Dans les Alpes-Maritimes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

H. Correvon ( section genevoise ).

Par Quand le ciel est noir, que de sombres nuages rampent à mon horizon, quand souffle la tempête et grondent les autans, lorsque le brouillard ensevelit la campagne et que nulle fleur n' embaume plus mon jardin, alors la vision des Alpes-Maritimes monte dans mon âme et me transporte sur ces sommets brillants où règne une perpétuelle lumière; leur nom seul nous parle de soleil et d' azur, de fleurs brillantes, de rochers noirs s' élevant comme des colosses au sein d' une nature riante et douce, d' oppositions de formes et de couleurs, de gorges profondes et pittoresques, de bois d' oliviers au teint glauque, de champs d' asphodèles et de pentes chargées du lys martagon à la fleur vermillon.

Le massif est d' ailleurs considérable. Il s' étend, du Col de Tende ( 1873 m ) à l' est, au Col de l' Argentera ou de Larches ( 1995 m ) au NW et descend jusqu' à Menton, La Turbie et Grasse au sud. Les sommets sont modestes, relativement à ceux de nos Alpes suisses. La Punta dell' Argentera a 3397 m, le Monte Stella 3260, la Cima dei Gelas 3135, le Clapier 3046, le Mont Tinébras 3032, le Pelat 3053. Peu de glaciers véritables et tous petits mais très crevasses, dont les principaux se trouvent sur le versant nord. Les sommets ont l' aspect de forteresses formidables surgissant des pierriers arides ou des vallons verts et pointant vers l' azur avec une énergie que n' ont souvent pas nos sommets glacés.

Ce monde-là hantait mon imagination de naturaliste depuis ma vie de collégien. Le grand botaniste E. Boissier avait établi à Valleyres près Orbe, dans mon enfance, un jardin botanique où il cultivait, de 1850 à 1880 les plantes d' Orient, d' Espagne et des Alpes-Maritimes. C' est là, je crois, que j' ai conçu mon premier désir vers le sud. Les études des de Candolle, des Burnat, des Briquet, nos concitoyens, achevèrent de m' enflammer pour cette terre de prédilection des fleurs brillantes. Pourtant ce ne fut qu' en 1898 que, pour la première fois, je pus les aborder sérieusement et en parcourir une partie. Je me suis rattrapé depuis lors et leur ai fait 12 visites successives, les abordant du nord, de l' est, de l' ouest et du sud, à pied, à bicyclette ou en patache, seul ou en compagnie d' amis. C' est le résultat de tous ces voyages que je vais donner ici en le condensant le mieux possible pour rester dans les limites que m' assigne notre rédacteur.

C' est dans les mois de juillet-août qu' il faut aller parcourir les Alpes Maritimes quand on est botaniste, mais c' est en août-septembre que le Whymper de la région, j' ai nommé le chevalier V. de Cessole, les a le mieux ascensionnées, quand il ne l' a pas fait en plein hiver, ce qu' il pratique depuis quelque vingt ans. Je les ai visitées en mars, mai, juin, juillet, août et septembre. C' est à la fin de l' été que leurs cimes sont les plus belles, que l' air y est le plus pur et le plus transparent. Les glaciers n' ayant pas d' importance, les seuls vrais dangers sont les chutes de pierres ( assez fréquentes ) et les brouillards. La rareté des refuges-abris se fait peu sentir, parce qu' il y a, dans les vallées élevées, de rudimentaires bergeries où l'on peut passer la nuit, peu confortablement, c' est vrai, mais toujours mieux que dans certaines parties du Trentino où j' ai dû dormir entre des bergers nauséabonds et sales, sur une planche, comme sardines en boîtes. Les botanistes, mieux encore que les alpinistes, sont habitués à tout. Les cabanes qui existent dans les Alpes Maritimes sont assez bien établies, mais mal entretenues, et cela se comprend pour ce qui concerne la période postérieure à 1914. Il y a, somme toute, peu de centres de villégiature et le « Sport alpin » est concentré à Peyra Cava ou à St-Martin-Lantosque, qu' on nomme maintenant St-Martin-Vésubie. Les centres cosmopolites y sont rares, heureusement pour l' alpiniste et l' amant du pittoresque. Outre les deux stations que je viens de citer il y a St-Etienne-de-Tinée, plutôt centre d' alpinisme que de villégiaturants, Beuil, d' En, Sospel et San-Dalmazzo qui sont pourvus d' hôtels pouvant rivaliser avec ceux de Viège ou Sallanches. Rien qui corresponde aux vastes caravansérails de Zermatt, Andermatt ou St-Moritz. Nice absorbe tout, retient tout, et, comme sa clientèle s' enfuit aux premières chaleurs, elle ne hante l' alpe que pour les sports d' hiver. C' est pourquoi, nous autres, les amants de la nature, qui aimons le pittoresque, le beau et le vrai, nous préférons ces gentes bourgades à tous les Interlaken de l' Univers.

Sac au dos, clubistes, mes frères, munis de votre bicyclette, suivez-moi un matin du mois d' août sur la grande route de Grenoble, d' Oisans en tram, puis de là, pédalons par le Col du Lautaret, Briançon, le Col d' Izoard, les gorges du Queyras ( merveille de grandeur sublime ), la petite ville de Guillestre, aux antiques fortifications, le Col de Vars, la Vallée de l' Ubaye et le Col de Larches ou de l' Argenterà, où nous abordons les Alpes-Maritimes. De grands sommets glacés brillent au sud et nous barrent l' horizon; ce sont ceux qui forment l' ossa des Alpes-Maritimes et qui portent sur leurs flancs les modestes glaciers dont j' ai parlé plus haut. La Stura prend ici sa source et, tandis que nous disputons aux douaniers de Sa Majesté italienne nos droits d' entrer nos bécanes, le soleil s' abaisse à l' horizon. Après une heure de parlementage, nous pouvons enfin partir et descendre la splendide voie militaire du Val Stura. Cette belle vallée mériterait une description spéciale; mais elle sort de notre sujet, se trouvant hors de notre limite... J' ai fait ailleurs le récit de cette course de Grenoble à Nice et y renvoie ceux de nos lecteurs que le sujet intéresse1 ). La route débouche à Borgo-San-Dalmazzo, sur la ligne de Turin-Coni à Tende. Dans les cafés de l' endroit, où je suis le matin de bonne heure, ayant couché à Vinadio, les officiers italiens, galants et bruyants, boivent du café noir mélangé à du chocolat! Le train me conduit de là jusqu' à Limone, bourgade gracieusement sise 1 ) De Grenoble à Nice par le Queyras et les Alpes-Maritimes par H. Correvon, Revue Alp. Dauphinoise, 15 oct. 1907 et n°* suivants.

en pleine verdure, ombragée par les châtaigniers et encombrée des détritus sortis du fameux tunnel de Tende, situé à quelques kilomètres plus haut. Il y a ici beaucoup de soldats ( alpini ) et pas mal de villégiaturants, venus de Turin ou de Cuneo ( Coni ). Ce Limone, qui n' a du citron que le nom, car le climat y est rude et nous sommes à 1005 m d' altitude, est sis au confluent de deux torrents alpestres qui ont fertilisé le pays et dont les alluvions ont amené la verdure et la prospérité de ses campagnes.

Les sommets des environs sont modestes mais très pittoresques et s' estompent avec grâce sur l' azur du ciel d' Italie. La Cima della Faccia ( 2495 m ) dresse ses parois au-dessus de la voie ferrée et provoque les ardeurs du grimpeur. Il faut pourtant s' arracher à la douce contemplation de ce paysage enchanteur pour s' engouffrer dans le sombre tunnel par où l'on passe « du bon côté des Alpes ». La ligne se terminait alors à l' Alpe di Vievola ( 1000 m d' alt ), sorte de village nègre formé d' une seule rue de baraques éphémères, construites pour les ouvriers du tunnel et où la gare provisoire est la seule construction stable. La grande route du col, qui sort d' un tunnel de 3 km ½ de longueur ( plus tard, les conducteurs de l' autobus, que je pris une seule fois, m' affirmaient qu' il en avait 5, mais l' imagination italienne y met du sien !) descend en lacets nombreux et cette belle voie militaire et internationale, construite en 1883, épargne aux voitures et aux piétons une montée de 594 m et une distance de 11 km à parcourir sur la voie ancienne qui fut construite par les Romains et qui offrait des passages très dangereux. Elle permet le transit pendant toute l' année, et déroule ses rubans dans un paysage déboisé mais très fleuri et merveilleusement pittoresque. Du haut de l' impériale de l' autobus qui m' a transporté l' an dernier de Nice à Cuneo, j' ai pu observer la présence de beaucoup de plantes intéressantes et spéciales à cette région. C' est un supplice pour le botaniste que de passer ainsi en coup de vent au travers d' un jardin de cette valeur.

De Vievola la route conduit à Nice ou à Ventimiglia et descend la pittoresque Vallée de la Roja. Pourquoi sommes nous encore sur territoire italien de ce côté-ci des Alpes et non en France, puisque nous dominons le côté français? Parce que, me répond-t-on, S. M. Victor-Emmanuel, très fin diplomate et meilleur straté-giste encore, lors de l' abandon du comté de Nice à la France en 1860, dans un entretien de salon avec Napoléon III, sans avoir l' air d' y toucher, manifesta le regret de donner, avec le pays niçois, ses chasses réservées. Voyez-vous, Majesté, je suis chasseur dans l' âme et ces montagnes arides, qui n' ont pas de valeur pour vous, en ont beaucoup pour ma fantaisie de disciple de St-Hubert. Si je perds mes montagnes de prédilection il y a en moi le chasseur qui regrettera toujours le traité qui l' a privé de ces pics où le chamois et l' aigle ont seuls leur retraite. Qu' à cela ne tienne, répondit l' empereur qui était un gentilhomme et qui fut notre compatriote un jour et eut pour notre Suisse en des jours de sombre mémoire un geste analogue, on vous laissera vos chasses. Et voilà pourquoi, si vous descendez la Vallée de la Roja, vous aurez à passer sur terre italienne, puis en France ( à Fontan et à Breil ), puis à rentrer sur sol italien jusqu' à la mer, à Ventimiglia. Et voilà comment il se fait que les hauteurs les plus faciles à défendre, les positions les plus solides, sont entre les mains de l' Italie. Un éperon rocheux domine sur la droite ( La Ripa di Berno ) et s' élève à 1774 m. Des rochers fissurés s' élèvent les hampes merveilleuses de la reine des saxifrages ( S. lin- gulata ); l' Iberis sempervirens, l' Alyssum halimi folium, la primevère en arbre animent partout les rochers et brillent dans la roche sombre.

