Courses à ski en Californie

en Californie

Andreas et Claudine Miihlebach-Métrailler, San José ( USA )

Vue sur le Mont Shasta 69 L' ancien territoire des chercheurs d' or, la Californie, est surtout connu aujourd'hui pour son climat agréable et ensoleillé. En effet, d' avril à novembre prévalent des températures de 30 à 35 degrés à midi, et un ciel le plus souvent sans nuages. L' humidité de l' air y est faible, ce qui rend les nuits agréablement fraîches. Les hivers y sont doux et la période des pluies s' étend de décembre à mars; mais même durant cette saison, il y fait souvent beau temps, en tout cas en Californie du sud et du centre. Ce climat favorable, s' ajoutant à d' excellentes perspectives d' emploi dans l' in et l' agriculture, ont fait de cet Etat, le troisième des USA par la superficie, un but d' immigration très prisé, si bien que la Californie se trouve aujourd'hui, avec ses 28 millions d' habitants, en tête des Etats pour la population. Mais où donc peut-on y faire des courses à ski? se demandera le lecteur après une telle description.

C' est que la Californie n' est pas faite que de belles plages, de déserts, de vergers ou de villes immenses. Elle compte aussi des sommets qui dépassent 4000 m, des falaises abruptes et des lieux solitaires, aussi bien dans la Sierra Nevada que dans la chaîne des Cascades. A l' occasion d' un séjour professionnel de deux ans, nous avons eu la possibilité de découvrir les montagnes californiennes, si peu connues, et nous aimerions donner ici un aperçu de tout ce qu' on peut y vivre en hiver, à l' écart des itinéraires touristiques classiques. Chaque récit est suivi de quelques indications pratiques utilisables si l'on désire entreprendre une course dans la région en question. Il faut encore tenir compte du fait que les distances sont beaucoup plus importantes que celles auxquelles nous sommes habitués en Suisse. Les moyens de transports publics n' existent pas, ou sont nettement insuffisants. L' automobile est donc -malheureusement - une nécessité. Les distances horizontales à couvrir durant ces courses à ski sont en général importantes, tandis que la dénivellation reste relativement faible. L' équipement de « cross-country » dont disposent en général les Américains ( skis de fond avec arêtes d' acier et chaussures souples ) est donc mieux adapté que le lourd équipement à l' européenne, avec skis de piste et peaux de phoque. Grâce à la technique du télémark, très à la mode aux USA, même les pentes les plus raides peuvent être maîtrisées. Cependant, les courses décrites ici sont tout à fait réalisables aussi avec l' équipement habituel, que nous avons nous-mêmes utilisé. Les cabanes ouvertes au public ( comme les deux dont nous parlons plus loin ) étant une excep- tion, il est nécessaire d' emporter un équipement de bivouac complet pour les courses de plusieurs jours. Les terrains de camping bien aménagés, le long des routes, sont couverts de neige durant l' hiver. Si l'on passe la nuit dans la Sierra Nevada, il est absolument nécessaire de s' inscrire à la « ranger station » la plus proche ( c'est-à-dire le bureau d' informa du parc national ou territoire de « wilderness », qui présente souvent une petite exposition sur la région et ses particularités ). On reçoit en s' inscrivant une autorisation de parking et les dernières informations sur la météo et l' enneigement. Cette démarche est une question de sécurité, car chaque année des gens se perdent dans ces immenses forêts de montagne qui ne comptent que peu de points de repères.

Sierra Nevada: le parc national Sequoia « Pas question! Vous arrivez trop tard! Je ne peux pas vous laisser aller aujourd'hui à la cabane de Pear Lake », nous' dit le gardien du parc à Lodgepole. Il ajoute que la route est longue, qu' il faut compter au moins cinq heures, et qu' en cette saison il fait déjà sombre à dix-sept heures. Ce n' est que lorsque nous affirmons emporter un équipement de bivouac et disposer d' une certaine expérience de la montagne, et même de la Sierra Nevada, qu' il cède et nous laisse partir, munis des autorisations pour la voiture et le chemin, et de la clé de la cabane.

Le soleil et les sapins enneigés nous plongent dans une atmosphère de Noël tandis que nous montons en pente douce à travers une forêt clairsemée, en suivant le marquage réfléchissant placé sur les arbres. Nous venons d' ailleurs de vivre la fête de Noël, comme en témoignent les biscuits milanais et autres étoiles à la cannelle qui voisinent dans nos sacs avec le réchaud, les vivres pour trois jours et le sac de couchage bien chaud ( ce dernier étant spécialement important, comme nous en ferons plus tard l' expérience ). Le chemin monte plus ou moins raide dans la forêt, entre des passages à plat. Comme il n' y a aucun point de repère, nous devons nous fier au marquage et à une ancienne trace. Au bout de trois heures, nous atteignons une sorte de dôme où nous nous reposons un peu au soleil couchant. Nous entamons ensuite une courte descente jusqu' au lac Heater. Nous pouvons à nouveau nous orienter dans le terrain et repérer notre position sur la carte; nous consta- tons alors que nous avons encore devant nous un tiers du parcours.

