Dammazwillinge

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Marcel Chappot. Avec 2 illustrations.C.A.S. et W. A. C.

Dammawand: L' intonation germanique du mot évoque toute l' âpre beauté de la grande paroi. De l' Obergletschjoch à l' Eggstock, les couloirs à la raideur exagérée succèdent aux côtes rocheuses, supportant par leur redressement tout le poids formidable des glaces du Rhône.

Deux tours de granit, les Dammazwillinge, forment le pilier sud de la large paroi. Le sommet nord, pyramide sombre, projette très bas vers l' est une arête aiguë et dentelée au pied de laquelle viennent déferler les séracs du glacier de Winter. Le flanc sud perpendiculaire est inabordable, le côté nord excessivement abrupt est tapissé de neige et souvent délité.

La voie d' ascension idéale suit presque continuellement le fil de l' arête.

3 heures du matin, la grange hospitalière s' estompe dans la nuit. Nos silhouettes quittent la Göscheneralp dans l' obscurité tiède qui pèse sur toute chose. Nous grignotons ainsi toute une longue heure durant, avec l' hu de gens qui n' ont pas assez dormi, les plaisirs variés d' un mauvais sentier et d' une moraine croulante. Les premiers névés que n' a pas saisis le gel nous offrent de la diversion. La nuit bat en retraite, la montée continue dans une lourdeur de fœhn. Après quelques bancs de glace qui barrent les premières fortes pentes et soulèvent de piquantes controverses sur les avantages respectifs des tricounis et des semelles vibram, l' accès à la cuvette supérieure creusée entre les glaciers de Winter et de Damma est ouvert. Les effilochures gazeuses apparues au ciel avec l' aube se disproportionnent. Leur opacité ternit l' apparition solaire. La température augmente avec l' altitude; la neige devient de plus en plus profonde. Machinalement se poursuit l' in labeur. Nous approchons de la grande défense de la montagne, la barrière de séracs que l' arête laboure comme un soc de charrue. Une gorge glaciaire jonchée de débris vitreux et terminée en goulet nous laisse échapper de justesse. Après un dernier pataugement dans le silence des neiges, toute la caravane se laisse choir sur un replat blafard aux abords des premiers rocs, 1200 m. plus haut, 3 heures et demie après le départ de la Göscheneralp. Une collation soi-disant nécessaire justifie un arrêt de longue durée.

Nous divisons ensuite notre trop nombreuse compagnie, formons trois cordées de deux hommes et une de trois et prenons le départ sous la mauvaise humeur d' un ciel inquiétant. Après 50 m. d' arête, l' obstacle rébarbatif d' une grande tour noire chasse notre leader dans le flanc neigeux et insondable de la montagne et le met à une rude épreuve. Satisfaite ensuite de cette rebuffade et du tribut payé à sa changeante humeur, l' arête nous invite plus haut à une folle et longue grimpade sur l' agréable diversité de son échine.