Voici Tende, la ville la plus curieuse qui se puisse rêver ( 815 m ait. ). Il y a là, dans une agglomération de maisons pressées les unes contre les autres comme les alvéoles d' un nid de guêpes, près de 3000 habitants qui étaient, avant le percement des tunnels de la route et de la voie ferrée, séparés du monde civilisé. Ils ne communiquaient avec le littoral que par des chemins muletiers haut perchés pour éviter les précipices. Pour atteindre Nice, ils avaient deux cols élevés à passer ( Brouis 835 m, Braus 999 m ) et dominant de formidables précipices; celui qui les reliait au Piémont, au nord, passait le Col de Tende qui était alors à 1873 m d' altitude. C' est pourtant par là, dit Coolidge1 ), que passèrent, en 906, les Sarrasins allant ravager la région de Cuneo.

Cette gente bourgade, suspendue à son rocher blanc, est dominée par la ruine branlante du château-fort où naquit la célèbre Béatrice de Tende que son époux, Visconti, très injustement jaloux, laissa mourir de faim dans le donjon du château de Binasco près Milan en 1418. Curieuse petite ville, qui a droit de cité et revêt dans la haute alpe verte un cachet très méridional: ruelles étroites et obscures, boutiques sur la rue, étalées en éventaires, bruit, mouvement, odeurs de fritures à l' huile et d' oignons; c' est déjà le Midi.

De ses murs, comme de ceux des bourgades du littoral, on voit surgir le remarquable Campanula macrorhiza dont j' avais, au printemps, trouvé des touffes superbes suspendues aux flancs des ruelles de la Turbie, et qui m' avait beaucoup intrigué. Cette plante merveilleuse est la gloire de la Corniche dans les mois d' été. En Ligurie et sur tout le littoral niçois, elle étale ses plus ou moins larges plaques lilas dans tous les interstices des murailles. Le lin à fleur carmin ( Linum viscosum ) et le martagon aux fleurs vermillon ( Lilium pomponium ) fleurissent dans le Val Freddo en compagnie d' autres merveilles. Cependant, nous ne pouvons nous y arrêter longtemps et, enfourchant nos vélos, nous descendons la belle voie de la Roja qui fut construite à la fin du XVIIIe siècle et qui conduit à Ventimiglia ( 47 km ). C' est la plus belle voie traversant les Alpes Maritimes, et elle est entretenue avec un soin spécial à cause des éboulements fréquents qui s' y produisent. A gauche, sur un mamelon, un monument élevé aux soldats morts en 1870, et là on récolte la rare joubarbe ( Sempervivum calcareum ) et la forme calcicole et méridionale du Saxifraga Ungulata, le curieux S. cochle-aris, qui a sa feuille en forme de minuscule cuiller. Des tapis d' une globulaire très comprimée ( Globularia nana ) recouvrent tous les rochers, et dans les lieux plus frais, la fleur orangé vif du PI a gin s Allioni alterne avec celle du lin carmin. C' est très beau, très curieux et très attachant. Le soleil s' abaisse à l' horizon, et il faut se hâter. Cette belle voie était alors très aisée à suivre; mais, depuis lors et dans les six visites successives que j' y fis, elle devint de plus en plus pénible à cause des énormes travaux qu' y ont fait et que n' ont pas encore achevé d' y faire les ingénieurs qui prolongent la ligne de chemin de fer, aussi bien que les industriels qui ont capté là des forces motrices importantes. Tout est bouleversé maintenant; j' ai pu m' en convaincre l' été dernier où j' eus toutes les peines x ) Coolidge: Les Alpes dans la Nature et dans l' Histoire.

du monde à suivre la route de San-Dalmazzo ( où se trouve la gare-terminus provisoire ) jusqu' à Breil.

Nous traversons la Roja et suivons sa rive droite. Mais, voici des gorges qui me rappellent celles du Verdon ou les Causses des Cévennes. Quelle grandeur et quelle majesté! C' est la « Clus de Bergue » ( Gola di Gaudarena ) dont le Dr Mader dit1 ): « Cette gorge magnifique, longue de plus de 5 km, est la plus grandiose du bassin de la Roja; elle mérite d' être prônée même dans les Alpes Maritimes, si riches en spectacles de ce genre. Ses parois qui s' élèvent à 250 m, consistent en roches appartenant à la formation permienne: schistes ardoisiers violets ou pourpre, grès très durs et très massifs, souvent traversés par des veines blanches formées de cristaux de quartz, schistes compacts verdâtres, etc.; plus haut se montrent par endroits des parois calcaires d' un rouge feu. Une végétation méridionale luxuriante revêt les interstices des rochers. Sous la route, souvent entaillée dans le roc, la Roja bondit et mugit entre d' énormes blocs; toujours belle et jamais guéable, la rivière est particulièrement grandiose pendant les crues du printemps et de l' automne, alors que ses flots d' un vert émeraude se gonflent sans rien perdre de leur limpidité; mais l' aspect en est presque' effrayant après de forts orages, quand des vagues monstrueuses d' une eau brune et boueuse s' y engouffrent. Entre les crêtes taillées en gradins énormes, entre les éperons rocheux, semblables à de gigantesques tours de guet, s' ouvrent çà et là des ravins plus ou moins étroits, souvent parcourus par des cascades et offrant des échappées sur des châtaigneraies, sur des prairies ou des vignobles qui surplombent la gorge. C' est un de ces ravins qui forme la frontière italienne, désignée par une borne en schiste vert et par un petit refuge. » Ces gorges-ci, comme celles du Queyras et du Verdon, laissent bien loin derrière elles notre modeste ViaMala que, dans ma jeunesse alpiniste, je considérais comme terrifiante. Le rocher y surplombe la route sur presque toute sa longueur; celle-ci est merveilleuse à suivre pour le cycliste qui roule comme sur du velours et s' arrête de temps en temps pour admirer. Voici San Dalmazzo ( 696 m ait .), une bourgade enfouie alors sous la verdure des grands châtaigniers, mais, désormais, dépourvue de ce charme spécial par suite de l' abattage de la plus belle partie de ces arbres. Place à la gare, place aux restaurants, place aux débitants et au voiturage international et place aussi au cosmopolitanisme. Laissant ma « Cosmos » à l' hôtel luxueux où la valetaille considère avec indulgence l' humble pédard portant la boîte verte des modestes herborisateurs, je grimpe, le lendemain, le rude sentier que l'on traite dans les guides de « route à voitures »; il monte à la minière de Tende; j' ai un vieil et bon ami à visiter là-haut. Il s' agit du botaniste-artiste-archéologue Bicknell, clergyman anglais, établi à Bordighera où il a lâché ses liturgies pour se vouer à ses chères études. Il a bâti, là-haut à Casterino, dans le fond d' un vallon tranquille, au pied du Mont Bego, une villa-chalet que depuis longtemps il m' invite à visiter pour, de là, me conduire au lac des Merveilles. Le chemin monte d' abord dans un bois de châtaigniers tout parfumé par le Géranium macrorhizum; il suit la rive droite de la tumultueuse Bionia et, après quelques contours, arrive en moins de 2 heures au confluent de deux torrents où divergent les vallons de la Miniera, vers le SO, et de Caste- Dr Mader, Bull. Sect. A.M. du C.A.F., 1901: Les gorges des Alpes-Maritimes.

rino, vers le nord ( 1331 m ait. ). Un village nègre est installé là pour les besoins des nombreux ouvriers qui travaillent à la mine de plomb argentifère qu' ont exploitée déjà les Romains, puis les Sarrasins. L' agglomération de ces cabanes provisoires amène autour d' elle de nombreux débris de déchets dont l' aspect gâte l' effet que produirait le très gracieux paysage où des chutes d' eau d' une grande beauté rafraîchissent l' air. De beaux bois de mélèzes et de pins nous donnent l' illusion d' une scène de nos Alpes grisonnes. Je déjeune à l' italienne et à bon compte dans celui des restaurants qui me paraît le plus civilisé et y suis très bien traité, je dois le dire.

Le Mont Bredo dresse sa masse imposante et rocheuse vers l' ouest. Il passe pour être le Righi des Alpes-Maritimes et est relativement très fréquenté1 ). Pourtant, c' est à Casterino que nous allons, et nous prenons le beau sentier de droite qui traverse le torrent et une cascade magnifique, pour entrer, par une pente douce et unie, dans le vallon qui descend du Mont Agnel ( 2841 m ). Le paysage est frais et bien boisé; l' eau descend de toutes parts et, sur la droite, se dressent les rochers jaunes où Bicknell a découvert la raiponce rare, Phyteuma Bal-fa i su. Des prairies alpines riches et plantureuses ont permis l' établissement d' une agglomération de chalets qui rappellent la Suisse.Voici, sur la gauche, une maison très spéciale d' architecture semblable à celle que les Anglais établissent sur les pentes de l' Himalaya. Basse, largement ouverte, un toit protecteur très confortable, des colonnes soutenant des galeries et une large terrasse sur le devant, telle est l' habitation que s' est construite mon ami, toujours affable et hospitalier. Je ne l' avais pas prévenu de ma visite et craignais un peu de trouver porte close. Mais il me vit venir de loin et, lâchant son séchage de plantes, laissant ses papiers étalés au beau soleil, il vient les bras ouverts à la rencontre du petit Suisse qui est très heureux de s' asseoir à sa bonne table, servie à l' anglaise, et de causer plantes avec lui. La demeure est fort confortable et elle est décorée comme onques n' en vis nulle part, de fresques et ornements naïfs représentant les objets d' un âge incommensurablement reculé. Car Bicknell, l' auteur d' écrits très appréciés sur la flore du littoral, est surtout connu par ses remarquables travaux sur les sculptures et inscriptions du Val des Merveilles, au sujet desquelles il a publié un album de grande valeur, illustré par lui. Il a relevé plus de 7000 figures différentes, creusées dans le rocher et représentant des animaux domestiques, oiseaux, poissons, instruments aratoires, armes, des événements fabuleux ou historiques, des scènes de combats, etc... Il y a des chevaux, des bœufs aux cornes immenses, des forteresses, des vaisseaux en forme de galères, des casques, des boucliers, des inscriptions que, jusqu' ici, nul ne sut déchiffrer. Bicknell a consacré à cette étude tout le temps que son amour de la botanique lui laissait de libre. Aidé de son domestique, qu' il initia à cette science, comme il l' avait dressé à classer les plantes, il alla pendant 13 années là-haut, dans le vallon dit des Merveilles, y passa 183 jours entiers, campant là et fouillant tout le pays d' alentour. Ces inscriptions sont creusées dans le schiste gris et poli par les glaces qui entourent le lac des Merveilles, dans les vaux Fontanalban et Valauretta et dans toute la région que domine le Mont Bego. Les shrapnels que les troupes de Tende lancent dans leurs exercices de tir ont souvent atteint ces roches friables, 1 ) Notre ami H. Ferrand a donné la description de cette ascension aussi bien que du lac des Merveilles dans le journal « LaMontagne », juillet-septembre, Paris 1915.