La nuit tombe et le froid se fait vif. Les étoiles s' allument au ciel, par centaines, par milliers, par centaines de milliers! Nos lampes frontales ne projettent qu' une faible lumière dans l' obscurité, et le glissement des skis sur la neige qui durcit est seul à troubler le silence de cette région sauvage. Soudain, attention, bifurcation! Une des traces monte raide sur la droite, l' autre descend légèrement, et toutes deux disparaissent après quelques mètres dans l' obscurité. Pas de cabane en vue, bien que nous estimions être depuis longtemps à sa hauteur. La carte, la boussole et l' altimètre se révèlent heureusement efficaces et un petit quart d' heure plus tard, nous arrivons à la cabane. Dès que nous entrons, une odeur de mazout nous assaille: deux jeunes gens sont en train d' allumer le fourneau qui occupe le milieu du local. L' un pompe le mazout avec une vieille pompe à main, tandis que l' autre s' affaire sur le filtre et le gicleur, mais leurs efforts n' aboutissent pas. Durant le souper, nous apprenons qu' ils sont étudiants et qu' ils gagnent un peu d' argent en faisant des études sur le lac Emerald, tout proche. Ce lac passe pour un exemple d' écosystème non influencé par l' homme; il est donc intéressant de suivre son évolution. En été, ils travaillent en plus comme aides-gardiens du parc, et il leur arrive d' attraper des « backpackers » ( randonneurs qui partent pour plusieurs jours avec une tente sur le dos ) qui négligent de suspendre leurs vivres aux arbres, à l' abri des ours! Actuellement, il y a environ 300 ours dans le parc, mais à cette saison ils attendent le printemps bien enfouis dans des trous creusés dans la neige. Tout à coup la porte s' ouvre, et une femme et deux hommes entrent dans la cabane. Mais comme ils n' ont pas d' autorisation de nuitée, ils quittent bientôt notre abri pour camper à l' extérieur. Nous autres Européens assistons à leur manège avec étonnement, car la cabane, avec ses cinq occupants, n' est qu' à moitié pleine!

1 Les deux auteurs, plus Claudia Hahn.

Le lendemain matin, nous sommes réveillés par le bruit d' un réchaud à gaz. Il fait jour depuis longtemps, le soleil est déjà levé. Nous avons choisi comme but de course les sommets anonymes, hauts de 3300-3500 m, qui dominent la cabane. Ils n' ont pas été gravis depuis la dernière chute de neige, et nous attirent donc par leurs pentes vierges où nous dessinerons de beaux virages dans la poudreuse et le gros sel. Il est étonnant de voir que le soleil fait fondre la neige un peu partout, même en janvier. Vers le soir, nous montons encore une pente de 200 m, jusqu' à une crête d' où nous jouissons d' une vue étendue sur les nombreux sommets de la Sierra Nevada, anonymes pour la plupart, et aussi sur le Mont Whitney, le plus haut point des USA en dehors de l' Alaska. Déjà s' achève une nouvelle « journée de Sierra » presque sans nuages. A l' intérieur de la cabane, il fait toujours froid, si bien que nous nous mettons à table avec nos gants et nos bonnets.

Le lendemain, nous montons sur un autre sommet de moindre importance, avant de jouir d' une longue et belle descente à travers la forêt jusqu' à la route. La suite du voyage, le retour jusqu' à San José dans une Silicon Valley déjà printanière, sera un peu plus pénible!

Indications pratiques Le point de départ pour la cabane du Pear Lake est le Wolverton Ski, c'est-à-dire une région de ski de fond située dans le parc national Sequoia. La cabane se trouve à 2800 m d' altitude environ, et compte 10 places; la réservation est obligatoire. La route qui mène de Kings Canyon au parc national Sequoia est souvent fermée en hiver. Comme la Sierra Nevada se caractérise par ses tempêtes de neige rares mais violentes, les conditions d' enneige peuvent varier énormément d' une année à l' autre. La meilleure saison pour les courses à ski va d' habitude de janvier à avril ( ouvrage de référence: voir plus loin ).

