Dans les montagnes corses.

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Le petit jour...

Du pont du « Corsica », où nous avons passé la nuit étendus sur nos sacs et sur de vieux journaux, nous admirons, en compagnie de quelques passagers, le bleu étonnant de la Méditerranée. Des nuées traînent vers l' est, et nos yeux cherchent en vain, parmi leurs vapeurs floconneuses, les sommets de l' Ile de Beauté.

Les premières lueurs du soleil levant colorent bientôt le ciel de teintes irisées qui font luire les eaux calmes de la mer. Tout à coup nous entrevoyons, très haut dans une ceinture de nuages, les montagnes élancées qui nous attirent depuis de longs mois, et qu' enfin nous allons toucher. La côte dentelée, bordée de rochers à pic, se dessine peu à peu; nous approchons. Le soleil brille lorsque nous arrivons à Calvi.

Calvi: délicieuse vieille ville-forteresse, perchée sur un promontoire de granite dont les flancs, couverts de cactus, plongent dans une baie admirable. Un petit port tranquille; quelques palmiers devant une auberge sympathique; un gros homard aux reflets azurés qui gigotte, attaché à une ficelle, sur le seuil de la grande salle c.allée et nous met en appétit. Nous commandons un repas sérieux, pour gens affamés qui ont fait 300 kilomètres sur mer, et allons prendre un bain dans le fond sableux de l' anse arrondie.

Le premier contact ies pieds nus avec la terre corse est douloureux: partout des herbes piquantes et des plantes épineuses; mais l' eau est exquise et nous pataugeons avec volupté. A 9 heures, par un soleil déjà brûlant, nous avalons avec joie une délicieuse langouste, des œufs, du fromage, des fruits, le tout arrosé d' un vin capiteux auquel nous nous ferons, par la suite, beaucoup plus facilement qu' aux épines du maquis.

Notre navire nous reprend, après une visite de la pittoresque haute ville, et nous conduit, en longeant de beaux rochers dorés, à Ile Rousse, autre charmant petit port tranquille. Il est 13 heures; le soleil corse tape ferme sur nos personnes septentriolaies, et se montre du premier coup ce qu' il est: quelqu'un avec qui l'on ne plaisante pas. Nos gros sacs, par une immédiate réaction, nous paraissent bien lourds. Que dis-je? impossibles à porter, même en pensée, dans un pays arrosé de tels rayons. Nous allégeons donc leur poids d' un bon tiers qui est expédié à Ajaccio où nous devons nous rembarquer, dgns 15 jours, pour le retour. Pas question de retour, pour l' instant, et tout en nous abreuvant, nous précisons l' étape de la journée.

Un curieux petit sif :let, sur trois notes descendantes, nous fait dresser l' oreille. C' est un train, tout petit également, qui vient nous chercher; un joujou! Comment cette locomotive lilliputienne pourra-t-elle monter des rampes rapides, le long d' une voie tortueuse et accidentée? Il est vrai que le train n' est pas gros lui-même, mais pourtant?... .Nous nous introduisons en nous baissant dans un minuscule wagon; le manque de place y est compensé par la température, qui ibonde. Et nous partons, longeant tout d' abord la rive vers l' est, pour pénétrer ensuite dans l' intérieur du pays. Le petit train grimpe avec une ardeur inattendue; des champs d' oliviers séculaires, aux troncs énormes et tordus retiennent nos regards. Ils se font rares, de plus en plus, puis sont remplacés par des chênes-liège à mesure que nous montons le long des collines man:.données, et bientôt nous sommes dans le maquis. Presque aucune trace d' habitation; tout à l' entour, des sommités dénudées ou vêtues d' une végétation hirsute; dans le bas, d' où nous venons, la mer qui de temps à autre se laiss; voir, toujours plus lointaine et vaporeuse...

La Corse, au point de vue de son relief, est divisée en deux parties d' as bien différents, division qui, d' ailleurs, est en relation intime avec la constitution géologique du pays. Dans ses très grands traits, cette constitution est la suivante: si l'on tre une ligne presque droite, allant d' Ile Rousse à la marine ( port ) de Solenzara, cette ligne, dirigée à peu près du nord au sud, divise l' Ile en deux parties. La partie occidentale, occupant environ les deux tiers de la superficie tots le, est formée de roches eruptives ( granite, porphyre, granulite, etc. ); la partie orientale, le tiers restant, est constituée par des roches sédimentaires. La première, en conséquence, offre un relief hardi, où dominent les sommets abrupts, les aiguilles aiguës et verticales, les gorges profondes et encaissées. La seconde, au contraire, présente des croupes arrondies, des contours d' un modelé atténué, des vallées largement ouvertes, au profil en V très adouci. Les côtes font ressortir le même contraste; la côte occidentale très découpée, est bordée de rochers taillés à pic sur la mer, de falaises prodigieusement hautes et vertigineuses; la côte orientale, unie et presque rectiligne, est occupée par de grands étangs —tels ceux de Biguglia, de Diane, etc., paradis des chasseurs, mais malheureusement infestés de malaria — par où la montagne vient, en pente douce, mourir dans la mer.