et Bicknell a dû prévenir les autorités militaires pour qu' on les respectât. Ces dessins sont si extraordinaires, ils sortent tellement de tout ce qu' on connaissait à ce jour, qu' on a cru tout d' abord à une mystification. Ce sont des images naïves, représentant les bovidés à la charrue ( jusqu' à quatre bœufs attelés à la fois ), comme le feraient nos bébés, sans aucune espèce de perspective mais avec, pourtant, une précision qui permet de reconnaître les animaux. Bicknell pensait qu' il s' agit d' espèces éteintes, mais que le bœuf à longues cornes écartées est l' an de celui de Toscane. Il me dit qu' il y a plus de 12,000 dessins différents dont plusieurs sont répétés à l' infini. Il y a surtout un grand nombre d' armes, flèches, haches de pierres, glaives, couteaux, lances, faucilles; il y a même des sortes de roues qui pourraient être des filets à pêcher. On a trouvé le plan d' une propriété qui correspond assez bien à ce qu' on voit de nos jours dans la Vallée de Casterino. Je lui demandai s' il avait une idée de l' époque à laquelle ces dessins avaient été faits, de la race qui les avait conçus et si l'on pouvait conclure que c' était dans l' âge de transition entre la pierre polie et le bronze. Chi lo sa, dit-il, en tous cas il s' agit de plus de 2000 ans en arrière. Il me dit avoir trouvé une figure humaine de 58 cm de haut sur 28 de large élevant ses mains comme dans une prière mais, quand je lui parlai culte druidique, il sourit comme pour me dire que j' étais un enfant dans ce domaine-là. Evidemment!

Bicknell est mort pendant la guerre; il a légué ses collections de plantes à l' université de Gênes, sa belle villa de Bordighera à son domestique, son musée à la ville de Bordighera, sa villa de Casterino à sa nièce et ses documents je ne sais à qui. Mais son œuvre, interrompue pendant la guerre, sera, espérons-le, poursuivie et, en tous cas, des forts de Tende on ne tirera plus sur « Les Merveilles ».

Redescendu à San Dalmazzo, le jour suivant, je filai sur Fontan où commence la région des oliviers et où la douane française — car on entre là dans l' enclave et, pendant 17 km, on roulera sur terre française — me fait exhiber mon permis pour bicyclette. Fontan est la « fontaine » du pays et, sur la place publique, sous de beaux platanes bien étalés, trône un bassin où l' eau fraîche et pure coule à flots. Ville ou bourgade, elle a son unique rue pavée en dalles plates et commodes, et au bon petit « Hôtel des étrangers » on trouve la vieille hospitalité que notre Töpfer aimait tant à rencontrer dans ses voyages pédestres. Alpinistes, mes frères, allez à Fontan chez le citoyen Faissat, ancien gendarme retraité, vous y serez bien soignés. Pendant que j' attends mon souper survient un garçonnet qui examinant ma boîte verte, me dit: « Vous cherchez des plantes, Monsieur, il y a le pêcheur d' ici qui en cherche aussi pour des hommes savants à l' étranger. » — Tiens, alors dis-moi où il est, que j' aille le consulter. Le voilà justement qui apporte les truites pour le souper; on cause. C' est un grand diable qui court pieds nus et n' a pour tout vêtement que sa culotte assujettie par une cordelette. Il m' offre de me conduire le lendemain au Val Caïros pour y trouver la plante rare de la région, le fameux Primula Allionii. Elle n' est que dans une grotte à 7 ou 8 km d' ici, me dit le roublard, et nous aurons peine à l' avoir. Mais, dis-je, je n' en veux que des graines, car je la possède déjà en herbier; et puis je veux la voir vivante une fois et savoir comment cette belle-là dirige sa vie. Et voilà pourquoi, le lendemain à 5 heures, nous partions pour le Caïros, vallon délicieux, très ensoleillé, où tout le long du chemin mon homme cueille des figues délicieuses, qui sont, dit-il, à tout le monde. Ici, comme à Carpentras, on vous dit: « Ça ne se vend pas, ça se cueille»1 ).

Le vallon file à l' ouest du côté de la Cima del Diavolo et conduit, par le Col de Raus, dans la curieuse Vallée de la Gordolasque, que de Cessole a si magistralement décrite2 ) et où le C.A.F. avait établi le plus curieux refuge que j' aie jamais vu. C' est une sorte de cave, placée à la base d' un rocher isolé, dressé comme une forteresse dans un paysage lunaire qu' on nomme la Vestera de la Barma. Malheureusement le local est humide, comme c' est le cas de tous les refuges-grottes, et le Club alpin l' a remis à la commune de Belvédère à la condition que les touristes puissent l' utiliser en cas de besoin.

Nous trouvons ma primevère, mais haut perchée et entourée de la curieuse Moehringia dasiphylla qui se brise dès qu' on la touche. Les graines n' en sont pas encore mûres, ce qui me contrarie; mais mon homme me promet de m' en envoyer — ce qu' il a d' ailleurs oublié de faire! D' autre part, j' ai trouvé ladite plus tard à deux pas de Fontan où mon roublard la connaissait bien, mais où il pensait que la course n' aurait pas valu sa journée. Et je l' ai retrouvée plus haut en telle abondance que je ne puis plus la classer parmi les plantes à protéger, d' autant qu' elle se protège elle-même en tapissant les rochers les plus inaccessibles, qu' elle décore merveilleusement de ses plaques de corolles carmin vif3 ).

Le torrent du Caïros forme par places des anses délicieuses où l' eau, pure et tranquille, d' un azur superbe, vous rafraîchit et vous calme. Tandis que mon homme va dépouiller les figuiers du chemin, je prends un bain délicieux au sein de cette nature exhubérante et gracieuse. La belle capillaire du Midi qu' on nomme les cheveux de Vénus, adorne les rochers humides et les tapisse de ses frondes délicates, et, dans cette onde pure, je vois courir de superbes truites. Sur le chemin du retour brillent les cistes, rosés ou blancs, les campanules, la rue, le. Coris monspeliensis, le jonc fleuri et cent autres trésors.

Mais là-haut, une cloche tinte et un campanile blanc surgit d' une forêt d' oliviers; puis, voilà tout une agglomération de maisons s' étalant au soleil en un vigoureux amphithéâtre. C' est Saorge, dominant de 150 m la route, petite bourgade rendue célèbre par les combats qui s' y sont déroulés. En 1197, les Allemands l' ont anéanti sans qu' il en soit resté pierre sur pierre; puis, sont venus les Sarrasins, enfin l' armée de Masséna en août 1794 qui démolit ses remparts et défit là l' armée piémontaise. Une excellente route y monte qui remplace l' ancienne voie sarde et je voulus, moi aussi, aller respirer l' air du lieu. En sorte, que, sous le chaud soleil de 3 heures, après un bon déjeuner chez Faissat, je suivis, non la belle voie française qui serpente un peu trop, mais l' antique petit chemin pavé et glissant qui mène en 25 minutes sur la place publique de Saorge, où la population en goguette, regardait une « course d' ânes »! C' était la fête de l' endroit et tout le monde y était en liesse. La ville est traversée par deux artères parallèles que réunissent de part en part des allées ou des escaliers de dalles glissantes oVoir H. Correvon, Par Monts et par Vaux sur les montagnes de France, Echo des Alpes, n° 1, 1921.

2 ) Voir de Cessole, La Vallée de la Gordolasque, Ann. du C.A.F. 1898 et 1899.

* ) En mars 1921, j' en ai vu une touffe de plus de 40 cm de large toute recouverte de ses plaques carmin vif. C' était « La Beauté ».

F j' ai grande peine à maintenir mes souliers ferrés. Les deux rues principales ont deux mètres de largeur et les éventaires des boutiques les rétrécissent encore. Je monte à l' église; elle domine le pays et le groupe de cyprès noirs qui en garde l' entrée eut certainement inspiré Böcklin. Les parfums des lavandes, de la rue, du thym et du rosier aromatique ( Rosa rubiginosa ) grisent mon cerveau. La vue est admirable, car l'on plonge sur la vallée et l'on voit, au loin, les cols qui mènent à Sospel, puis à Menton et à Nice. Mais le soleil commence à baisser, les cigales m' étourdissent de leurs cris aigus et la rêverie n' est pas de mise; il faut redescendre. Mais, comment passer? Les rues sont soudains envahies par l' ar immense, incommensurable, des troupeaux de chèvres qui rentrent au gîte. Elles sont là, pressées comme des moutons; c' est une vague gris-Jarun, un monde de cornes noirâtres, vague mugissante et encombrante. Impossible de pénétrer; les cris des femmes qui appellent leurs bêtes pour les traire, des bergers qui bousculent, des bêlements de la gent caprine, cette meurtrière des plantes, ennemie du botaniste, ce rasoir du globe comme son frère le mouton, tout cela offre un cachet bien plus caractéristique encore que tout ce que j' ai vu dans notre Valais.

Le lendemain, à l' aube, départ pour Ventimille. Les parfums des « Baïas-sières » montent au cerveau. Voici un distillateur, avec son rustique alambic, installé sur le bord de la grande route. Il distille les gaies lavandes et procède exactement comme l' ont fait les Arabes lorsqu' ils ont introduit l' industrie des parfums dans le pays. Nous causons; c' est un Ligure qui travaille pour une maison allemande de la Riviera1 ). Il faut 300 kg de lavande verte pour produire 1 kg d' essence, et il faut cuire pendant 3 heures, puis laisser distiller. Il y a ainsi, de par tout le Midi, des distillateurs qui opèrent en plein vent et restent des semaines entières campés sur le bord de la route où on leur apporte la lavande. Le directeur du sanatorium protestant de Courmettes sur Loup m' a conté que la lavande, sauvage sur la propriété, leur est d' un excellent rapport. Dans les vallées de l' Esteron et du Haut-Var, j' ai assisté souvent à ces distillations-là et j' ai dû admirer la grande patience, l' incommensurable frugalité surtout, des « Lavan-do ur s ». Depuis quelque vingt ans, on a considérablement amélioré les procédés de cette distillation et des maisons, françaises maintenant, se sont établies dans les pays à lavande. C' est ainsi qu' au pied du Ventoux, j' ai pu admirer une de ces installations merveilleusement agencée qui concentre, dans son usine de l' Isle sur Sorgues, toute la distillation du Vaucluse.