Sierra Nevada: le parc national du Yosemite La route est complètement verglacée dans la vallée du Yosemite, si bien que nous montons les chaînes déjà pendant le voyage d' ap proche. Juste après, un gardien contrôle tous les véhicules, n' en laissant passer aucun sans chaînes. Il semble qu' on fasse assez peu appel à la responsabilité individuelle aux Etats-Unis; beaucoup de choses sont prescrites, c'est-à-dire soit permises, soit interdites. Nous en ferons aussi l' expérience une demi-heure plus tard à la « ranger station ». Nous y recevons un questionnaire à remplir, avec une liste de tout l' équipement imaginable ( il est conseillé de cocher toujours le « yes » !). Signalons que la pelle à neige n' y figure pas. On nous informe à nouveau qu' il est trop tard pour partir aujourd'hui; c' est toujours la même rengaine! Malgré cela, nous nous engageons peu après sur le circuit de fond en direction de Glacier Point. Quelques fondeurs glissent dans ce vaste paysage plat, suivant la route enneigée qui mène à l' un des plus beaux belvédères du Yosemite. Notre équipement lourd paraît un peu déplacé ici, encore que nous dépassions sans effort de nombreux débutants. Il s' agit pour nous de couvrir dix miles pour atteindre la cabane Ostrander, une jolie distance!

Nous sommes bien contents d' arriver à notre but à la tombée de la nuit, après cinq Le Mont Shasta heures et demie d' efforts. De l' extérieur, la cabane paraît immense. Dedans, elle n' est composée que d' une seule grande pièce, meublée au centre d' une longue table et, le long des parois froides, d' une rangée de couchettes. Nous nous intéressons bien sûr en premier lieu à la cuisine et aux réchauds à essence, dont la plupart sont défectueux. Il nous faut commencer par nettoyer les différentes parties d' un réchaud et laver la vaisselle, avant de déguster une soupe bien méritée, en compagnie des quinze autres hôtes. Le gardien de la cabane se joint à nous. Il nous parle de ses innombrables traversées de la Sierra, des tempêtes de neige, du brouillard, des animaux sauvages, de la peur et de la solitude. Maintenant il a la charge de cette cabane. Nous réalisons à ce moment combien les conceptions de la propreté et de l' ordre sont sujettes à variations, et combien « nos » cabanes du CAS, comparativement, sont bien agencées et équipées.

Le jour suivant, nous sommes gratifiés d' un temps magnifique et d' une vue superbe sur la High Sierra, la vallée du Yosemite, le Half Dome poudré de blanc, ainsi que, malheureusement, sur du terrain à nouveau plat! Vers midi nous retournons à la cabane ( tantôt en descendant, tantôt en marchant ), faisons nos sacs et prenons le chemin du retour en direction du Badger Pass. Et tandis que nous quittons la vallée du Yosemite, le soleil qui vient de se coucher teint en rouge les nuages qui s' étirent dans le ciel.

Indications pratiques Le petit domaine skiable du Badger Pass ( environ 2050 m ) est le point de départ pour la cabane Ostrander, située à 2580 m. De là, on peut faire des courses dans l' arrière, par exemple jusqu' à la Buena Vista Crest ( point culminant: le Buena Vista Peak, 2900 m ).

Cette région est en général très plate, si bien qu' il est préférable de prévoir un équipement de ski de fond. La meilleure période s' étend de décembre à mars.

Référence: Marcus Libkind, « Ski Tours in the Sierra Nevada », vol. 3; Bittersweet Publishing Co., Livermore, CA 94550, USA.

Lake Tahoe: le Mt Tallac Hier, nous nous sommes dépensés sur la piste de Heavenly Valley et le soir, nous avons joué nos derniers dollars et cents dans les sa- Ions de jeux du Nevada. Aujourd'hui, nous entreprenons une longue montée jusqu' au Mont Tallac, une des montagnes les plus élevées de la chaîne qui domine le lac Tahoe. Nous devons nous arrêter à plusieurs reprises pour gratter sous nos peaux de phoque la neige devenue collante par suite de l' ensoleillement intense, et pour farter à nouveau. Nous suivons une arête boisée, puis nous évitons quelques rochers par la droite. En-dessous de nous, trois lacs s' offrent à notre admiration: l' im lac Tahoe, qui reste libre de glace tout l' hiver, et deux lacs plus petits, encore couverts de glace en cette saison ( février ): Cascade Lake et Fallen Leaf Lake. La chaleur et l' effort nous font transpirer abondamment; nous sommes donc contents de trouver un terrain plus plat. Du sommet, le regard embrasse les lacs merveilleusement situés et la mer des montagnes blanches. Quelque part derrière doit se trouver Squaw Valley, le plus grand domaine skiable des USA, siège des jeux olympiques de 1960. Nous choisissons pour descendre la voie directe vers le nord, qui suit un couloir d' avalanche dans la forêt. La neige est en général bonne, à l' ombre elle est encore poudreuse, et nous arrivons rapidement à la voiture et à notre « cabin » à South Lake Tahoe.

