Dans les neiges du Cocuy. Andes colombiennes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

François Petitpierre, Bogota

Andes colombiennes La saison des pluies avait été plus forte et plus longue que d' habitude, cette année. On pouvait craindre qu' elle n' eût pas de fin, ou que le court été des Andes colombiennes - deux mois, à partir du 15 décembre, en général - en fût raccourci. Vers le 1 o décembre cependant se produisaient les premières éclaircies, à Bogota. Il n' y avait pas de doute, la belle saison revenait, et l'on pouvait enfin envisager une ascension.

Le peu que nous savions de la Sierra Nevada del Cocuy, située sur la Cordillère orientale des Andes colombiennes, à 300 kilomètres au nord-est de Bogota,, à vol d' oiseau, avait aiguisé depuis longtemps la curiosité du petit groupe d' andinistes que nous avions formé. L' Institut géographique de l' Etat ne pouvait cependant guère nous aider, car les relevés topographiques - comme c' est le cas pour la majorité des régions enneigées de Colombie - laissaient en blanc les zones de plus de 4500 mètres: le procédé photogrammétrique ne pouvait être utilisé, nous expliqua-t-on, car les sommets sont presque toujours dans les nuages. Cependant, l' Institut nous montra des photographies prises par différents alpinistes, il y a plus de 20 ans, et quelques croquis indiquant le nom des cimes principales. Nous savions ainsi que la zone des glaciers et des neiges permanentes s' étendait sur 35 kilomètres, du sud au nord, avec une série de sommets de plus de 5000 mètres: assez pour nous enthousiasmer, en tout cas! Mais nous ne savions rien au sujet de l' approche du Nevado. De récits d' ascensionnistes, qui s' y étaient rendus il y a plus de 20 ans, nous ne pouvions tirer beaucoup de renseignements concrets, car de nouveaux chemins carrossables semblaient exister, selon les cartes routières les plus récentes, mais personne à Bogota ne pouvait nous informer exactement sur ce point. Enfin, comme nous allions le voir, les habitants mêmes de la région étaient ceux qui en savaient le moins; une large porte s' ouvrait donc à l' esprit de découverte et d' aventure, ce qui n' allait d' ail pas sans nous enchanter.

Du petit groupe décidé à reconnaître la région du Nevado del Cocuy, nous n' étions cependant que deux à pouvoir nous libérer une semaine au moins, pour tenter de gravir un sommet avant Noël encore: des impératifs familiaux nous obligeaient à être de retour à cette date. Ce qui arrangeait d' ailleurs fort bien les choses, car, entre tous, nous n' avions pu réunir que deux équipements à peu près complets pour une excursion sur glacier; nous n' avions, entre autres, que deux paires de crampons - auxiliaires indispensables à une ascension dans cette partie des Andes - aussi nous gardâmes-nous bien d' augmenter le nombre des participants!

Après avoir chargé notre jeep de matériel et de vivres, Jean Antolin, jeune professeur français de linguistique, et moi, quittons Bogota le 17 décembre 1970, au matin. Le temps est variable, mais de nombreuses éclaircies laissent présager un temps meilleur, plus au nord. L' ap est interminable: c' est sans doute une des raisons pour lesquelles si peu de gens s' adon à des excursions dans la région du Cocuy. Le voyage en jeep dure près de neuf heures, dont six sur des routes de montagne étroites et poussiéreuses. Après Duitama, dernière localité d' une certaine importance, la route traverse des hauts plateaux désolés et inhospitaliers, franchit des cols venteux dont l' altitude atteint 3400 mètres, descend au fond de vallées torrides à la végétation luxuriante, s' accroche à des pentes presque verticales ou suit le fond de gorges sombres et humides. Le paysage est grandiose, on se sent tout petit dans cette nature puissante, que la « civilisation » n' a pas encore touchée: dans les rares villages que nous traversons, nous trouvons une population au type fortement indien, vivant avec simplicité des seules ressources de ces terres dont elle semble faire partie intégrante, saris que rien puisse l' en détacher; terre fertile d' ailleurs, dont chaque lopin est cultivé, si incliné et si élevé qu' il soit, un peu comme dans notre Valais. Ce paysage imposant marque ses habitants, et il n' est pas étonnant que les descendants des peuples précolombiens qui habitaient ces régions soient encore, malgré la christianisation, imprégnés de croyances et -de superstitions relatives aux phénomènes de la nature.