Voici, sur la droite, la grande voie des cols de Sospel et de Nice; ma route bifurque à la Gandola et continue à descendre alors que l' autre monte en majestueux contours. La ville française de Breil se carre sur un promontoire au pied du Mont Aine; grand bruit et gros mouvement: soldats alpins, gendarmes, douaniers, fonctionnaires de tous titres, tout cela grouille autour de la diligence qui arrive ( actuellement, ce sont des autocars qui sillonnent la route et font le service postal ). Plus loin, c' est la douane italienne, et je dois à nouveau montrer ma carte d' identité. La vallée se resserre et devient très verdoyante par les forêts de pins qui grimpent aux rochers. Sur le calcaire, c' est le pin Alep alors que sur x ) Lire au sujet de l' industrie des parfums dans le Midi l' important volume du Dr Gattefosse, de Lyon: Culture et industrie des plantes aromatiques et méridionales de montagnes, Paris 1917.

le granit c' est le pin de Corse qui élève ses frondaisons plus majestueuses mais moins pittoresques. La roche est fortement striée; ses strates sont si apparentes et si tourmentées qu' on dirait des constructions en ruines; la grande bruyère en arbre répand dans l' air son doux parfum de vanille; le myrte apparaît avec le romarin, et bientôt, des bords de la Roja, le laurier-rose qui y forme des taillis merveilleux envoie sur la route sa senteur délicate.

J' ai pris, l' an passé, l' autobus qui va de Coni à Nice en passant par les cols de Brouis et de Braus; c' est certainement une des routes les plus merveilleuses des Alpes, mais le chauffeur qui conduit doit avoir une tête spécialement conformée pour résister à la fatigue que provoque l' attention constante qu' il doit vouer à sa machine. Les précipices succèdent aux abîmes, et les contours les plus prodigieusement dangereux se répètent du haut en bas. Mais quelle vue que celle dont on jouit du haut de l' impériale et quel pays pittoresque nous traversons! Sospel, sur la Bevera, nid de verdure, enfoncé dans un vallon bien cultivé, est une station à la mode où l'on monte de Menton, de Ventimille et de Nice. Le voyage de Coni à Nice ou vice versa dure un jour; il y a 125 km de chemin et l'on passe le tunnel de Tende, long de 3½km, que l' auto met 1/i d' heure à traverser malgré le superbe dallage du sol et l' éclairage brillant. A la descente, après avoir passé le Col de Braus qui a 1000 m d' altitude moins un, on descend sur Nice, au soleil couchant; à la vue de la mer bleue, notre mère, qui resplendit dans toute sa gloire, on est saisi et grisé de beauté. Car, de cette mer d' azur, n' a pas dit que: nos mœurs, notre langue, notre religion et tout ce qui nous met au-dessus des sauvages nous vient de la Méditerranée?

A trois reprises différentes j' ai excursionne dans les vallées septentrionales des Alpes-Maritimes. Les cols de la Finestra, de la Ciriega et du Mercantour m' ont attiré par les vallées d' Entraque, du Gesso et de la Valletta. Vous en donner les détails serait de la superfétation, puisqu' aussi bien la rédaction de l' annuaire défend ses colonnes. Que je vous dise pourtant que la nature, de ces côtés-là, est très différente de ce qu' elle est sur le versant sud. Les sommets sont les plus hauts de la chaîne. Ils surgissent comme autant de sombres pics s' élevant dans l' azur. Leurs glaciers étincellent et ressortent sur le fond noir de dur granit, et leurs silhouettes sont hardies et belles. De Cessole les a ascensionnées, en hiver comme en été, et il en a donné, soit dans le bulletin de la section Niçoise, soit dans l' Annuaire du C.A.F., de captivants récits1 ). Notre Annuaire ( XXVI ) nous a donné la relation d' une campagne qu' ont faite sur ces hauts sommets MM. Putscheller et Bodenmann en 1890, à laquelle je renvoie ceux de mes lecteurs que la question intéresse.

Le chemin du Col de la Fenêtre part d' Entraque et vous conduit, par un sentier rocailleux, mais bon et sûr, en 9 heures de Borgo San Dalmazzo par Valdieri, Entraque et San Giacomo à St-Martin-Vésubie. De là à Nice par tramway et chemin de fer de la ligne du sud. Le Col de la Fenêtre ou des Fenêtres est 1 ) Voir de Cessole, Bull. A.M. du C.A.F.: Le Cians, Beuil et le Mont Mounier 1892; la Vallée de la Tinée, 1893; autour de la source du Var, 1894; l' Observatoire du Mont Mounier, 1895; dans le Haut-Var, 1896; dans le Haut-Boréon, 1897; dans le Haut-Castiglion, 1899; ascension à la Pointe de l' Argenterà, 1900; la paroi occ. de l' Argenterà, 1902; la chaîne de la Madre di Dio, 1903, etc. Puis, dans l' Ann du C.A.F. de très nombreux travaux à partir de 1897, déjà.

utilisé depuis longtemps, bien qu' il ne soit pas le plus direct, pour relier la Vésubie au Piémont. Le sanctuaire de la Madone de Fenêtre, qui se trouve à 1 h. ½ du sommet et où il y a un bon hôtel, lui donne sa grande importance. Un gentil petit lac azuré, dans lequel se mirent les rochers tout fleuris du roi de l' Alpe ( Eritrichium nanum ) beaucoup plus étoffé que le nôtre, de la plus belle des rochers ( Saxifraga florulenta ) dont les silhouettes sont si merveilleuses, m' a laissé de vivants souvenirs. Cette saxifrage est la perle des Alpes Maritimes et, si je m' y arrête un instant, c' est qu' elle a fait verser des flots d' encre. D' un type très spécial, dans sa robe vert foncé, un peu résineuse, formant une rosette de feuilles serrées et disposées comme les tuiles d' un toit, elle produit un thyrse de fleurs d' un rose carminé très curieux, puis elle meurt. Sa rosette est unique et parfois très vieille ( j' ai calculé que certaines ont plus d' un siècle ); elle ne peut se développer que dans les fissures perpendiculaires des rochers granitiques tournés au nord entre 2000 et 3000 m d' altitude. La plante est confinée dans la région comprise entre le cours de la Tinée et celui de la Roja, c'est-à-dire dans une aire très restreinte. C' est le seul coin du monde qu' elle habite et c' est pourquoi il est important de l' y protéger1 ). Je sais bien qu' elle a pris ce soin elle-même en s' allant nicher dans les parois les plus inaccessibles et qu' elle y est peu à portée de mains. Elle est d' ailleurs de transplantation impossible et doit être élevée de graines, à moins, toutefois qu' on en trouve de jeunes plantons, qui germent parfois dans les pierriers à la base des parois qu' elle habite. Dans ce cas, ces plantes étant destinées à périr, car elles ne peuvent vivre dans ces conditions-là, on peut impunément les empocher et les essayer chez soi. C' est chose difficile que cette culture. Boissier a réussi à la faire fleurir à Valleyres en 1878; à Davos elle a fleuri en 1913, chez le Dr Hempel; en Angleterre en 1872 et en 1913.

Les environs de ce petit lac de Fenêtre, bleu et bien ensoleillé, sont merveilleusement fleuris de cent espèces intéressantes et la pensée corse ( Viola nummu-lariaefolia ) y étale ses belles fleurs bleu intense. C' est le cas de rappeler ici que la flore des Alpes-Maritimes est la plus riche de l' Europe. Dans ce massif, dont la superficie égale à peine celle de la Corse, le botaniste peut cataloguer plus de 3000 espèces vasculaires différentes, c'est-à-dire près du tiers de la flore européenne, sans compter les très nombreuses plantes subspontanées et natu-ralisées et une foule de variétés. On comprend donc la passion du botaniste pour cet eldorado que sont les Alpes-Maritimes. La section niçoise du C.A.F. avait établi en 1892 à St-Martin-Vésubie un jardin botanique alpin destiné à la culture des plantes de la région; mais son existence fut malheureusement éphémère.

Le Val Boréon, qui part de St-Martin-Vésubie et longe celui de la Fenêtre du côté nord, est l' un des plus délicieux de la chaîne entière. Cascades superbes, forêts de mélèzes et... j' en fus muet d' étonnement, sur le chemin du Col de la Ciriegia, j' ai trouvé de superbes pieds d' arolles! A l' hôtel de la cascade, l' hôtesse qui nous accueille avec beaucoup de bienveillance, a l' accent vaudoisVous êtes Suissesse, MadameEh oui, Monsieur, je suis du canton de Vaud... tableau!

1 ) Cette plante rare est protégée par un décret préfectoral et sur la demande de notre collègue de Cessole. L' Association pour la protection des plantes, à Genève, avait demandé depuis longtemps qu' on s' en occupât.

Le Col de la Ciriegia ( 2551 m ) part de Boréon et conduit en 4 heures aux bains de Valdieri ( 1346 m ). Ce col est très fréquenté par les indigènes et les alpinistes; j' y grimpai des Termes de Valdieri en 3 heures et en herborisant tout le long de la route. Le chemin est excellent et facile et la vue sur les hauts sommets, qui dominent, très impressionnante. L' Argenterà ( 3397 m ) dresse sa tête altière au-dessus du pays et proclame qu' elle dépasse tous ses voisinsx ). Le col n' a de « cerises » que le nom et, comme j' y avais très soif, un berger bon enfant m' amène une chèvre, la trait dans son feutre tout gluant de crasse et me tend le breuvage. Que voulez-vous « douilletter » à ces altitudes; je bus le lait et m' en trouvai bien.

Du Val Boréon, on atteint en 4 heures le Col de Fenêtre par le Col del Ladro ( du voleur ) en traversant des pierriers tout fleuris et en passant auprès du joli lac de Tre-Colpas. Il y a, au centre de la vallée, un alpage considérable et une vacherie bien comprise qui rappelle celles de notre Jura. Toute cette région vaut d' être vue et revue. M. Fernand Nœtinger, dans des articles très documentés, très captivants et admirablement illustrés sur la Suisse niçoise2 ), en parle avec éloges. Cet auteur a décrit toutes les régions des Alpes Maritimes, côté sud, avec beaucoup de conscience, je dirai même scientifiquement. Il a publié des notices diverses qui sont des modèles parfaits de littérature alpine et qui constituent le meilleur des guides dans le Midi alpin. Car c' est le côté méridional de la chaîne qui offre le plus grand intérêt; c' est là que les torrents ont creusé la roche à de grandes profondeurs et ont formé ces gorges fameuses qui sont les merveilles de la chaîne alpine.