Indications pratiques Le point de départ pour la course du Mont Tallac est la fin de la route Mattole ( 1930 m ), à 10 km environ de South Lake Tahoe. Il faut compter 5 heures pour la montée au sommet ( 1950 m ). Autour du lac Tahoe se trouvent non seulement de grands et beaux domaines skiables, mais aussi de nombreux et jolis buts de course, à faire soit à ski de fond, soit avec les peaux de phoque. C' est le Mont Tallac qui offre la descente la plus raide.

Guide-manuel: Marcus Libkind, « Ski Tours in the Sierra Nevada », vol. 1.

Parc national volcanique de Lassen: le Lassen Peak Dans cette région de la Californie du Nord, le temps ne se montre pas sous son plus beau jour, en ce mois d' avril. Depuis plus d' une semaine, il pleut ou il neige et aucun changement n' est en vue. Nous sommes au camping de Gurnsey-Creek, officiellement encore fermé. Il neige et nous essayons d' allumer un feu avec du bois mouillé pour cuire notre souper. Fera-t-il meilleur demain? Nous avons assez peu d' espoir. Mais la chance est avec nous car le lendemain, nous pouvons nous mettre en route sous un soleil radieux. Nous montons vers le Lassen Peak en faisant la trace dans une couche épaisse de neige fraîche. Nous passons près de plusieurs sources bouillonnantes et fumantes d' où sortent de grands jets de vapeur d' eau, dans une forte odeur de soufre. La beauté des sapins couverts de neige dans le soleil printanier et les chants des oiseaux qui jouissent de la chaleur tout comme nous, nous font oublier l' effort de la montée. Mais celle-ci, jusqu' au point culminant du parc, tire vraiment en longueur, ce qui nous gêne surtout au moment où le temps se dégrade à nouveau, aux alentours de midi. Enfin nous atteignons la crête sommitale, puis la cime elle-même ( 3100 m ). Le Mont Shasta, à 120 km d' ici, offre un aspect imposant. Solitaire, ce volcan endormi domine toutes les montagnes environnantes d' au moins mille mètres, tel un géant couvert de neige. Nous devinons que l' ascension de ce sommet doit représenter une splendide course à ski. Mais pour l' instant, c' est une agréable descente qui nous attend, pour rejoindre la voiture et le camping qui, nous l' espérons, sera un peu plus sec.

Indications pratiques A l' entrée sud du parc national de Lassen se trouve un petit domaine skiable dont la route d' accès reste ouverte tout l' hiver. En avril elle est souvent dégagée encore sur un mile, jusqu' aux premières fumerolles. De là, on peut entreprendre plusieurs courses, dont celle décrite ci-dessus. Meilleure période: mars-mai.

Californie du Nord, chaîne des Cascades: le Mont Shasta Nous nous réveillons au milieu de la nuit. Qui donc marche autour de notre tente? Nous osons à peine respirer tant nous avons peur. Quelque chose appuie maintenant contre la tente. Nous sommes comme paralysés. Nous pensons à nos deux sacs à dos bourrés de vivres pour la course, qui se trouvent dans la tente. Si c' était un ours? Soudain nous entendons un cri et un klaxon, puis le bruit de pas s' éloigne peu à peu. Nous sortons dans la nuit très sombre et voyons, à la lueur des lampes de poche, des traces de pattes d' ours dans la neige! Il n' y a plus de doute: le camping a été visité par des ours, qui doivent être particulièrement affamés en cette saison, après leur longue hibernation. Nous en sommes quittes pour la peur! Mais nous ne retrouvons pas le sommeil, si bien que nous faisons chauffer de l' eau et grignotons quelque chose, avant de nous attaquer à la dénivellation de 1900 m qui nous attend. En chemin, nous rencontrons des gens d' ici qui gravissent la montagne à l' aide de crampons et de piolets. Ils n' ont encore jamais vu de skis de randonnée et s' étonnent de notre équipement. Nous leur demandons s' il y a beaucoup de bêtes sauvages dans la région. Ils nous répondent qu' à la lisière de la forêt, ça grouille d' ours et de pumas. Ils n' oseraient jamais y camper au printemps. Nous nous retournons alors vers notre campement et repensons à notre frayeur nocturne. Quels « greenhorns » ( étrangers naïfs et ignorants ) nous avons été, de croire qu' il n' y aurait pas d' ours ici comme il y en avait au Yosemite, et de n' avoir pas cru bon d' enfermer nos vivres dans la voiture!