Point n' est besoin de dire que c' est la région occidentale qui nous tente particulièrement, et que ce n' est pas pour gravir des sommets en dos d' âne que nous nous sommes encombrés, au grand étonnement des Marseillais et des Corses eux-mêmes, de piolets et de cordes. Nous avons l' intention de parcourir l' île du nord au sud en traversant ses principaux sommets, et circulant surtout à pied. Si ce programme ne fut pas ponctuellement exécuté, il faut en accuser, non pas notre bonne volonté, mais le soleil corse qui vint — chose admirable à dire — rafraîchir quelque peu notre ardeur.

Notre petit train s' arrête, et nous dépose en plein maquis. Munis simplement d' une carte pour automobilistes et de vagues renseignements fournis par quelque naturel, nous avons bientôt fait de perdre le chemin, et nos mollets font ample connaissance avec les arbustes piquants et les plantes épineuses qui remplacent ici l' herbe des prairies alpestres.

Un sentiment étrange de nouveauté nous envahit. Nous ne sommes pas bien loin de chez nous, pas très éloignés des Alpes, et cependant nous nous sentons plongés dans l' inconnu. Rien ne nous rappelle nos montagnes de Suisse avec leurs pâturages plantureux, leurs villages de vieux chalets noircis, leurs forêts de mélèzes ou de hêtres, leurs sommets étincelants de neige. Pas une plante familière ne frappe nos regards. A nos pieds, une végétation sèche et rude, tout en aiguilles et en feuilles dures; des arbustes rabougris et morts en apparence. En cette fin de juillet, si radieuse dans les Alpes, le sol est jauni déjà et brûlé comme en une fin d' été. Pas un village en vue; pas une bergerie, pas un être humain. Nous sommes comme perdus dans un pays vierge dont nous ferions, les premiers, l' exploration et la conquête. De grosses fourmis, plus grosses que nature nous semble-t-il, grimpent sur nos souliers ferrés alors que nous prenons notre première collation; un massif cerf-volant, inattendu comme une caricature, passe en vrombissant sur nos têtes

Et ce n' est pas un des moindres charmes de ce pays que cette absence complète de « déjà vu », cette solitude impressionnante, ce sentiment de parcourir en explorateurs une région pourtant très visitée. Il faut bien dire que nous sommes à une époque de l' année où les touristes, craignant les fortes chaleurs, sont extrêmement rares; que nous avons laissé loin derrière nous, avec intention, les régions fréquentées par les curieux. Ceux-ci, pour la plupart, voyagent en automobile et ne quittent qu' exceptionnellement, et forcés par le désir de « faire » quelque site renommé, la grand' route poudreuse et banale. Une fois de plus nous bénissons l' organisation bienveillante, fille de la mode, qui en tous pays canalise le flot des visiteurs en des voies étroites et rigoureusement tracées, laissant aux vagabonds comme nous la grande nature libre et impolluée.

Que ne sommes-nous lu commencement de mai! A ce moment-là, en effet, la Corse tout entière est €n fleurs, et le spectacle doit être admirable de ces pentes couvertes à l' infini de corolles d' un jaune éclatant, de ces bruyères géantes, hautes de quatre a cinq mètres, chargées de grappes de fleurs blanches qui embaument l' air de lear parfum. Les sommets eux-mêmes, au lieu d' être pour la plupart arides et secs, portent au printemps une superbe parure de neige. Mais ne nous plaignons pas; les pays du soleil ont un charme particulier et puissant alors que le soleil est roi. Et nous avons une idée de ces senteurs balsamiques célébrées par tous ceux qui ont visité ce pays, car la plupart des plantes de Corse sont résineuses et répandent, même défleuries, des odeurs à la fois suaves et pénétrantes.