Nous arrivons en fin d' après au village El Cocuy, à 2700 mètres d' altitude, dernière localité avant le massif du même nom. Mais le Nevado est dans les nuages, nous ne voyons pas de neige. Nous allons aussitôt rendre visite à l' alcalde1, lui expliquant nos projets d' ascension. Il ne semble pas tout à fait se rendre compte de ce que nous voulons, et pour cause: « monter au Nevado » consiste, pour les rares personnes qui entreprennent cette expédition, à se faire hisser à dos de mulet jusqu' à la limite des neiges, à y patauger un peu, et à redescendre aussitôt. Marcher des heures pour parvenir à un sommet paraît à notre ami une idée un peu curieuse, une idée de gringo2, en tout cas fort originale; certains paysans mêmes n' oseraient s' y rendre: il semble qu' ils croient ces sommets habités par de mauvais génies qu' il ne faudrait surtout pas troubler! M. le maire et ses amis sont cependant très serviables: ils nous mettent en rapport avec un « guide » qui nous louera des mules, et nous indiquera par où nous pouvons monter au sommet qui nous intéresse, le Pan de Azûcar3. Ce soi-disant guide aurait parcouru la région dans tous les sens, et même accompli quelques exploits en traversant des passages difficiles, presque infranchissables. Nous sommes cependant quelque peu sceptiques: ce brave homme, chaussé d' es à semelles de corde et vêtu d' une ruana* comme tous ces paysans de montagne, n' a pas l' air d' un alpiniste bien acrobatique, et ses informations sont plutôt confuses; les faits justifieront, d' ailleurs, par la suite, notre scepticisme.

Tout est arrangé autour d' une table de café, en présence du maire, de l' avocat du coin, du guide et de deux ou trois notables du village. L' atmo est très cordiale; tous se mettent en quatre pour nous aider et nous donner un maximum d' informations sur le Nevado - informations en général assez vagues, il faut le dire. Il est 1 Maire.

2 Américain, et, par extension, étranger en général.

3 Pain de sucre.

Manteau fait d' une couverture ayant un trou au milieu pour y passer la tête.

convenu que notre guide nous rejoindra à l' hôtel le lendemain, à 6 heures du matin, que nous monterons en jeep jusqu' à la fincas d' un certain don Alfonso, qui marque la fin de la route, et que, de là, nous monterons à pied, nos bagages charges sur deux mules, jusqu' à la limite des neiges, où nous établirons notre camp.

Nous gardons le meilleur souvenir de ce village retiré et de ses habitants. La vie n' a pas dû y changer beaucoup depuis la conquête espagnole. Dans ses rues obscures, bordées de maisons de style colonial, des hommes au type indien se promènent en silence, enveloppés dans leur ruana grise ou noire. Seules, quelques radios qui tonitruent des airs colombiens rompent le silence de cette nuit douce. On voit peu de femmes. Les gens ne conversent guère. Soudain, dans la pénombre, retentit un refrain triste, répété sans cesse, toujours le même: c' est la fanfare qui défile à travers le village, suivie d' une procession d' enfants, de jeunes gens et de jeunes filles. Les accords dissonants d' instruments à vent antédiluviens résonnent dans les rues et se perdent dans le cirque de montagnes qui entoure le village, donnant un aspect quelque peu lugubre à ce cortège silencieux. Le temps s' est comme arrêté: depuis des siècles, ce village doit avoir subi un destin imposé par une nature trop puissante et une colonisation qui, en privant ses habitants de leur tradition, en a presque fait des étrangers dans leur propre pays: il semble qu' ils aient depuis longtemps renoncé à lutter contre leur fatalité et qu' ils se contentent de vivre passivement, sans désir de révolte. Cette atmosphère de tristesse, cette population perdue dans ces immenses montagnes, tout cela a cependant une certaine grandeur.

Nous dînons et logeons dans ce qui a dû être une résidence de notables espagnols à l' époque, et dont on a fait un petit hôtel. Le lendemain, notre guide nous attend, ponctuel, et nous mon- 5 Petit établissement agricole.

tons aussitôt en jeep, en direction de la finca de don Alfonso. Le temps est superbe, et nous nous élevons rapidement dans la lumière du matin, sur un chemin vicinal récemment construit, qui serpente entre les champs de pommes de terre et de mais, jusqu' à un petit plateau situé à une altitude de 3800 mètres; l' endroit s' appelle La Cueva. C' est là que notre guide a sa modeste ferme et que nous attendent les mules. Pour la première fois, nous voyons une partie du massif du Nevado: pentes peu inclinées de neige scintillante, se détachant des pâturages vert tendre. Quelle joie de voir de la neige! De là, la route redescend, puis s' enfile dans un vallon, au fond duquel elle s' arrête. C' est là que se trouve la finca de don Alfonso. L' altitude est de 3500 mètres. Notre guide charge les mules et, à 9 heures et demie, nous partons.