Des siècles de siècles ont vu couler le petit filet d' eau qui a creusé la roche, calcaire ou permienne, qu' il a usée, emportée, molécule par molécule, jusqu' à la plaine formant les riches plaines d' alluvions où le cultivateur du Midi élève ses produits rémunérateurs. Le Var est, de tous ces cours d' eau, celui qui a le plus et le mieux travaillé! Il est en ce moment-ci le fleuve de France qui charrie le plus et le plus torrentueux de tous. Le vieux « père Var » ( le Varéus des Romains ), modeste et donnant tout juste à boire à son lit altéré en temps ordinaire, devient un terrible dévastateur quand les pluies s' abattent sur les hauteurs. Il descend du groupe montagneux que domine la Tête de Sanguinière ( 2792 m ) où se trouve le Col de la Cayolle ( 2352 m ) qui conduit à Barcelonnette dans le Val de l' Ubaye. II est dès son début ravageur comme nul autre et ses riverains le tiennent pour l' ennemi contre lequel l' homme a lutté depuis les âges les plus reculés.

Dans le train qui vous amène à Nice, vous le traversez près de son embouchure et pouvez juger du travail qu' il accomplit. Le double pont ( chemin de fer et voie publique ) qui enjambe son lit de cailloux blancs est le seul qu' on rencontre à partir de la ligne du sud à La Manda, à 12 km plus haut, jusqu' à la mer. Sur tout son parcours inférieur, le terrible fleuve est contenu par de grosses digues qui protègent les terrains d' alluvions obtenus par colmatage et qui sont convertis en riches cultures. Son eau, lors des orages fréquents sur les hauteurs, est si fortement chargée de sable qu' il est difficile d' utiliser son cours par trop irrégulier aussi pour l' industrie. L' un de mes fils qui a passé deux années à Puget-Théniers comme ingénieur pour y étudier la possibilité d' utiliser sa force a dû x ) L' altitude de l' Argenterà est donnée par le Guida delle alpi occid. del C.A.I., vol. I, pag. 53, à 3397 alors que Coolidge donne 3290. 2 ) F. Nötinger, Ann. C.A.F. 1896, 1897, 1898.

constater qu' il était impossible de le traiter comme on le fait des autres cours d' eau. J' ai pu, pendant le temps qu' il était là, parcourir les plus belles vallées des environs. Les gorges de la Mescla, de Daluis et surtout celles du Cians sont de telles merveilles que, placées en Suisse, elles auraient une réputation mondiale. De fait, elles sont, avec celles du Verdon, du Loup et de la Roja, bien réputées; mais combien peu les connaissent vraiment! Ce sont de vrais can ons, c'est-à-dire des tubes, flanqués à leurs issues de piliers énormes qui sont de gigantesques forteresses, extrêmement variables dans leur aspect et leur composition. Il y a dans les Alpes-Maritimes une soixantaine de gorges différentes dont la longueur totale est de près de 300 km. Le terme usité pour les désigner est celui de « due » ou « clus ». Les gorges inférieures du Var ( Ciaudan ), longues de 7 km, sont peu visitées, parce que le chemin de fer les passe sous tunnel; il faut suivre, pour les bien voir, la route excellente taillée dans le roc qui, elle-même, compte 7 tunnels, Une énorme dalle de calcaire blanc, nommée le Grand-Autel, surplombe la route et semble menacer le passant. Sur les pentes de droite et de gauche, on voit, en mai-juin, les fleurs éclatantes du martagon vermillon ( Lilium pomponium ) le plus richement coloré de tous les lis, et, dans les fissures des rochers, les touffes serrées de la saxifrage de Lantosque forment des plaques gris-bleuâtres. A la Mescla, la gorge devient si étroite que l'on ne voit presque plus le ciel bleu... Les gorges de la Vésubie s' ouvrent au confluent même de la rivière de ce nom avec le Var; le petit village de Bouson brille très haut comme presque tous les villages anciens de la région. Les habitants, lors des invasions des Maures, se réfugiaient sur les hauteurs et se pressaient autour de leur château en une agglomération serrée entourée de murailles. Le type de ces villages du Midi est toujours le même et ceux de Gourdon et d' Eza sont la caractéristique du genre; ce sont des aires de vautours planant très haut en-dessus des vallées; les villages de bas fond sont modernes. Tous ces gentils bourgs, postés sur la hauteur, au-dessus des oliviers glauques, sur des éperons rocheux richement colorés, avec souvent un ou deux cyprès d' Italie ou des pins maritimes, à la forme de parasol, semblent provoquer et narguer l' humble cycliste pédalant à leur pied. J' ai grimpé vers quelques-uns et ne puis exprimer ici leur pittoresque beauté. Ils ont gardé de leur lointain passé « cet air grave et recueilli, cette distinction particulière de l' antiquité, comme de vieilles personnes qui vivent seules et renfermées, toujours avec les mêmes pensées ». Là se perpétuent les usages anciens et les habitudes héréditaires. C' est là que j' ai vu battre le blé sur l' aire par les bœufs ou les chevaux ( dans le Haut-Aragon, j' ai vu les Espagnols opérer leur battage au moyen de mules harnachées d' écarlate et d' or ). C' est là que j' ai vu la gent provençale vanner par le vent, c'est-à-dire que, pour séparer la balle du grain, on « tamise par la bise » suivant l' expression des vieux Genevois, en jetant le blé battu à l' aire du haut d' un escalier ou d' une chaise dans un drap étendu, le vent emportant la paille et le grain tombant propre sur le fleurier. C' est là que j' ai vu l' antique charrue romaine ( qu' on utilise encore ici et là en Valais, dans la Vallée d' Aoste, en Provence et sur les deux versants des Pyrénées ) qu' on nomme ici l' araire, retourner le sol léger et caillouteux pour le rendre fertile. C' est là surtout que l'on est frappé de l' importance des troupeaux de chèvres dont les sonnailles ( la cabaïra ) font un concert dont on n' a pas d' idée chez nous. C' est là que j' ai vu Jahrbuch des Schweizer Alpenclub. 56. Jahrg.,o abattre les olives d' une façon barbare puisqu' au lieu de les cueillir à la main ainsi que cela se fait en Provence où l'on maintient par la taille des rameaux, les arbres bas, on les abat à grands coups de gaules, ce qui détruit tous les bourgeons à fleurs de l' année qui suit. C' est dans ces refuges que l' homme s' est construit là-haut, vers le ciel bleu, qu' on rencontre les « braves gens » dont l' hospitalité est inépuisable, ayant le cœur sur la main. Je songe souvent à ce gracieux Venanson, hameau campé sur un éperon rocheux à près de 1200 m, au couchant de St-Martin-Vésubie et où j' ai souhaité, un soir d' été, de finir mes jours. Je repense à ce curieux Malaucène qui étale ses vieilles demeures grises que domine un clocher noir, sur la rive droite du Var, au pied d' une sombre forêt de pins. Je revois le riant groupe bien clair de la Roquette, établi sur un cône qu' il couronne et d' où il domine le pays entier. Le genêt d' or y rutile mieux qu' ailleurs et le thym semble y être plus parfumé. De sa terrasse bien éclairée, on se rend compte du cours du bas Var que l'on voit serpenter entre les branches des oliviers ou des pittoresques pins d' Alep. Un pont suspendu, le pont Charles-Albert, traverse le fleuve juste au-dessous de nous et permet le passage sur Vence et sur la pittoresque — oh combienVallée de l' Esteron. Quand vous irez par là. amis clubistes, arrêtez-vous à St-Martin-du-Var et prenez la route en zigzag qui grimpe sur la droite; il y a des raccourcis pour la descente, mais, en montant, suivez la route.Vous n' aurez pas perdu votre temps! Je songe surtout à ces multiples et pittoresques villages perchés au-dessus du cours de la Tinée, à Tournefort, qu' on aperçoit si haut niché sur les rochers blancs et jaunes qu' on frémit à l' idée d' avoir à grimper là-haut. Il y a là environ une centaine d' habitants qui disputent à ce sol aride, qui va chaque jour s' appauvrissant, quelques lambeaux de terre fertile. La vigne y donne de bons produits et, paraît-il, le vin de ce coin-là a une saveur particulière. Les cépages sont fameux ( Barbarous, Blancon, Braguet ) et ce vin se vend facilement. Il y a d' autres aires ainsi perchées! C' est La Tour, c' est Roussillon, où l'on prétend que la Croix-Bleue aurait à travailler ferme, car le vin y est de qualité; c' est encore Clans, tous placés à la base, au-dessus ou à l' entrée de vrais déserts de pierres. On comprend que ces gens-là finissent par abandonner la lutte et que le séjour des villes, où l' ouvrage est plus facile et plus commode et le travail plus rémunérateur, les attire. J' ai vu, dans les environs de Mézel ( Basses-Alpes ), un de ces villages haut nichés dont les demeures ont l' aspect encore confortables mais sont entièrement vides et désertes. A la suite de je ne sais plus quelle catastrophe, ses habitants ont évacué le pays et sont descendus, qui dans la vallée de l' Asse qui coule au pied de leur pente rude, qui dans les grandes villes de France où la vie est commode. Une vieille femme, seule avec sa chèvre, a résisté à l' exode et a tenu à finir ses jours dans son village!