Nous marchons tout en admirant, et trouvons enfin, dans le fond de la vallée, la route qui conduit de Ponte Leccia à Maltifao où nous comptons dormir. Nous arrivons à la nuit dans cette dernière bourgade, pittoresquement perchée très haut sur le flanc de la montagne, fourbus et assoiffés; pas d' hôtel mais une très modeste auberge dont les propriétaires nous offrent leur chambre, nous faisant ainsi goûter cette hospitalité corse tant vantée, et avec raison.

Nous ne fermons guère l' œil pourtant, car le village est en rumeur; des élections ont lieu, et in politique locale a le don de passionner les habitants de l' Ile autant et plus c;ue nulle part au monde. Les résultats du scrutin ne sont pas connus encore; ils ne le seront que le lendemain. Et cependant le parti qui se croit vainqueur célèbre cette victoire comme s' il la tenait. Toute la nuit nous enter.dons des chants et des cris, des coups de pistolet tirés sous nos fenêtres, ces explosions de pétards et de boîtes qui font résonner les échos d' alentour. C' est un admirable charivari, où la chaleur de l' âme corse nous est révélée, comme le fut celle du soleil dans la journée précédente.

Le petit jour nous su -prend sur la route d' Asco. Pour atteindre ce village perdu dans la montagne, on remonte, sur un sentier muletier, une gorge étroite et sauvage creusée; par le torrent dans la granulite, qui offre des perspectives de toute beauté. Comment rendre par des mots, et par des mots imprimés, l' imprévu de ces roches taillées en parois formidables, chargées de clochetons, de sculptures aux formes capricieuses et bizarres qui rappellent celles qu' on trouve dans les fameux calanques de Piana, dans les gorges de Santa-Regina, ailleurs encore en Corse? Comment dire la couleur de ces roches aux premiers rayons du soleil, les tons chauds et violents, jaune-doré, violets, fauves, qui éclatent partout? et le torrent limpide qui cascade dans le fond, remplissant de son eau verte et limpide de grandes vasques de pierre qui nous invitent à la baignade?

Mais il faut marcher. Par bonheur, une fontaine jaillit sur notre route; nous délayons du lait en poudre, coupons prudemment le liquide d' une goutte d' eau de cerises, et buvons d' incroyables quantités de ce breuvage exquis.

Le dernier bout de chemin, avant Asco, est un raidillon pierreux où nous haletons en plein midi. Nous sommes heureusement distraits de nos peines par la faune de la région qui se manifeste tout d' abord par une multitude de lézards. Rien de plus joli que ces petites bêtes, colorées en gris-brun, vert-bronze, vert-émeraude même, qui à chaque instant filent sous nos pas et font l' étoile de tous côtés. Lorsqu' on les voit immobiles sur un rocher on les prendrait pour de vrais bronzes de cheminée, sculptés par un artiste, tant ils sont gracieux, vert-de-grisés, et bien imités. Certains ont de 30 à 35 cm de longueur, mais la plupart sont petits et délicieux à voir.

Un autre échantillon caractéristique de la faune corse, ce sont les petits ânes; des ânes microscopiques, auprès desquels ceux du Salève paraîtraient démesurés. Ils sont tondus de près alors qu' en hiver et au printemps ils sont couverts de longs poils brunâtres; ils portent du bois, des provisions, ou des naturels. On les rencontre partout et leur air doux et résigné va au cœur. Ils ne sont pas chers; on nous en offre un pour 200 fr., ce qui fait 28 fr. de notre monnaie; nous l' achèterions volontiers pour porter nos sacs, quitte à le revendre à perte à Ajaccio, n' étaient les montagnes que nous avons l' intention de traverser et sur lesquelles nous aurions grand' peine à le hisser.

Enfin, les naturels eux-mêmes. Les hommes ont fort bon air dans leurs habits bleu-foncé, bien coupés, pas paysans-endimanchés du tout, mais pimpants et propres. Ces hommes sont petits en général, mais fiers et agiles, maigres comme des méridionaux, très bruns de peau et noirs de cheveux. Très aimables aussi, et cordiaux, parlant le français avec un fort accent; car si le français est enseigné dans les écoles, la vraie langue nationale est un dialecte italien, sonore et rude. Nous n' avons rencontré dans notre voyage que des gens sympathiques et complaisants.

