreprise fut contrecarrée par un très mauvais temps au refuge italien et une dangereuse descente de quatorze heures s' ensuivit, dans une violente tempête. Après avoir ramené sa caravane en terrain sûr, Carrel s' effondra et mourut à un endroit facile, au pied de la montagne. Une croix a été dressée pour signaler le lieu de sa mort.

Pour chacun de nous, raviver le souvenir des pionniers et leur rendre hommage est un exercice inspirant et une leçon d' humi. A notre époque de techniques avancées et d' équipements d' escalade raffinés, on oublie trop souvent de mesurer ce que fut leur courage et leur esprit d' entreprise, ainsi que la contribution importante de ces authentiques passionnés de montagne à la création et au développement de ce sport qu' est l' alpinisme.

Michel Croz ( 1830-1865 ), un autre grand guide de la vallée de Chamonix, dont la brève et fulgurante carrière devait s' achever au retour de la première ascension du Cervin, le 14 juillet 1865 Bibliographie A. Lunn: A Century of Mountaineering. SSAF/Allen & Unwin, Londres 1957.

R. Clark: The Victorian Montaineers. Bats-ford, Londres 1953.

C.E. Engel: They Came to the Hills. Allen & Unwin, Londres 1952.

D.F. O. DangaretT. S. Blakeney. « The Rise of Modern Mountaineering, 1854-1865 », in Alpine Journal 1957, vol.62, pp. 16-38. Alpine Club, Londres.

André Roch: Exploits au Mont Blanc. Nuova Edizioni, Viganello-Lugano 1987.

Traduit de l' anglais par François Bonnet Jean-Antoine Carrel ( 1829-1890 ), de Breuil, manqua de peu la première ascension du Cervin et effectua la deuxième, depuis le versant italien, trois jours après la victoire de Whymper. ( Gravure d' Edward Whymper, 1869 )

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