Mais, revenons aux gorges de la Vésubie; elles sont en elles-mêmes déjà fort belles; ce sont celles que je visitai les premières dans les Alpes-Maritimes; aussi m' ont laissé un vivant souvenir. Ses parois, d' un gris de plomb, s' élèvent à 500 m au-dessus de l' excellente route qu' elles dominent et qui passe par un tunnel éclairé électriquement. La rivière forme là une concavité caverneuse qui m' a rappelé celle de la Marmora dite la marmite des géants, au gouffre des Busse-railles, dans le Val d' Aoste. C' est la « Tombina del Temple ». L' avantage de ces gorges-ci, c' est qu' on peut les admirer facilement, grâce à la route qui les suit sur toute leur longueur. Cette vallée est, d' ailleurs, aimable et verte, bien cultivée v et boisée. Les rochers humides sont tapissés de cheveux-de-vénus et garnis d' une flore très riche. Cette vallée de la Vésubie est la plus fréquentée, la plus habitée aussi des 4 grandes Vallées aboutissant au Var, celles du Haut-Var, de la Tinée et de l' Esteron étant moins fécondes pour l' agriculture. En suivant la route qui remonte la rivière, on voit, sur la hauteur, à droite, le village de Duranus dominant le Saut-des-Français où les Barbets de l' endroit ont précipité, lors des guerres de la première République, quelques traînards de l' armée française dans un gouffre de 300 m de profondeur. A la hauteur de St-Jean-la-Rivière, un barrage capte les eaux et les envoie, par un canal qui est une remarquable œuvre d' art, jusqu' au littoral niçois. Voici de nouveau une « Clue » que défend une batterie souterraine, et nous arrivons bientôt à Lantosque, grand bourg de 2000 habitants, bâti sur un cône rocheux qui semble barrer la vallée et dont les rues sont en escaliers; puis voici Bollène, au pied d' un antique castel ruiné, lieu de séjour estival très fréquenté. Ici nous entrons dans la zone alpestre qui a fait donner à St-Martin-Vésubie le nom de Suisse niçoise; puis nous passons à Roquebillière qui a près de 2000 habitants, lui aussi, et où la route traverse la rue principale, bordée de hautes maisons sombres. A 35 km de l' embouchure dont nous sommes partis, nous arrivons à St-Martin, « la ville » qui rappelle un peu, mais en beaucoup plus petit, notre bonne cité de Lausanne.

Redescendus au Var et remontant son cours jusqu' à la Mescla, toujours au fond des gorges sombres, nous traversons le torrent de la Tinée et remontons son cours sur sa rive droite. Les fortifications de Barma-Negra nous laissent passer, et le martagon rouge ardent continue à nous narguer du haut de ses rochers inaccessibles. Et dire que je n' ai pu en cueillir une fleur pour mon herbier! La Tinée est, comme tous les torrents de la région, un terrible ravageur. Aussi la route est-elle continuellement en réparation et la ligne du tramway, comme celle de la Vésubie d' ailleurs, est un casse-cou et un tue-chrétiens, de réputation bien établie. La vallée est des plus pittoresques, longue de 70 km et le torrent coule toujours dans un lit étroit et profond, encombré de blocs parfois énormes qui provoquent de magnifiques vagues d' une eau pure et bleu foncé. Jusqu' à St-Sauveur, qui est à mi-chemin entre le Var et St-Etienne au bout de la vallée, la route est pénible et difficile. Nous prenons le tram malgré sa mauvaise réputation et arrivons à St-Sauveur assez tôt pour y dîner des truites du torrent. La roche permienne d' un rouge-brun commence à se montrer sur les hauteurs bien boisées. La petite ville où nous sommes est un centre assez parvenu; des maisons neuves, de style quelconque, recouvertes de toits aplatis, des fabriques, des scieries, un commerce prospère qui dessert tout le pays, tout cela donne à l' endroit un petit air de capitale qui jure grandement avec le pittoresque du pays. On nous dit qu' il y a 20 auberges et débits de vin dans ce petit bourg de 800 habitants qui étale ses blanches maisons sur les deux rives de la Tinée! L' an dernier, accompagné d' un ami qui, pendant la guerre, a fait le service automobile pour le ravitaillement des forts, je m' arrêtai par là, venant de Beuil d' où nous étions partis à 6 heures du matin, et où nous avions passé la soirée en compagnie du papa Maynard, le gardien de l' observatoire du Mont Mounier, qui est mort quelque temps après. Il nous avait conté bien des choses intéressantes sur son séjour de plus de 25 ans sur ce sommet désolé où il fut, du commencement à la fin, le seul employé de l' observatoire, dépendant de celui de Nice. Il l' habitait toute l' année et cela facilitait beaucoup l' afflux des touristes vers ce sommet si merveilleusement situé et dégagé de tous côtés, véritable belvédère d' où la vue est admirable. De son sommet ( 2818 m ), on a la vue sur toute la chaîne des Alpes-Maritimes, sur le Viso, la Corse, l' Ile d' Elbe, le rocher de Caprera, que, par un temps clair, on voit nettement surgir des flots bleus, les côtes d' Italie et même le Canigou. C' est là que les botanistes suisses ont campé fréquemment sous la tente de M. Burnat et c' est de là qu' ils ont rayonné dans toutes les directions. M. Maynard était devenu un peu botaniste, lui aussi. J' ai vivement apprécié la soirée passée en sa compagnie, car il était au courant de tout et avait acquis ses connaissances par beaucoup de lecture. Malade, lors de ma visite, il exigea que je restasse auprès de lui pour causer plantes, montagnes et amis communs, s' informant de tout ce qui s' était passé chez nous pendant et depuis la guerre où il a perdu pas mal des siens, et maudissant l' impérialisme qui a déchaîné sur le monde civilisé la terrible catastrophe.

De Beuil, qui trône au sommet d' un cône très vert, nous étions montés au Col de Roubion par des pentes garnies d' une flore alpine des plus variées, où la lavande dispute la place aux gentianes acaules, à l' anémone alpine, à la campanule d' Allioni et nous avions atteint, en 3 heures, le gentil et pittoresque village de Roubion, encore l' une de ces aires haut perchées que ses habitants délaissent petit à petit pour descendre dans les villes. Nous avions fait, par un beau matin de juin, la descente du ravin de la Vioneuna où la route passe sous une cascade superbe, l' une des plus remarquables qu' on puisse voir, et où, après avoir traversé des prairies d' ancolies de toute beauté, nous avions vu les parois brun-rouges du roc permien hantées par les pyramides blanches du Saxifraga Ungulata et une joubarbe aux rosettes rouge sang empruntant sa couleur à la roche dominante. De St-Sauveur à St-Etienne on prend l' autobus et, par une route construite à très grands frais ( on dit que le coût en a été de 80,000 fr. par km ), on arrive au village d' Isola superbement encadré par d' énormes châtaigniers. Pendant 8 km la route longe la frontière italienne et l'on se demande vraiment comment font les pauvres habitants des misérables vallons que la douane sépare du territoire seul où la configuration du pays leur permettrait le débouché de leurs produits. Séparés de la commune italienne de Valdieri, à laquelle ils appartiennent politiquement, par de hautes montagnes et des cols infranchissables pendant une bonne partie de l' année, ils sont cadenassés dans la Vallée de Mollières par la douane d' un côté, par les glaces de l' autre. Aussi leur misère est-elle devenue proverbiale.

D' Isola, la route est très agréable et l' auto nous amène à St-Etienne de Tinée bien connu comme centre d' excursions. On m' a aussi prévenu que c' est une pépinière de prêtres et, de fait, beaucoup de jeunes gens y flânent qui ont des airs penchés ou contemplatifs, paraissant déjà détachés du monde. Il paraît que, pour soustraire leurs fils au dur labeur des champs, les pères de famille d' ici les préparent de bonne heure à devenir curés. Il y a à St-Etienne une école presbytérale et cela contribue beaucoup à orienter les jeunes gens de ce côté-là. En Val d' Aoste, on dirait facilement: « On les met à l' abri de la maladie des pommes de terre. » St-Etienne est un chef-lieu de canton et remonte à une haute antiquité; il a 1858 habitants, mais son importance et le chiffre de sa population diminuent rapidement. Il y a là des douaniers, des fonctionnaires, des ingénieurs, des commerçants et des prêtres; les alpinistes y viennent en été et quelques villégiaturants y passent la belle saison. Rien d' extraordinaire dans cette bourgade occupant le fond d' un riant vallon au confluent de l' Ardon et de la Tinée. Il n' y a pas un seul baromètre dans la commune et, s' il y a quelques guides, ils ne connaissent rien à la prévision du temps. J' y fus deux fois et montai aussi deux fois au fameux Vallon de Rabuons. En 1914, 5 jours avant la déclaration de guerre, je grimpai le rapide sentier qui conduit au refuge que le C.A.F. a établi sur les bords du délicieux lac de Rabuons, à 2500 m d' altitude, au sein d' une nature sauvage et dans le décor formé par les grands sommets glacés. La cascade qui s' échappe du lac juste en dessous de la cabane, laquelle est avantageusement placée sur un dur granit tout fleuri, est l' une des plus belles que j' aie vues dans ma vie. Elle s' échappe en mugissant du sombre rocher et a une hauteur de près de 300 m avec un débit que je ne puis évaluer mais qui est très supérieur à notre Pissevache. Cette pente qui grimpe à Rabuons est encore un eldorado pour le botaniste. Et le petit lac sombre et très profond qui couvre une superficie de 33 ha est entouré d' une couronne de beaux sommets dont les neiges étincelantes se mirent dans ses flots. Le Ténibres ( 3032 m ), la Rocca Rossa ( 3000 ), le Corboran ( 3011 ), le Chigon de Rabuons ( 2956 ) sont là, entourant le lac bleu-vert et lui formant une couronne majestueuse. Hélas je ne pus les admirer longtemps car, au bout d' une heure à peine, le temps se gâta et, le lendemain, je dus redescendre sans avoir pu herboriser, ni faire la moindre petite ascension. Nous rentrions à Genève, mon collègue et moi, et y trouvions... la déclaration de guerre de l' Allemagne à la France Et c' est pourquoi, l' an dernier, avec l' ami dont j' ai parlé plus haut, je fus à St-Etienne où nous arrivions par un beau soleil de juin, mais où, dès l' après, le temps se mettait à la pluie. Tous les signes sont mauvais, disait l' auber, il ne faut pas compter sur une amélioration. Vous n' aurez que le mauvais temps, dit le chef des douaniers, inutile d' essayer d' aller là-haut. Que voulez-vous, dit le facteur, nous avons le tout mauvais temps après tant de beaux jours. Vraiment, dis-je, eh bien, puisqu' il n' y a pas de baromètre dans toute la ville et que tout est au noir, moi je déclare qu' il fera beau. Hôtelier, réveillez-nous à 3½ heures, préparez-nous à déjeuner et donnez-nous quelques provisions. Et voilà comment, le lendemain, par un ciel étoile et sans nuages, nous grimpions l' étroit sentier de Rabuons. Mais la neige encombrait encore le haut du vallon, le sentier était difficile à trouver et à suivre; le lac gelé était maussade et la couche neigeuse, là-haut très profonde, atrocement molle. On enfonçait jusqu' aux épaules, le soleil était chaud, le refuge fermé —, on redescendit avec l' espoir d' avoir meilleure chance l' an prochain.