Les femmes, en Corse, semblent être occupées tout le jour et exclusivement à chercher de l' eau, et l'on ne comprend pas comment elles arrivent à effectuer leurs autres besognes domestiques. A Asco, il n' y a qu' une seule source, située au bout du village; elle sort pittoresquement du rocher, dans une sorte de crypte moitié naturelle moitié construite. Tant que dure le jour — et peut-être même la nuit, mais nous n' y étions plus —, c' est un défilé ininterrompu de femmes de tous âges, portant sur la tête un seau de bois ou de métal qu' elles vont remplir à la source pour le reporter ensuite à leur demeure. Quelques-unes sont jolies, avec leur visage rond, leur teint très mat et peu hâlé, leurs cheveux noirs d' encre et de grandeur naturelle, leurs yeux souvent étrangement clairs. Toutes sont aimables et curieuses de voir des étrangers, genre d' animaux peu connus dans ce coin retiré.

Dans le courant de l' après nous percevons l' urgence d' alléger encore nos sacs. Naïfs, nous avions projeté de grandes choses: chevauchées d' arêtes vertigineuses, journées entières de varappe... Le grand soleil du midi met son veto. Nous emplissons donc un vieux sac à pommes de terre d' une corde de 30 mètres et d' autres « impedimenta », comestibles ou non; un homme d' Asco, pour un salaire dérisoire, se charge de le véhiculer à Ponte Leccia et de l' expédier à Ajaccio. Et nous partons dans la direction du Monte Cinto, à la recherche d' un gîte.

Après une heure et demie de marche au milieu des lézards, nous avisons une petite esplanade, au bord du torrent, abritée par de grands pins. Nous débarrassons tant bien que mal de tout ce qui pique deux à trois mètres de terrain. L' air est d' une douceur exquise, et jamais nuit à la belle étoile ne fut plus confortable.

Pour atteindre le piei du Cinto, on traverse la forêt de Carozzica qui occupe tout le fond de la vallée; c' est presque une forêt vierge. Le manque de voies de communications oblige à la laisser à elle-même comme certaines forêts du Valais; les pins qui la constituent en grande partie périssent sur place, s' inclinent et tombent avec un naturel abandon plein de pittoresque. Deux heures durant nous cheminons parmi cette sauvage végétation sur un bon sentier, en admirant les arêtes découpées qui se dressent dans le ciel.

La forêt, peu à peu, se fait moins dense, le sentier se divise et se perd. D' énormes pins isolés, aux branches tordues par les intempéries, se dressent parmi les blocs de rochers et, ô miracle, de l' herbe, de la vraie herbe presque tendre pousse par place, dont nous profitons abondamment. Nous dépassons la bergerie de Manica, abandonnée et si lamentable que nous préférons le plein air, si peu exigeants que nous soyons, en montagne, pour l' abri nocturne. L' eau très fraîche du torrent ( nous sommes à 1800 mètres environ ) nous offre, en un bassin profond alimenté par une cascade, la piscine de natation et la douche combinées, et nous nous organisons pour la nuit.

Dire que l'on dort très bien, à cinq, sur un lit de genévriers, serait exagéré... mais nous n' uvons rien trouvé de plus tendre. Aussi le lever est-il facile, à 1 heure du matin, et nous nous lançons avec ardeur à l' as du Cinto.

Quel plaisir intense c ue de chercher sa voie, dans un pays tout neuf, sans indications précises sur lu route à suivre, sans aucun sentier, au travers des rochers et des neiges qu: accaparent maintenant toute la place! Malgré la nuit très sombre nous trouvons sans trop de peine les passages repérés la veille; nous sommes cette fois dans notre élément. Le jour peu à peu se lève, admirable; nous allons lentement et tout à coup la grande paroi du Cinto, formidable masse de porphyre, se découvre à nos yeux. Un névé très raide, un passage au rocher assez délicat parce qu' une coupure profonde s' est formée entre la neige et la paroi puis c' est l' ivresse de la varappe dans le plus beau rocher qu' on puisse rêver. Toutes les prises sont franches, et malgré la pente extrêmement forte, nous avançons sans grande difficulté. Nous avons l' im nette de nous ê;re engagés trop tôt dans la paroi; il eût fallu contourner encore un éperon vers l' ouest, en remontant la vallée presque jusqu' à la ligne de faîte. En.effet nous rejoignons bientôt, en traversant cet éperon, une voie plus aisée; elle nous fait regretter l' autre...

Une belle arête terminale et voici le sommet. Il est 9 heures; le temps est radieux, le panorama immense; les deux tiers de la Corse s' étendent à nos pieds et la mer, au delà, scintille à perte de vue. L' impression de nouveauté, déjà ressentie, nous saisit une fois de plus: parmi tous ces pics, toutes ces arêtes, tous ces sommets qui nous entourent, pas une figure de connaissance, rien à quoi nous puissions mïttre un nom sans le secours de la carte, aucune silhouette familière. Mais de toutes parts de la beauté, de la couleur, de la ligne — et au-dessus, un ciel d' azur profond.