Au bout de quelques centaines de mètres déjà, nous avons nos premiers doutes quant aux connaissances de notre guide: il paraît hésiter sur le chemin à suivre; il demande de l' aide à un paysan qui se trouve par là, heureusement. Il n' a en tout cas pas l' air de connaître la région comme sa poche!

Nous atteignons un petit plateau marécageux, puis attaquons une pente raide, au haut de laquelle on entrevoit déjà de la neige. Il n' y a plus de maisons et, de tous côtés, l' horizon est barré par des parois de rocher impressionnantes. Nous sommes maintenant vraiment en montagne. Le temps s' est gâté, il pleut légèrement. Nous peinons sur un sentier pierreux mal marqué, où les mules cependant marchent allègrement. La végétation se fait plus rare. Il n' y a plus guère que de l' herbe et des frailejones6; le terrain est moins marécageux, et, par là, plus praticable qu' au sud de la Cordillère orientale.Vers 4200 mètres d' altitude, la végétation disparaît complètement, le sentier s' efface de plus en plus, et nous marchons enfin sur un immense 6 Plantes vivaces de deux à trois mètres de haut, couvertes de fleurs dorées ou argentées, et rappelant de loin la silhouette d' un moine, d' où leur nom.

pierrier d' origine morainique, où les mules elles-mêmes doivent ralentir leur allure. Un vent assez fort s' est levé, la pluie s' est transformée en grésil. Il est 14 h 30. L' altimètre marque 4450 mètres ( nous verrons plus loin que cette altitude était inférieure à l' altitude véritable ), quand nous débouchons soudain sur un des plus beaux panoramas que l'on puisse imaginer: à travers les nuages on entrevoit un immense cirque de glaciers et de névés, entourant plusieurs lacs aux eaux grises, dont le plus grand, selon le croquis de l' Institut géographique, doit être la Laguna de la Sierra. Malheureusement, les sommets étant dans le brouillard, nous ne pouvons guère nous orienter. Comme nous l' avions pressenti, les connaissances de notre brave guide sur la topographie de ces lieux sont très sujettes à caution. Ce qu' il nous raconte ne correspond pas du tout au croquis. L' orientation n' est certainement pas son fort, et il n' a probablement - comme sans doute ses confrères de la région — jamais mis pieds sur un glacier, si ce n' est au bord du névé où ses mules déposent des clients!

Mais, cela mis à part, nous faisons une constatation assez curieuse: les altitudes que nous lisons sur notre altimètre sont toutes considérablement inférieures à celles que mentionne le croquis de l' Institut géographique pour les quelques points dont il indique la cote d' altitude. Nous sommes donc désorientés, et nous n' aurons malheureusement l' explication de ce phénomène qu' à notre retour, quand un connaisseur des Andes nous aura expliqué que les altimètres courants — comme celui que nous avons — sont sujets à d' énormes variations, au-dessus de 4000 mètres, en raison de différents phénomènes atmosphériques, l' erreur pouvant atteindre zoo à 300 mètres. Nous aurons donc gravi des sommets autres que ceux que nous pensions, et ce n' est qu' après coup que nous aurons pu reconstituer exactement le terrain parcouru.

Comme les mules ne peuvent aller plus loin, nous décidons d' établir notre camp dans les environs et choisissons un petit banc de sable qui sera un endroit idéal: c' est le fond d' un lac desséché, qui va nous permettre de dormir très confortablement. Nous déchargeons les mules et renvoyons notre guide, lui donnant rendez-vous au même endroit le lundi suivant, à midi, et nous gardant bien de le payer, espérant qu' ainsi il viendra nous rechercher!

La montée nous a passablement éprouvés et nous sentons déjà les effets de l' altitude: essoufflement rapide, manque d' appétit, froid. Un bon vin chilien nous remettra d' aplomb, et nous installons aussitôt notre camp. La nuit tombe d' un coup, vers 6 heures, sans que nous ayons eu la possibilité de voir les sommets environnants, si ce n' est sporadiquement, entre des nuages, au cours de brèves éclaircies. Nous faisons nos plans pour le lendemain: réveil à l' aube, puis départ en direction des glaciers et des sommets situés à l' est du camp, en vue de reconnaître la région, et de nous habituer à l' alti; le surlendemain, nous ferons l' ascension du Pan de Azûcar, situé d' ailleurs beaucoup plus au sud que nous ne l' avions imaginé, ce qui impliquera une longue marche d' approche. Nous ne tardons pas à nous endormir, malgré les hurlements d' un fort vent qui, depuis la tombée de la nuit, secoue notre tente.