Le plaisir se poursuit ainsi sur la tiédeur de la pierre et notre moral monte toujours plus haut à l' encontre des mauvais présages du temps, à mesure que l' arête s' abaisse sous nous. Une anfractuosité creusée sur un replat tentateur et contenant un peu d' eau réunit toute la compagnie. Le précieux liquide recueilli dans divers récipients prend sous l' effet d' un procédé chimique une teinte laiteuse et vient humecter délicieusement nos muqueuses desséchées. Nous reprenons l' escalade dans le même ordre de marche, franchissant tour à tour gradins, vires, feuillets et autres divertissants passages de l' architecture granitique, jusqu' à ce qu' un second gendarme, fier d' allure, nous arrête par un muet: On ne passe pas. Au-dessus de nous sur la gauche tombe de l' arête se profilant sur le ciel une impressionnante cascade de dalles jaunes striées de nervures grises et de fissures microscopiques, barrant la route sans aucune solution de continuité vers le haut. Il nous faut de nouveau quitter la solide obligeance du faîte pour la désagrégation des pentes nord. Une vire de rocaille et de neige nous conduit à un bec rocheux qui nous coupe de nouveau la route, occasionnant sous l' effet de l' élan initial brisé un pittoresque embouteillage de cordées. Sur notre droite, de la pourriture de neige et de roche ne mène à aucune issue. C' est au-dessus de nous que se trouve la clé du passage, quelque part dans la dérive des dalles lisses ou balafrées prétendant à une raideur invraisemblable. Nous restons ridiculement collés à nos prises dans le délabrement de la paroi, tandis que W. W. cherche à forcer l' impasse où l' a acculé une cheminée trop prometteuse. De précieuses minutes fuient ainsi dans l' inaction lorsque O. G. prend soudainement feu. Surgissant de l' enchevêtrement de cordes et de camarades, il traverse en diagonale sur la gauche 20 m. du flanc croulant, fait suivre son camarade, le terre dans une faille, repart sans sac sur la droite, surprend par ruse une dalle bombée et assure son succès à un piton. La suite est pire encore. Quelques blocs coincés et faisant surplomb dans une coupure formée par une dalle à demi détachée offrent la seule possibilité de poursuivre plus avant. O. G. continue résolument. Avec le calme et la confiance que donne une technique sûre, il affronte l' obstacle en virtuose, s' échappe sur la gauche et rejoint l' arête à l' aide de quelques fissures horizontales. La voie est ouverte, nous suivons tour à tour, jouissant en connaisseurs de toute la beauté du passage. Fatiguée de courir vers le ciel, l' arête forme une épaule et nous gratifie d' un peu de repos. Les premières grosses gouttes d' une pluie d' orage qui viennent étoiler la pierre nous arrachent à la contemplation du chaos blanc strié de roches brunes. Le mouvement nous reprend vers les promesses suspendues dans l' élancement du granit. Nous fuyons l' averse sur le zigzag des vires, le tranchant de l' arête, l' étroitesse des fissures et la glissoire de la dalle terminale. Nous voyant au but, la pluie rageuse abandonne la partie avant de nous avoir complètement trempés.

Nous écourtons l' arrêt. L' exiguïté de notre perchoir, l' heure avancée et l' invite du sommet sud nous font hâter la descente. Un rappel jette un pont sur l' impossibilité des dix premiers mètres. Nous atteignons ainsi une tête de roc. Une cheminée délitée y aboutit qui va se perdre dans la paroi à la hauteur de l' échancrure située entre les deux jumeaux. Nous y prenons pied après une courte traversée horizontale. La continuelle mauvaise qualité de la roche ne met plus aucune barrière maintenant entre nous et le sommet sud. La première cordée le foule avant que la dernière n' ait retiré la corde de rappel. Nous sommes bientôt tous réunis. Comme pour nous saluer, l' occi s' entr un instant. Le disque en fusion du soleil nous dispense quelques rares rayons et se retire derrière les nuées où se referme une sanglante blessure. Nous avons brusquement notion de l' hostilité du lieu sous la nouvelle menace du temps. Les chalets familiers de la Göscheneralp, si lointains par la vue, plus lointains encore par la durée, nous appellent.

Nous glissons sur 30 m. d' a, suivons la continuelle bienveillance de nombreuses fissures, et un dernier rappel nous laisse choir sur la neige du couloir est de l' Obergletschjoch, 20 m. sous le croissant renversé du col. Les montagnes fument. De nouvelles et courtes rafales de pluie nous cinglent. De favorables conditions nous attendent cependant sur les 200 m. du couloir penché à 50 degrés. Un saut impressionnant par-dessus la rimaie et un en-lisement sans fin nous conduisent à bon port. L' hospitalier vallon accueille notre lassitude. La boucle est fermée. Nous avons sans doute effectué la première traversée des Dammazwillinge et enrichi d' un inoubliable souvenir notre vie de montagnards.

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