Tandis que, depuis 48 heures, nous n' avons pas vu âme qui vive, nous ne sommes plus seuls; un petit détachement de soldats bleu-horizon occupe, non loin de la pointe, un baraquement; une autre escouade campe également sur le Monte Rotondo, où nous serons dans trois jours, et qui dresse au sud son profil dentelé et hardi. C' est une expédition topographique; il s' agit de relier trigonométriquement la Corse au continent par le moyen de visées faites de nuit sur des repères lumineux placés dans la région de Nice et sur les îles italiennes. Une incertitude de l' ordre de 50 mètres règne, paraît-il, sur la situation exacte de l' Ile, et le géologue et topographe bien connu, Heilbronner, a entrepris de la faire disparaître.

Une agréable causette avec ces alpinistes scientifiques nous attarde quelque peu, comme aussi la splendeur du paysage à laquelle il est difficile de s' arracher; il est déjà 11 heures lorsque nous quittons le sommet. Nous manquons la trace de descente utilisée par les soldats et nous trouvons bientôt dans un immense couloir de porphyre, en forme de gouttière, qui éclate de vives couleurs. Orienté qu' il est vers le sud, les roches en sont brûlantes, et nous zigzaguons en cherchant notre voie, d' ailleurs aisée, hébétés de chaleur. Tout au bas s' étend une verte prairie, et très loin le village de Calacuccia, but final de l' étape. Nos pieds escomptent déjà la douceur tendre de l' herbe, nos gosiers la fraîcheur des sources murmurantes... Cruel espoir! Deux heures durant nous descendons l' interminable couloir et, arrivés au bas, c' est un désert aride, planté de buissons épineux qui nous accueille. Nous allons, allons toujours sous le soleil qui flambe, rôtis comme poulets au four. Un instant, une grosse roche nous offre son ombre maigre; tels des moutons, nous nous collons à la paroi protectrice. Quand enfin nous arrivons au petit hameau de Lozzi, la jeune fille de l' auberge n' a pas assez de mains pour nous servir; à sa stupéfaction, coup sur coup, les pots, les brocs d' eau disparaissent, mêlés de tous les liquides imaginés par le génie humain: sirop, vermouth, bière, limonade...

Une pareille soif est une chose divine !...

Calacuccia; un souper; un lit. Notre programme portait la traversée sur Corte par un petit col de gazon ( hem !) et la forêt de Ta vignano. La lassitude, la crainte des épines qui est en Corse le commencement de la sagesse, nous inspirent une heureuse idée: le génie de l' homme n' a pas inventé la boisson seulement; il a inventé la roue; la roue sert à construire des voitures; profi-tons-en, et descendons les gorges de Santa-Regina pour rejoindre le train qui va de Bastia à Corte.

Notre voiture utilise au minimum l' invention géniale, car elle n' a que deux roues, en vérité très hautes; mais elle possède en revanche un tout petit mulet et un charmant conducteur. Le mulet est entre les brancards; le conducteur, avec nous cinq, dans la carriole. Comment celle-ci résiste est un mystère. Trois devant, trois derrière, nous nous équilibrons sur l' essieu, tels des enfants sur une balançoire; heureusement que les lois de l' équilibre sont un peu de notre domaine, car nous avons fort à faire. Si nous nous penchons trop en avant, nous risquons d' écraser le petit mulet sous son harnais; si nous nous rejetons en arrière, nous craignons de le voir quitter le sol et gigotter, les pattes en l' air... Par chance la route est bonne et descend continuellement; nous allons bon tra n, émerveillés de la beauté des gorges de la Scala Santa-Regina au fond desquelles nous roulons. Comme dans celles d' Asco, des rochers sculptés étrargement, des couleurs vives et chaudes... mais vous trouverez dans tous les Baedeker la description de ces lieux célèbres, car la route que nous suivons est une des meilleures et des plus fréquentées de l' Ile. C' est d' ailleurs un curieux sentiment, en quittant les vignes et les amandiers de Calacuccia, de se trouver brusquement dans ce défilé, à l' allure de haute montagne, qui, d' un coup de baguette semble vous avoir transporté à 2000 mètres; de tels contrastes sont fréquents en Corse.