Retournons maintenant au Var pour monter à Puget-Théniers, mais par un grand contour qui nous permettra de visiter les fameuses gorges du Cians. Le chemin de fer du Var, que nous prenons à la Mescla où nous sommes redescendus, passe dans des gorges profondes et des plus pittoresques Voilà, sur la droite, un village suspendu au rocher et dominant une pente de vergers. C' est Touet-de-Beuil. Si nous grimpons là, nous y trouverons une superbe cascade qui tombe juste derrière l' Eglise. Le sacristain soulève une dalle de calcaire qui se trouve dans l' église même et nous fait voir la cascade qui mugit, là sous nos pieds, blanche et puissante!

Les rochers qui dominent sont tourmentés, montrant leurs strates très apparentes; c' est une vraie muraille en démolition. Prenons la belle route qui part de la gare et allons visiter ces fameuses gorges dont la réputation est mondiale. Il y a deux sortes de gorges du Cians, les inférieures, taillées dans le calcaire, et les supérieures qui sont de beaux grès permien rouge. Les premières, longues de 5 km, offrent une roche crétacée, d' un gris-brun; c' est une interminable suite de strates horizontales. De belles cascades y répandent la fraîcheur et la vie, et la végétation y est plantureuse.

Nous arrivons, à 500 m d' altitude, à Pradastié, dans une oasis de verdure et de prés bien frais. Les noyers et les figuiers, les châtaigniers et la vigne y foisonnent. Dominant tout le pays, les restes du château de Rigaud se dressent au-dessus de la pente abrupte. Il y a là un gentil restaurant où nous faisons un délicieux déjeuner sous la « verdura » d' une terrasse fleurie. Et puis, par la bonne chaleur de midi et du Midi, nous repartons, sac au dos, pour les gorges supérieures.

Ici, le paysage change; la route, après avoir gravi une pente très rude, s' en sous une arche naturelle en roche rouge de couleur beaucoup plus vive que celle des molasses du Rhin dont on a construit les cathédrales de Bâle et de Strasbourg. Par suite d' une illusion d' optique dont mon ami m' avait prévenu, il se trouve que tout ce qui n' est pas rocher est coloré en vert. Nos cols de chemises, nos manchettes, nos visages, tout est vert. La lumière s' altérant sous cette influence rouge, ce sont les teintes complémentaires qui dominent.

La gorge se rétrécit encore; une galerie est creusée dans le grès sanguin, puis la route longe le torrent de très près et l'on atteint un endroit où les deux parois sont si rapprochées que c' est à peine si le torrent, très profondément encaissé et la route, peuvent passer. Il fait si sombre que l'on peut à peine lire un journal et qu' on n' aperçoit presque plus la lumière du jour. Cette partie supérieure des gorges a 10 km de longueur et l'on arrive enfin à son ouverture qui donne sur des pentes boisées. La route traverse de riches pâturages; des chalets et des fermes aux toits très aigus, couverts de larges tavillons rappellant ceux des habitations du Haut-Queyras; voici des champs de narcisses et voilà une vallée largement ouverte, un vaste amphythéâtre. Sur la gauche, là-bas, sur une éminence que domine le Mont Mounier, voilà Beuil que domine son inesthétique caserne neuve et dont nous avons déjà parlé plus haut. Il siège au centre d' un vaste tapis vert et frais qui constitue l' un des plus riches pâturages des Alpes Maritimes. Des chalets clairsemés, de belles fermes en attestent la prospérité. C' est merveilleux, me dit-on, pour les sports d' hiver à cause de ses belles pentes herbeuses et planes, et l' endroit est devenu très à la mode; l' hiver, ses plateaux des Launes et du Quartier sont sillonés de skieurs. C' est cette belle pelouse de velours que traverse la route de montagne qui, sur l' ouest, descend à Guillaumes, dans le Haut-Var.

A 5 heures, le lendemain matin, nous partons pour ce Mounier dont la réputation est si bien établie qu' il éclipse tous les autres sommets des Alpes Maritimes, même les rois, comme l' Argenterà et le Ténibres qui le dépassent en altitude. N' est pas, lui, le plus élevé du département? On suit le torrent de Cians qui, ici, est bien autrement modeste et tranquille que dans les gorges qu' il a creusées en dessous en déversoir de toute la chaîne que nous avons devant nous, et on grimpe le sentier muletier qui le domine sur sa gauche. Bientôt, la pente devient plus raide et le chemin serpente sur les flancs rocailleux du Mont Mulinés. Le talus est aride et pierreux; il est pourtant tout émaillé de jolies fleurs dont les parfums se répandent autour de nous. On zigzague un peu, puis on arrive à un col dit: « Pas de Mulinés » ou de « Muliner », d' où la vue est déjà très belle.Voici la colline des Aïghettas, d' où s' échappent des sources d' une eau vive et pure. Mais la pente est de plus en plus pierreuse et rappelle celle du Mont Ventoux sauf dans sa teinte qui est ici foncée. En effet, le calcaire du Mounier est une sorte de marbre gris veiné de spath très blanc et les yeux supportent mieux le rayonnement du soleil ici que sur le sommet provençal. Mais les pentes y sont également arides et pierreuses; et dire qu' il y a un siècle et demi ces pentes étaient recouvertes, au dire du père Maynard, de forêts superbes et fraîches dont il ne reste pas la moindre trace!

Nous tirons sur la gauche en laissant à notre droite une belle masse rocheuse, sorte de table gigantesque de roche sombre qu' on nomme les « Barres du Mounier » et qui constituent les assises de la montagne. On atteint un col où l'on déjeune auprès d' une eau délicieuse qui murmure et sourd de ce monceau de cailloux. A 7 heures, nous sommes près d' une ancienne écurie, utilisée par les muletiers pour y abriter leurs bêtes, car le sentier muletier s' arrête un peu plus haut. On contourne ainsi les « Barres » et l'on découvre bientôt les deux sommets du Mounier sur la droite; d' ici ils ont l' aspect de la Bella-Tola avec leurs stries de neige et le cône tronqué du Mounier. La grimpée devient pénible sur le pierrier aride et brûlant. L' arrête est encore bien haute et nous apercevons la brèche qui fut produite en 1820 par l' écroulement d' une partie de ce sommet; le pierrier que nous traversons est le résultat de cet écroulement. Il faut prendre par l' arête orientale, nous avait dit Maynard. Nous sommes partis trop tard et dame Flore m' a un peu trop retenu sur la route; ce que c' est que de coqueter avec elle! Enfin, après une bonne transpirée, nous voici à l' arête et, à 10 heures, nous atteignons le sommet ( 2818 m ). Nous avons mis deux heures de plus que l' horaire ne l' indique, puisqu' il y a trois heures de montée. Ce sommet est merveilleusement situé. Son panorama s' étend des Basses Alpes jusqu' à la mer. La grande bleue, l' éter bleue, la nappe d' azur est là qui dort au delà des monts qui nous en séparent. On voit d' ici toutes ces chaînes des montagnes du Midi bizarrement enchevêtrées et coupées par des vallées; on voit ou l'on suppose les gouffres profonds qu' ont creusés les torrents, des gorges immenses, des abîmes sans fond. Ici et là, de riants villages couronnent des collines boisées " d' oliviers, ou étalent leur bien-être au haut d' un rocher. Et, tout autour, ce sont les hauts sommets glacés, les reines des Alpes-Maritimes qui plongent leur granit noir dans l' azur du ciel. Par un temps très clair, nous a dit Maynard, on voit la Corse, l' Ile d' Elbe, le Rocher de Caprera sortant des flots et même, à l' ouest, les montagnes de Provence, puis, rarement, tout au fond, le Canigou dans les Pyrénées orientales. A 15 minutes plus bas, vers le nord, la montagne tombe à pic et, par un superbe couloir rocheux, les neiges et les eaux, les cailloux et les boues, se précipitent vers la Tinée. ' C' est le seul précipice de la montagne dont l' ascension, la question chaleur réservée, n' offre aucun danger et est plutôt facile. Ici encore je puis établir une comparaison avec la Bella-Tola sauf que le sentier muletier ne monte pas jusqu' au sommet.

L' observatoire établi sur le sommet occidental ( le plus bas des deux ) en l' an 1893 a dû être fermé pendant la guerre. Il est abandonné et les instruments ont été transportés à l' observatoire de Nice.

Du côté sud, on monte au Mounier par deux routes différentes outre celle déjà décrite. Il y a celle qui, de Guillaumes dans le Haut-Var, suit le torrent de Tuebi, passe à Péone où conduit une bonne route carossable et, de là, grimpe à l' ouest de la montagne par un chemin muletier. C' est la route la plus fréquentée. Puis on y monte de la Tinée par St-Sauveur, le Col de la Couillotte et l' arête orientale. On y monte aussi du côté nord en passant d' Isola ou de Roja.

La descente sur Isola dans la Tinée est facile et rapide. Elle offre des sites variés et sauvages; des rochers qui surplombent une grotte forment comme autant de châteaux-forts extrêmement pittoresques, des grottes et des brèches fantastiques. Le rocher, sur cette pente nord-orientale, est merveilleusement travaillé, fissuré, démantelé. Une sorte de chalet-abri rappelant ceux qu' on rencontre dans les Alpes de Garda, se trouve à la Barra dei Buons dominé par des rochers impossibles; puis on passe le fameux défilé de Largon qui conduit dans une alpe fleurie et verdoyante où commence la descente sur Isola de Tinée.

Mais nous redescendons à Beuil, car notre but est de rentrer par le Haut-Var et de visiter Puget-Théniers. C' est pourquoi, le lendemain, au chant du coq, nous quittons Beuil et suivons la belle route qui, vers l' ouest, traverse le gras pâturage et nous conduit au Col du Quartier ( 1680 m ). Nous trouvons là un torrent dont le renom de dévastateur a retenti dès longtemps à mes oreilles. C' est l' Aiguë blanche, qui rejoint plus bas le Tuebi; il descend à Péone, puis à Guillaumes où il se jette dans le Var non sans faire chaque année d' importants dégâts. Ah! si les hommes n' avaient pas déboisé!