Plus haut, il s' agit de traverser une côte, en descendant légèrement, jusqu' à un immense couloir de neige ( Avalanche Gulch ). Puis nous remontons ce couloir sur nos skis munis de couteaux, lentement et régulièrement, sur 1000 m de dénivellation environ, jusqu' à ce que la raideur et la dureté de la neige nous forcent à déposer nos skis. Nous continuons à l' aide du piolet et des crampons en gravissant une pente de 45 degrés, après quoi nous atteignons le plateau sommital, partiellement libre de neige. Les trois cents derniers mètres avant le sommet, visible depuis un bon moment déjà, nous paraissent infiniment longs et pénibles. Il n' y a pas un souffle, il fait chaud, mais le panorama est grandiose. Dans un rayon de plus de 600 km, on ne voit aucune montagne d' une altitude comparable. Avec dix autres alpinistes, nous restons ici plus d' une heure à nous émerveiller de planer ainsi au-dessus du paysage. Un Américain originaire de cette région nous fait remarquer fièrement que la région qui s' étend devant nous est appelée « la Suisse de l' Amérique » parce qu' elle ressemblerait à notre pays. Il nous demande si c' est vrai et nous lui répondons « oui, en un certain sens », davantage par politesse que par conviction. « Les montagnes sont tout aussi hautes et leur ascension est longue et difficile comme celle du Mont Shasta », ajou-tons-nous.

La descente dans la neige de printemps est grandiose; le créateur de ce volcan n' aurait pas pu mieux choisir l' inclinaison des versants. De plus, elle reste constante du haut en bas! Nous arrivons bien trop vite à notre campement de Panther Meadows et plions rapidement la tente, car une seconde nuit en compagnie des ours et des pumas ne nous sourit guère. Malgré la fatigue saine et la joie qui envahit l' alpiniste après une telle course, nous pensons déjà à notre prochain but, la face nord du Mont Shasta, solitaire et glacée. Réussirons-nous à gravir une seconde fois ce sommet?

Une dizaine de mois se passent avant que nous ne puissions repartir pour la montagne de nos rêves. Notre petite voiture arrive tout juste à parcourir 12 miles sur une route non asphaltée, puis une grande plaque de neige, à 1970 m d' altitude, nous oblige à l' abandonner. Le réchaud, la tente, les sacs de couchage et l' équipement de montagne sont fourrés dans les sacs, et la course peut commencer. Avant d' atteindre les premiers grands névés, nous devons porter les skis en plus du reste. Une petite trouée dans la forêt nous permet ensuite de monter plus agréablement jusqu' à un plateau assez grand, où la forêt cède la place à des buissons. Nous nous élevons encore et trouvons sous un rocher un endroit abrité du vent, à 3070 m environ. Nous avons à peine le temps d' aménager une petite plate-forme et de consolider l' ancrage de la tente avec des pierres, qu' un orage éclate. La grêle, et plus tard la neige, tambourinent sur le toit de la tente tandis que nous essayons de faire chauffer de l' eau. Mais le vent se calme durant la nuit. La température baisse beaucoup, si bien que l' humidité de notre respiration se condense sur les parois de la tente et forme une couche de glace. Le matin, de bonnes conditions de neige et un temps excellent nous permettent de progresser rapidement. Nous arrivons bientôt sur un petit plateau que nous traversons vers la droite, et parvenons à la chute de séracs du glacier de Bolam. Nous traversons deux crevasses; le glacier devient plus abrupt. Dix à vingt centimètres de neige poudreuse recouvrent la glace vive, conséquence du faible enneigement en cet hiver 87-88. A une altitude d' un peu plus de 4000 m, nous devons renoncer aux skis, les couteaux s' étant plies. Dès lors entrent en jeu piolets et crampons. Les pentes qui mènent au sommet sont raides, glacées, interrompues à certains endroits par des rochers ou couvertes de neige profonde. Faire la trace dans cet air raréfié nous essouffle, tandis que le soleil perce à travers les traînées de brouillard et nous brûle impitoyablement.

Nous passons près de quelques fumerolles et dépôts de soufre, qui prouvent que le volcan n' est pas tout à fait éteint, et nous voilà au sommet. Cette fois, nous y sommes seuls. Le brouillard s' épaissit, mais quelques déchirures nous permettent encore de jeter un coup d' œil sur les immenses forêts qui s' étendent loin au-dessous de nous. Au sud, le plateau par où nous sommes montés l' année dernière. Aujourd'hui nous sommes venus du nord. Comme une même montagne peut être différente d' un côté et de l' autre! La descente à pied et à ski se fait dans un brouillard dense. Parfois la visibilité est un peu meilleure, mais à la lisière de la forêt, le rideau se referme. Il commence à grêler et à neiger, des éclairs jaillissent dans le ciel; nous voilà en plein orage! Peu après, nous perdons notre trace de montée, dernier point de repère. Où est l' auto? Les pentes enneigées sont maintenant derrière nous. Nous descendons toujours et atteignons une altitude qui correspond, d' après l' altimètre, au point où nous avons laissé notre voiture. Pas de voiture en vue. Sous la pluie battante et dans le brouillard épais, nous devons avouer que nous nous sommes perdus dans l' immense forêt au pied du Mont Shasta. Ou bien nous sommes trop à droite et nous devons donc contourner la montagne par la gauche, ou alors il nous faut prendre la direction opposée; alternative difficile! Pour notre bonheur, nous en choisissons le premier terme, et nous arrivons une demi-heure plus tard à notre auto, trempés comme des soupes. Une nuit humide et froide dans cette région désolée nous est ainsi épargnée. Mais nous ne pouvons pas deviner que plus bas, un obstacle nous attend encore. En effet, la pluie a emporté des tronçons de route et notre véhicule, peu fait pour le tout-terrain, est bien près de rester pris dans la cendre volcanique. Enfin, à la nuit tombée, nous atteignons la route goudronnée qui relie Weed à Klammath Falls.