Corte, ancienne capitale de la Corse, située au cœur du pays, est dominée par une citadelle; celle-ci, perchée sur un rocher très élevé, est aujourd'hui utilisée comme caserne.Ville pittoresque aux vieilles maisons hautes et grises, juchées sur la colline; aux rues pavées, en larges escaliers, où s' étale la sympathique saleté du Midi. Sur le « cours », des cafés nombreux dans lesquels la population — comme nous-mêmes — se rafraîchit; dé*s échoppes basses où de braves vieilles, en souriant, nous vendent du broccio ( fromage de lait de brebis ) mais où il est impossible de trouver un fruit; l' hôtel Paoli, à la vieille mode, qui nous prépare un excellent souper, arrosé d' un vin généreux, et où nous retenons des chambres. Mais cet hôtel mérite son nom, comme le remarque quelqu'un en veine de calembour, car nous n' y couchons pas: séduits par une belle soirée, désireux d' une marche nocturne, nous partons à minuit, par un ciel sans lune, à la conquête du Rotondo.

La petite route à chc.rs s' enfonce dans la vallée étroite de la Restonica. Sous les arbres immenses de la forêt nous marchons toute la nuit, longeant la rivière... A l' aube »rise, qui nous contemple mélancoliquement alors que nous chauffons du thé sur l' alcool, succède un radieux lever de soleil. Ce n' est pas du rouge ni de la pourpre, c' est de l' or en poussière qui s' épand soudain sur le paysage; les grands pins, déjà plus clairsemés, la vallée tout entière, les rochers qui la dominent sont dorés et comme transparents; une lumière incomparable inonde toutes choses. Dans l' air frais et léger nous montons, remplis d' admiration...

Timazzo. De petites huttes misérables, à la hauteur des derniers arbres, s' offrent à nos regards; oa croirait voir des galeries de mines aux parois soutenues par des poutres no a équarries. Mais les bergers sont accueillants, le lait de brebis délicieux, aussi prolongeons-nous la sieste à l' ombre des conifères. Puis c' est de nouveau le plaisir intense de chercher son chemin, de le perdre, d' errer des heures durant dans lîs éboulis et le maquis, de se battre avec les broussailles et les épines. Enfin voici un col, vierge de sentier, d' où nous dégringolons, à la nuit tombante, sur le campement des soldats qui montent la garde au pied du Rotondo. Accueil charmant; grand bol de café noir qu' un « bleu-horizon » prépare à notre intention; lit de paille sous la tente de toile grise qui se dresse sur la rive du petit lac à l' eau glacée.

D' ici, le Monte Rotondo se présente comme une grande muraille granitique, déchiquetée et striée de couloirs de neige. Tous les guides imprimés recommandent de monter au sommet pour le lever du soleil, parce que plus Le sommet du Col Verde.

Dans la vallée du Golo.

Photos Béraneck, fin juillet 1025.

Dans le défilé Sta-Regina.

Paysanne corse.

Photo Fnvre, fin juillet 1925.

Photo Sullivan, fin juillet lSH.î.

Lac du Rolondo.

Vieux pont entre le Cinto el Calacuccia.

Photos Béraneck, fin juillet 1Î12 " ).

tard les nuées s' amoncellent en général autour de la cime. Respectueux de ce conseil, nous partons à 2 heures à la lanterne, par la nuit noire. Le flair du montagnard de nouveau nous accompagne, et nous trouvons notre voie dans les éboulis d' énormes blocs qui occupent la base de la montagne. Puis la pente se raidit, il faut s' aider des mains jusqu' au couloir de neige, très rapide, qui conduit tout juste sous le sommet. Arrivés au but nous attendons le lever de l' astre du jour...

Mais l' astre du jour ne se lève pas. Il fait un vilain brouillard opaque, humide, et bientôt nous frissonnons sous la pluie qui commence à tomber. Pas de chance; dans le reste de l' Ile le temps est beau —comme toujours —, nous le sûmes plus tard. Transis et navrés nous descendons de quelques mètres et profitons de l' hospitalité de l' équipe topographique installée sous le sommet. Le lieutenant qui la commande est l' urbanité faite homme; nous nous chauffons et nous restaurons tout en devisant.

La descente de la face sud du Rotondo est très belle. C' est tout d' abord un couloir rapide, coupé d' une paroi de huit à dix mètres de hauteur que l'on franchit par un curieux tunnel vertical. Puis un lac sauvage, perdu dans le brouillard et dans un désert de pierres; une longue cascade de roches moutonnées, entremêlées de bancs de gazon, sans trace de sentier; au bas, la solitaire vallée de Verghetto. Car nous sommes toujours seuls, perdus dans cette sauvage nature; enfin, près du torrent, quelques vaches abandonnées qui broutent... des épines, sans doute, car c' est à peine si tous les cent mètres nous apercevons une touffe d' herbe.