La descente sur le Var nous amène dans un paysage différant entièrement de la verdure de Beuil. L' aspect est sauvage et attristant. Le Tuebi joue parfois des tours aux voyageurs. Nœtinger raconte qu' il montait un jour de Guillaumes à Beuil avec un ami et qu' au moment où ils venaient de quitter les terrains arides qui forment le versant gauche du Tuebi, alors qu' ils allaient entrer dans la région heureuse et paisible de Beuil, un orage éclata soudain qui les obligea à s' abriter sous un rocher. Tout-à-coup ils virent arriver avec un bruit sourd une masse d' eau gris jaunâtre lancée au galop sur la pente; elle se précipitait, aveugle, brutale comme un taureau qui voit rouge. Çà et là des pans de terre sapés glissaient incapables de résistance et s' abîmaient dans le flot tumultueux. Rien ne peut donner une idée de la soudaineté et de la violence des crues du Tuebi. Il est pourtant des humains qui ont établi leurs demeures en ces lieux. Au pied d' un haut rocher de blanc calcaire dolomitique, tout déchiqueté et pareil à un château-fort, d' humbles maisons s' abritent et abritent à leur tour des habitants qui vaquent ici à leurs travaux agricoles et à l' élevage du bétail; c' est Péone.

Le paysage devient de plus en plus sauvage et désolé; tout y est gris, bleuâtre ou jaune suivant la nature de la roche. Dans ces masses de calcaire triasique, le Tuebi s' ouvre violemment un passage vers le Var, et il le creuse chaque année davantage. Enfin, on arrive à Guillaumes, dominé par deux sortes de ruines: celle d' un vieux castel des comtes d' Arles et celle qu' a construit la nature en tourmentant le rocher dolomitique qui domine le tout. J' y suis arrivé un jour au coucher du soleil et j' ai gardé le souvenir de couleurs fantastiques, de teintes chaudes et vives. La ville de Guillaumes est un bourg modeste de 1200 habitants à peine. Mais c' est un centre d' où partent les ascensionistes pour une foule d' ex dans le Haut-Var. Par le Col de la Cayolle ( 2352 ), on passe à Barcelonnette tandis que par celui de Champs, bien connu des botanistes ( 2191 m ), on atteint Colmars et le Haut-Verdon. Le village d' Entraunes ( 1260 m ait .) est l' un des centres d' alpinisme des Alpes-Maritimes. Nous n' y allons pas cependant et redescendons le Var.

En dessous de Guillaumes, le paysage se modifie. Ce sont ici de vrais mastodontes de pierres de couleur rougeâtre, à l' aspect imposant, parfois terrifiants qui donnent un cachet d' incomparable grandeur tandis qu' au fond de la gorge, les flots agités du Var remplissent les échos de leur tintamarre. On descend la pente de « Tirabous » ( Tirebœuf ) et l'on entre bientôt dans une des plus belles gorges des Alpes-Maritimes dont je ne sais plus qu' en dire tant j' ai déjà usé et abusé des superlatifs. Ces gorges de Daluis sont très réputées et, avec celles du Loup, près de Grasse, ce sont les plus visitées. Le Var a tracé, vers le Pont de Gueydan, sa route à travers la roche en une gorge si étroite que, comme au Cians, c' est à peine s' il y a la place pour la voie publique et le fleuve, la gorge ayant à peine 10 m d' ouverture. On arrive à Entrevaux, qui appartient au département des Basses-Alpes, lequel pousse ici une pointe dans celui des Alpes-Maritimes. Petite bourgade de 1239 habitants campée pittoresquement sur l' éperon rocheux qui barre la vallée, ancienne place forte entourée encore de murailles et ayant conservé ses portes intactes.

A 6 km plus bas, nous entrons à Puget-Théniers, sous-préfecture formée de quelques rues groupées autour du Var et de la Radoule. Des fonctionnaires, des gendarmes, des avocats, une fabrique de meubles qui occupe des ouvriers socialisants, des auberges, de gentils hôtels donnant sur une place bien ombragée et deux rues étroites; le tout est dominé par des pentes rocheuses entièrement déboisées et arides. Et pourtant il y a de la poésie et du charme dans cette petite ville du Midi. Le samedi, et en été aussi le mercredi, on lave les rues pour une vidange générale en détournant le cours de la Radoule qui traverse alors toute la ville en pente ( il faut rester chez soi ces après-midi-là à moins d' être munis d' une paire d' échasses ). Au-dessus de la ville est la place de l' aire où l'on bat le blé; les maisons sont hautes et bien bâties et l' église s' élève à côté du bourg. Nous prenons ici la grande route de la Penne qui conduit dans la belle et pittoresque vallée de l' Esteron, pays séparé du monde, à la population intelligente et forte, dure au travail, cultivant ses vignes et ses oliviers, distillant sa lavande et filant son chanvre, qui vit sa petite vie tranquille et particulière sans trop s' occuper des bruits de la ville. A la passe de Biolan, qui est le point culminant, j' ai éprouvé une des grandes joies de ma vie. Tandis que mon fils laissait souffler son cheval en nage, je fouillais les rochers dominant la route et y trouvais la fameuse campanule à fleurs jaunes ( C. petraea ) qui n' était indiquée que beaucoup plus haut dans l' Esteron, en un lieu presque inaccessible. Le premier village qu' on rencontre ici est le curieux Sigale, dont la silhouette pittoresque est restée ancrée sur ma rétine. Puis la route descend, contourne d' énormes rochers rouges dressés en forteresses, où la flore du Midi s' étale en reine et maîtresse; et l'on arrive enfin au débouché du Vallon de Cuébris au très curieux village de Roquesteron formé de deux bourgs différents et dont la population est d' origine mauresque. C' est un centre d' excursions très intéressantes et variées, où il y a un bon hôtel et où le peintre a de quoi glaner et l' archéologue de belles études à faire. A 6 km plus bas, nous rentrons vers le Var, à l' endroit où se trouve le Pont Charles-Albert dont j' ai parlé plus haut. Mais, plutôt que de descendre sur Nice, nous préférons tourner sur la droite et enfiler la belle route de Vence et Grasse en suivant la base même des montagnes. Les orangers, les mandariniers et les citronniers forment des vergers plantureux, et le paysage respire la richesse et la prospérité. De vastes cultures de fleurs, des champs d' œillets et de rosés embaument l' atmosphère.

Près de Vence, nous traversons un vignoble unique en son genre; la vigne y est cultivée en hutins et les grappes vermeilles sont conservées pendant l' hiver sur les ceps, cueillies au printemps et vendues au poids de l' or. Vence est une vieille cité du temps d' Auguste, sise dans une position superbe. Beaucoup d' hôtels, de pensions, de bruit à sa pérypherie, mais calme complet à l' intérieur de ses rues étroites et de ses places antiques.

La route continue, superbe toujours, jusqu' au curieux bourg de Tourettes qui domine le pays. Là-haut, à 1000 m d' altitude, s' étale un plateau merveilleusement vert, porté par de formidables assises de calcaire coloré. On y monte en une heure par une route de montagne qui offre au botaniste la quintessence de la flore du riche Midi. Grimpant là, sac au dos, j' ai passé des heures inoubliables; mais je ne puis plus vous ennuyer de mes noms techniques et vous fais grâce de la liste très longue des beautés entrevues. Le plateau de Courmettes a été acheté par un comité protestant français pendant la guerre pour y soigner les blessés de notre confession qui étaient victimes, dans les hôpitaux ordinaires, des assauts des sœurs et des prêtres. Le jeune pasteur Roussel, qui fit des études d' ingénieur, y a transformé l' antique castel du lieu en un sanatorium avec terrasses en plein midi.

Le sanatorium de Courmettes ^a pour directeur M. le Dr Monod, et j' ai passé là-haut de beaux jours l' an dernier. C' est un site merveilleux, abrité des vents du nord et d' où la vue s' en va aussi loin que l' œil peut percevoir. La Corse, là-bas, sort des flots bleus; le littoral est à nos pieds et, la nuit, le phare d' Antibes projette ses lueurs alternantes jusque sur votre lit. Les prés sont émaillés des fleurs les plus brillantes. Des champs de narcisses y sont ravagés par les sangliers qui, ayant dévoré les truffes, abondant sous les chênes, s' attaquent aux tubercules des plantes, même à ceux si modestes des orchis. J' ai vu là des chênes-verts qui sont les plus beaux du littoral. La vigueur des arbres, dans ce sol riche et profond, au pied de ces monts dénudés tout tapissés de lavande et de thym, est exceptionnelle. Les vergers établis par Roussel — mort à la peine — prospéreront certainement dans des conditions aussi favorables. Un jeune officier écossais m' a fait gravir les pentes des environs et m' a conduit un jour à ce curieux village de Gourdon, perché sur son rocher perpendiculaire. De là, je suis monté au plateau désolé de Caussols qui est le sanctuaire de la botanique et ai vu là de vastes prairies de pivoines carmin entourant un gouffre d' aspect fantastique. Ce plateau de Caussols est réputé depuis des siècles; il domine la ville de Grasse et possède un village important qui n' est habité que l' été. C' est le pays des genêts et des cistes; la couleur, les parfums, le ciel pur, l' alouette qui chante et l' eau qui mugit, tout vous grise sous le brillant soleil du Midi. Une bonne route descend sur Grasse et, en 3 heures, vous conduit à St-Vallier au travers d' un pays rocheux, où la pierre richement colorée est tourmentée par les âges. A St-Vallier passent les autobus qui descendent de Castellane ou de Thorens par des routes taillées dans des pierriers éblouissants qu' animent les genêts d' or et la belle globulaire en arbre ( G. alypum ) aux fleurs bleu-gris. Grasse est là qui s' étale sur sa pente ensoleillée. C' est la ville située sur la montagne, celle qu' on aperçoit de loin et qui, depuis longtemps, a attiré mon cœur d' amoureux de lumière et de beauté; Grasse la belle, l' heureuse et la parfumée. Elle fut cité romaine, puis République indépendante. Actuellement c' est un centre industriel de 1er ordre avec 20,000 habitants, célèbre surtout par ses parfumeries. Le pays entier qui s' étend à ses pieds est un jardin fleuri et parfumé où l'on cultive en grand: jasmin, rose, réséda, orangers, jonquilles, violettes et tubéreuses pour les transformer en essences diverses. C' est « Le Jardin » et c' est aussi le pays de la joie et du repos, malgré ses deux gares et ses deux lignes de chemin de fer. L' intérieur de la cité est très moyennageux et très pittoresque; les quartiers neufs s' étalent autour du centre provençal et l' entourent d' un cadre riant et varié. J' ai donné ailleurs les impressions ressenties lors de ma première visite à cette reine du Midi1 ) et ne puis, pour terminer cette longue étude, mieux faire que de convier mes collègues clubistes à faire un jour le petit crochet, de Cannes ou de Nice qui les y conduira facilement. Ils ne regretteront pas les quelques heures que cela demande et conclueront avec moi que c' est là qu' on voudrait pouvoir venir se reposer de tous les tracas de notre vie agitée et fatigante.

* ) Echo des Alpes, juin 1913.

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