Indications pratiques Le Mont Shasta est une montagne magnifique, qui doit être prise au sérieux, surtout en hiver, et qui ne le cède en rien à bien des sommets des Alpes d' altitude comparable. Situé au nord de la Californie, ce géant volcanique s' élève à 3000 m au-dessus des forêts environnantes; c' est une montagne sacrée pour plusieurs groupes religieux. On compte environ 15 voies et variantes conduisant à son sommet ( 4320 m ), certaines empruntant le glacier partiellement très crevassé de son versant nord.

Le mieux est de s' informer sur les conditions au magasin de sport « The fifth season » au village de Mt Shasta. Les voies décrites ici sont la « Green Butte-Avalanche Gulch » qui a son point de départ à Panther Meadows ( versant sud ) et la « Hotlum / Bolam - Bolam Glacier » qui part du North Gate ( versant nord ). Pour une ascension à ski, les mois d' avril à juin sont à conseiller.

( Traduction de Annelise Rigo )

dans la Cordillera Blanca

Daniel Santschi, Soleure Le Huascaran, vu de la vallée de la Santa

Huascaran, L-idée

Au fond, tout a commencé avec un livre: en préparant mon voyage en Amérique du Sud, je suis tombé sur un récit passionnant de Borchers, parlant de la « Cordillère Blanche ». Le club alpin allemand avait organisé en 1932 une expédition visant à explorer les Andes péruviennes. Elle disposait d' un matériel des plus simples, selon nos critères actuels, mais elle fit preuve d' un engagement d' autant plus grand et d' un esprit d' aventure exemplaire. Cette entreprise fut un plein succès: en effet, tous les sommets d' une certaine importance de la Cordillera Blanca furent gravis. Parmi eux, la plus haute montagne du Pérou, le Huascaran. Après cette lecture, la pensée de tenter l' ascension de quelques-uns de ces sommets ne me quitta plus. Mais pourrais-je en supporter l' altitude élevée? Ces montagnes culminent en effet deux mille mètres audessus de celles de chez nous.

La Cordillera Blanca Cette chaîne fait partie des Andes de l' Amé du Sud. Elle se trouve au Pérou, au nord de la capitale, Lima, et s' étend du nord au sud sur une centaine de kilomètres. Elle forme aussi ligne de partage des eaux entre l' Atlanti à l' est et le Pacifique à l' ouest. Le point de départ des courses de montagne se situe dans la vallée du fleuve Santa, dont le chef-lieu est Huaras, à trois mille mètres d' altitude. La majorité des habitants de cette ville sont des Indiens, dont la vie n' a pas beaucoup changé au cours des cinquante dernières années. Ils cultivent du maïs et de l' orge, attellent des bœufs pour labourer et utilisent des ânes pour transporter des marchandises jusque dans les hameaux les plus éloignés. Les femmes portent leur enfant dans un châle sur leur dos et les gamins jouent de la flûte de Pan au coin de la rue - exactement comme je l' avais vu dans un livre illustré datant de 1930. Cependant, la construction des routes a changé quelque peu leur vie, et de nombreux cols peuvent désormais être franchis par des camions, sur des routes tout à fait vertigineuses, il est vrai! Ainsi les enfants vous réclament des chewing-gums même dans les vallées les plus éloignées et portent, au Neu du poncho traditionnel, des T-shirts imprimés avec Superman. Mais le tourisme organisé est resté très modeste. On ne rencontre en général que des al- pinistes ou des randonneurs individuels qui découvrent la beauté des paysages et cherchent la tranquillité. Ils ne dérangent guère la vie quotidienne des habitants. La période idéale pour des courses de montagne se situe entre juin et août. Ce sont les mois d' hiver, car on se trouve dans l' hémisphère sud, et au Pérou les précipitations se concentrent surtout sur l' été.