Nous finissons pourtant par atteindre la grand' route, les villages, puis le chemin de fer...

* Bien des pages seraient encore nécessaires pour narrer la fin de notre voyage, et rendre compte des beautés longuement contemplées. Il faudrait parler du monte d' Oro et de l' Incudine; du défilé de l' Insecca, taillé comme à la hache dans la serpentine; des châtaigniers corses, plusieurs fois centenaires, dont les troncs atteignent des dimensions incroyables. Il faudrait pouvoir décrire la forêt de Vizzavone; je ne crois pas qu' on en puisse voir de plus admirable, et qui ne la connaît pas ne se fait qu' une idée imparfaite de ce que peut être une forêt! Il faudrait faire ressentir l' impression de grandeur et de force que donnent ces grands pins laricios, géants d' entre les conifères, et le sentiment de vertige qu' on éprouve à contempler d' en bas leurs troncs énormes, d' un rouge doré, qui se dressent droits et lisses comme les colonnes d' un temple vers le ciel du Midi. Il faudrait enfin évoquer le charme d' un jour passé, en chaloupe à voile, sur l' incomparable baie d' Ajaccio.

J' y renonce; la tâche est trop ardue. Aussi bien convient-il de laisser au lecteur, avec l' envie de voir à son tour ces merveilles, le charme si fortement éprouvé de les découvrir. Allez donc en Corse, et parcourez ses monts et ses vallées; mais parcourez-les à pied, le piolet ou le bâton à la main. Surtout allez-y avant qu' elle n' ait subi le sort lamentable de tant de beaux pays, envahis par les snobs et les mangeurs de kilomètres; allez-y avant que l' auto mobile, qui avilit les régions les plus belles, n' ait pollué l' air embaumé du maquis de sa nauséabonde haleine.

Mais si, sur le point ce quitter pleins de regrets cette Ile de Beauté, vous vous laissez aller au plaisir de vous plonger, une dernière fois, dans l' eau azurée qui la baigne, souvenez-vous que le danger est partout tapi, qu' il est à craindre surtout là où i est le moins apparent, et prenez garde de compromettre pour toujours, comme l' auteur de ces lignes, votre carrière de montagnard...

Adrien Jaquerod.

Note sur les coulées

des 20 et 26 septembre 1926, au Bois-Noir, et comparaison avec celles de 1835.

Le lundi, 20 septembre dernier, la nouvelle était répandue dans les journaux qu' une coulée de boue et de pierres, descendue de la Dent du Midi par le torrent de St-Barthélemy, avait obstrué le cours du Rhône. On attribuait la cause de ce phénomène à la rupture d' une poche d' eau au glacier de Plan-Névé. Deux jours plus tard, cependant, on rectifia cette dernière donnée en relatant que Monsieur le professeur Mercanfon, grâce à une reconnaissance en avion, avait pu se rendre compte que le front du glacier était resté parfaitement intact et que d' autre part un éboulement avait eu lieu à l' arête orientale de la Cime de l' Est ( ou Dent Noire ). L' amas de détritus, en obstruant la gorge, en partie inaccessible, du torrent de St-Barthélemy, avait retenu les eaux de fonte du glacier, lesquelles, à leur tour, en forçant ce barrage, avaient déterminé la coulée. Il est même fort probable que quelques rochers avaient commencé à descendre déjà le samedi 18, comme le laisse à entendre le récit d' un témoin de l' éboulement * ).

La comparaison de ces faits avec ceux qui se sont passés en 1835 est instructive à plus d' un titre. Elle nous montre, dans les grandes lignes, une exacte répétition des mîmes phénomènes: éboulement à la Cime de l' Est, coulée de boue et de rocs le long du St-Barthélemy, obstruction et déviation du Rhône. Une constatation qui lèverait à elle seule tous les doutes quant à l' endroit exact de l' arrachement, c' est qu' en 1835 aussi bien qu' en 1926, des tranches de rochers sont descendues non seulement dans la gorge du St-Barthélemy ( flanc sud de l' arête ), mais aussi — quoique en minime quantité — sur le petit glacier à la tête de la combe du Mauvoisin ( flanc nord de l' arête ) x ). J' ai eu sous les yeux une aquarelle datée du 4 septembre 1835 ( neuf jours après l' éboulement de cette année-là ) et sur laquelle a été indiquée la ligne de chute 2 ). Le point de départ se trouve tout près du sommet ( lequel est à l' altitude de 3180 mètres ). Plus bas, on a noté: « Petit glacier en partie détaché par l' éboulement »; il s' agit du front du Plan-Névé, comme on peut s' en rendre compte par les relations de l' époque 3 ). Le fait que ce glacier n' a pas été touché en 1926 est explicable par la décrue considérable qu' il a subie dans ces 91 dernières années.

Après un parcours de plus de 4 kilomètres au fond de la gorge du St-Bar-thélemy, les coulées ont débouché dans la vallée du Rhône, au sommet du cône du Bois-Noir, près du hameau de la Rasse. En 1835, la masse en mouvement se divisa en trois branches: celle de droite ( en descendant ) longea le hameau du côté du midi et s' arrêta à peu de distance en-dessous; celle du milieu le traversa dans presque toute sa longueur en emportant quelques murs de clôture; celle de gauche, la plus considérable de beaucoup, suivit le lit du St-Barthélemy jusqu' au Rhône 4 ).

Par bonheur, les coulées de 1926 se maintinrent dans leur lit sans divaguer du côté du hameau, et pourtant leur épaisseur était considérable, ce dont on peut juger par la boue et les quartiers de roc qui ont été déposés au sommet du bourrelet de la rive gauche, bourrelet formant en cet endroit un à-pic d' une dizaine de mètres au-dessus du fond du lit.

Le cône du Bois-Noir, dont la base est à 425 mètres d' altitude et le sommet à plus de 600 mètres, barre ici d' outre en outre la vallée du Rhône, large de 1500 mètres. En 1835, la première série des coulées ( 26 août ) obstrua le cours du fleuve un peu en amont du hameau d' Es Lœx et détermina la formation d' une espèce de lac. La deuxième série ( 28 août ), en débouchant plus en aval, non loin de la source de Lavey, força le Rhône à se jeter sur sa rive droite, d' où il retourna avec tant d' impétuosité, par ricochet, contre sa rive gauche, que cette dernière fut arrachée sur une grande étendue. Le 30 août et le 9 septembre 1835: troisième et quatrième séries des coulées5 ).

Le 20 septembre 1926, la masse de boue et de pierres barra le cours du Rhône en face de la cascade de Pissechèvre; le fleuve se creusa un nouveau lit plus à droite et fit ainsi disparaître une grande partie de la promenade des Bains de Lavey. Six jours après, le dimanche 26, une énorme coulée, après avoir emporté le viaduc du chemin de fer, obstrua de nouveau le Rhône, qui se creusa un troisième lit; la route de Lavey à Mordes fut emportée sur une longueur de 300 mètres et le pavillon de la source fut démoli à moitié. La rive valaisanne ( gauche ) fut aussi entamée, comme en 1835. Enfin, le 9 octobre 1926, une troisième coulée submergea le pont de la route cantonale et combla le lit du St-Barthélemy dans sa partie inférieure.

Avant l' époque contemporaine, on retrouve les mêmes phénomènes, amenés par les mêmes causes et produisant les mêmes effets. La seule différence réside dans le volume de la masse écroulée et surtout dans la direction suivie par les coulées, et par conséquent dans la manière dont le Rhône a réagi. En 1636, ce fleuve a été si violemment refoulé en amont que les chemins ont été rendus impraticables jusqu' à Riddes, à plus de 20 kilomètres de distance du Bois-Noir. En l' an 563 de notre ère, toute cette étendue a été recouverte par un lac de retenue d' environ 20 mètres de profondeur à l' aval. La rupture du barrage et le vidage du lac occasionnèrent une débâcle dévastatrice dont les effets se firent ressentir jusqu' à Genève x ).

Si l'on examine sur les lieux la topographie du cône du Bois-Noir, on remarquera que le front médian, coupé à pic sur le Rhône, fait face à la paroi de rocher qui supporte le hameau d' Es Lœx, sur la rive droite. Comme il a été indiqué plus haut, c' est là qu' une partie ( peu importante ) des coulées de 1835 s' est déversée, en formant en arrière « une espèce de lac », et l'on peut ajouter que c' est aussi là qu' a dû être placé nécessairement le barrage hermétique de 563 2 ). Heureusement pour nous, les coulées de 1926 ont suivi le cours actuel du St-Barthélemy, dirigé en biais, légèrement sur la gauche, et dont l' embouchure se trouve à 400 mètres en aval d' Es Lœx, en face d' une petite plaine d' alluvions par laquelle le Rhône a pu facilement se frayer un passage.Frédéric Montandon.

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