Le Huascaran, un but de rêve Je suis parti seul en voyage en Amérique du Sud. Afin de me familiariser avec les conditions qu' on trouve dans les montagnes de ce pays, j' ai effectué mes deux premières ascensions en compagnie d' un guide indigène. Puis Le Huascaran, vu de l' est ( Punta Portachuelo ) Double page suivante: vue du sommet du Vallunaraju, en direction du nord ( avec Huascaran et Copa ) j' ai fait par hasard la connaissance d' un Autrichien, Reinhard Fetz. Nous avons fait ensemble une randonnée jusqu' au lac de montagne Laguna Churup et une course de montagne jusqu' au Pisco ( 6500 m ), ce qui nous a permis d' acquérir de l' expérience. Alors, nous avons décidé de réaliser notre rêve à tous les deux, l' ascension du Huascaran. En montant au Pisco, nous avons rencontré au beau milieu de la moraine deux alpinistes français, Gilles et Maurice. Eux aussi avaient choisi le Huascaran comme but privilégié, et c' est ainsi que nous nous sommes retrouvés à quatre.

L' ascension A Huaras, le temps n' est pas fameux. De gros nuages couvrent le ciel et il a même neigé un peu la veille de notre arrivée. Rein- hard et moi préférerions attendre, mais les deux Français nous poussent à partir. Ils ont en effet déjà confirmé leur vol de retour et doivent être à Lima dans six jours. Nous acceptons finalement de partir tout de suite, avec une certaine inquiétude. Un vieux taxi nous conduit à Mancos, localité de la vallée de la Santa. Là, nous quittons la route principale et atteignons par un chemin très cahoteux un petit hameau nommé Musho. Notre intention est de gravir le sommet sud du Huascaran par la voie normale ( versant ouest ). Comme la Cordillera Blanca est en grande partie un parc national, nous devons nous acquitter d' une taxe auprès du gardien. Celui-ci, qui est aspi-rant-guide, nous procure des bêtes de somme pour transporter notre matériel jusqu' au camp de base. Les ânes lourdement chargés fixent la cadence de la marche. Le chemin est bordé d' innombrables eucalyptus et traverse une région étonnamment verte, grâce aux nombreux torrents glaciaires qui l' arrosent. Au camp de base, une expédition allemande est déjà confortablement installée, avec des caisses de bière et même quelques poules qui caquettent autour des tentes. Le groupe comprend huit alpinistes, deux porteurs indigènes, un cuisinier et deux guides, un Péruvien et un Allemand. A côté d' eux, les nouveaux arrivants que nous sommes passent presque inaperçus, malgré nos sacs énormes. José, le guide péruvien, nous fait tout de suite bon accueil. Il parle très bien l' anglais, mais il est bien sûr content de pouvoir converser en espagnol, et il nous dispense toutes sortes de conseils.

Depuis le camp de base, où nos animaux vont rester, nous devons monter avec des sacs bien lourds sur des dalles rocheuses et d' étroites vires herbeuses. Nous dépassons la limite des arbres et nous montons des pentes d' herbe mouillée, où la marche se révèle dangereuse, si bien que nous préférons nous encorder. Peu avant le crépuscule, nous trouvons un endroit relativement plat pour bivouaquer. Comme le Pérou se trouve près de l' équateur, la nuit tombe très brusquement, et à sept heures déjà. Nous avons atteint une altitude de 4700 m, mais nous sommes encore au-dessous de la limite de la neige.

La nuit est agréable et pas trop froide. Mais le réveil est plutôt brutal: il y a de la neige devant la tente! La couche est mince, mais de plus un épais brouillard nous empêche de voir même la tente voisine. Continuer à grimper n' aurait aucun sens et pourrait être dangereux. Il nous faut donc attendre. Nous passons le temps à paresser, à faire du café, à raconter des blagues et à poser des devinettes. Comment le temps va-t-il évoluer?

Ambiance matinale au Huascaran Formations de glace au Huascaran Indienne au marché Nous passons une seconde nuit au même endroit, et au réveil, rien de nouveau! Le brouillard est toujours aussi épais. Gilles et Maurice sont très déçus. Ils n' ont plus assez de temps. En effet, il faut compter au minimum encore deux jours pour atteindre le sommet; il est donc inutile pour eux d' attendre ici. Bon gré mal gré, ils sont contraints à faire demi-tour. Reinhard et moi disposons encore de suffisamment de temps et nos amis nous abandonnent le reste de leurs vivres, si bien que nous ne sommes pas prêts d' avoir faim! L' occasion est là et nous comptons bien la saisir.

Un peu plus tard, des silhouettes surgissent brusquement du brouillard. Ce sont trois alpinistes complètement trempés et épuisés, qui nous racontent les difficultés qu' ils ont rencontrées au sommet. Les anciennes traces étaient effacées, et un brouillard épais leur avait posé de sérieux problèmes d' orientation. Notre humeur dégringole. Le doute nous assaille. La saison des pluies commence-t-elle plus tôt que d' habitude? Nous sommes en août, et les premières précipitations ne sont attendues que pour septembre.

Le temps passe, c' est déjà l' après. Mais à deux heures, le brouillard se lève et nous apercevons le sommet. Il devrait être possible d' atteindre le camp d' altitude ( à 5200 m ) avant la tombée de la nuit. Nous plions rapidement la tente et fourrons tout notre matériel dans nos sacs. Une demi-heure plus tard, nous arrivons au glacier. Nous remplissons d' eau tous nos récipients, car plus haut nous ne trouverons plus que de la neige. Nous fixons les crampons, nous nous encordons, et l' ascension se poursuit.

D' ici, nous voyons bien le camp d' altitude, dont nous sommes à l' aplomb. Les alpinistes allemands y ont déposé hier du matériel. Mais la distance est plus grande qu' il n' y paraît. Même en marchant vite ( nous sommes bien reposés ), nous devons mettre à profit les dernières lueurs du jour pour atteindre le camp. Le jour suivant nous amène enfin le soleil, et plus rien ne rappelle la période de mauvais temps que nous venons de subir. La suite de l' ascension demande beaucoup de temps parce que le glacier est très crevassé, si bien que nous avons de la peine à trouver un passage. Nous arrivons enfin au passage-clé, un mur de glace vertical. Sans sac, mais avec un second piolet en main, celui de Reinhard, je grimpe pas à pas. La glace a de petites prises, et les quelques marches taillées par nos prédécesseurs facilitent la progression. Hisser les sacs et assurer mon camarade est ensuite presque un jeu.

Vers midi déjà, nous atteignons le but de la journée, la Garganta, une selle située entre les deux sommets, à 6000 mètres. Notre réchaud crache, dégage de la fumée, mais pas de chaleur. Et lorsque le bouillon est enfin tiède dans la casserole, il a un goût de fumée si prononcé que nous ne pouvons pas le boire.

Malgré l' altitude, nous dormons fort bien, et il nous est ainsi d' autant plus dur de quitter à quatre heures du matin nos sacs de couchage bien chauds. Les doigts gourds, nous laçons nos chaussures, fixons nos crampons et avalons un peu de birchermuesli. Par chance, la nuit est claire et étoilée. Au début, le terrain est assez plat et nous enfonçons à peine, malgré la récente chute de neige. Mais plus haut, nous rencontrons deux passages difficiles à surmonter. Puis le terrain devient à nouveau plus plat et moins délicat, si bien que nous pouvons nous décorder. Reinhard est en pleine forme, tandis que j' ai du mal à supporter l' altitude. Mais je parviens encore à admirer, durant les pauses, les montagnes environnantes. Nous sommes tout petits dans cet univers. Mes yeux s' attardent sur le Chopicalqui tout proche et suivent son arête jusqu' au point où nous avions dû renoncer, à peu de distance du sommet, à cause d' une couche de neige trop profonde.

Quelques instants après mon ami, j' atteins à mon tour le sommet, à 6768 mètres. Il est onze heures. Malgré le fort ensoleillement, il fait froid et il souffle un vent violent. Nous prenons rapidement quelques photos et nous entamons la descente. Je ne peux malheureusement pas apprécier à sa juste valeur ce moment passé sur le plus haut point que j' aie jamais atteint - et peut-être que j' atteindrai jamais - car le temps presse.

Nous perdons rapidement de l' altitude et arrivons au second camp, où nous avons laissé notre tente. Notre ami, le guide péruvien, y est arrivé entre-temps avec l' expédi allemande. Nous lui demandons un peu Laguna Llanganuco d' eau chaude, car notre réchaud a définitivement rendu l' âme. Après nous être reposés et restaurés un peu, nous démontons la tente. Nous désirons descendre encore aujourd'hui plus bas que la limite des neiges, d' autant plus que l' ensoleillement est devenu très intense et que la chaleur est presque insupportable dans les endroits à l' abri du vent. Mais dès que le soleil disparaît, il fait tout de suite froid. Les petites contre-pentes nous coûtent bien des efforts, chargés comme nous le sommes. Pourtant nous dépassons le premier camp d' altitude sans nous arrêter, et nous atteignons enfin l' extrémité du glacier, dans la magnifique lumière du couchant. La vallée de la Santa s' étend au-dessous de nous comme un paysage enchanté, et l' eau qui coule sur les pierres plates brille comme dans un conte.

Nous passons une dernière nuit dans notre petite tente, fatigués mais heureux. Nous n' avons presque plus rien à manger et nous exhalons des senteurs qui feraient fuir toute personne civilisée. Mais cela nous est bien égal. Pour nous, il n' y a qu' une chose qui compte en ce moment: nous sommes montés tout en haut de la montagne, et nous sommes revenus sains et saufs. Même le fait que je glisse, le lendemain, sur une dalle gelée et que je tombe au beau milieu d' un ruisseau n' y changera rien. J' avais de toute façon bien besoin d' un bain!

( Traduction de Annelise Rigo )

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