Nous nous levons un peu avant 6 heures, et découvrons, en sortant de la tente, un panorama étonnant: le vent a chassé les nuages, le ciel est bleu, quoique encore un peu pâle, et les glaciers scintillent sous les premiers rayons du soleil des tropiques. Nous sommes encore dans l' ombre et claquons des dents: le thermomètre marque -50 C, mais il a dû descendre un peu plus bas pendant la nuit. Nous apercevons enfin tous les sommets d' alentour et, vu le temps magnifique, nous décidons, non seulement de remonter le glacier à l' est de notre camp pour reconnaître la région, mais, si tout va bien, de tenter déjà une ascension. Nous ne pouvons pas dire à coup sûr quel est le sommet principal du massif qui domine les glaciers que nous allons remonter, mais un dôme blanc paraît un peu plus haut que les autres som- mets. Cherchons au moins à nous en approcher! Nous examinons bien le glacier et nous y prévoyons un itinéraire. Tout dépendra cependant de l' état de la neige: si elle est fraîche, la montée sera pénible et le glacier dangereux, car les crevasses seront couvertes. Si au contraire la neige porte, nous devrions pouvoir parvenir à un sommet.

Vite, nous déjeunons, préparons notre équipement, faisons quelques photographies et, à 8 heures, nous quittons notre camp. En moins d' une demi-heure de marche sur le pierrier, passant à gauche de la Laguna de la Sierra, nous arrivons au bord du glacier. La limite de la neige se situe vers 4700 mètres. Quelle chance! La neige porte à merveille: elle est dure, mais les semelles mordent bien et nous nous engageons sur le glacier sans crampons. La chaleur est déjà suffocante: le thermomètre marque + 3O°C. Le glacier n' a pas l' air très crevassé - ou en tout cas, la neige est suffisamment dure pour supporter notre poids, sans que les crevasses se dévoilent. Nous montons sur la rive droite du glacier, aussi près que possible des rochers qui le dominent, à notre gauche. Mais la pente devient plus raide, et nous devons chausser nos crampons; je ne les avais pas utilisés depuis huit ans: quelle joie de les avoir aux pieds, de se sentir de nouveau un vrai alpiniste, après tant d' années! Par endroits, la neige fait place à de la glace vive, dans laquelle cependant les pointes des crampons mordent bien. La marche n' est pas difficile. Au bout d' une heure, nous arrivons sur le plateau d' où nous avions prévu de fixer la suite de l' itinéraire. Un fort vent s' est levé, qui rafraîchit heureusement l' atmosphère: nous respirons mieux.

Le panorama est grandiose: à l' ouest, nous voyons une succession de cordillères, les premières rouges, les suivantes violettes, les dernières bleues, à l' horizon. La dernière doit être la Cordillère centrale des Andes de Colombie. En direction sud, une crête neigeuse, garnie de corniches et de glaçons géants, mène à ce qui est, Le Mont Collon, versant Arolla ( N ) Photo: Kinette Hurni, Lausanne 1Andes colombiennes: la Laguna de la Sierra. Au fond, à gauche, le Pico Daniel ( 524g m ) 2Le Pico Daniel, vu du camp nous n' en doutons plus, maintenant, le Pan de Azûcar, dont le versant nord est garni de séracs impressionnants. Au nord et à l' est, les neiges montent jusqu' à des crêtes qui se détachent sur le bleu vif du ciel tropical.

Le temps d' examiner l' itinéraire et d' étancher notre soif, et nous repartons. Nous traversons le plateau jusqu' à son extrémité sud. Nous faisons alors face à une grande combe, dont le bas a l' air très crevassé, et décidons de la remonter par son flanc sud. Nous montons ainsi pendant trois quarts d' heure, à flanc de coteau, et nous approchons d' une pente raide qui marque le fond de la combe et doit permettre d' atteindre un petit plateau d' où nous pourrons sans doute gagner un des sommets environnants. La partie supérieure de la pente est barrée par une série de grandes crevasses horizontales: ce sera probablement la partie la plus difficile de l' ascension.

La marche devient de plus en plus pénible: nous dépassons 5000 mètres d' altitude. La pente est raide et notre avance très lente. Nous soufflons comme des vieillards et décidons de marcher en comptant. Tous les 40 pas, nous faisons un arrêt pour reprendre notre souffle. Plus haut, nous ne pourrons pas même faire plus de vingt pas de suite! Nous estimons les distances en « arrêts »: six arrêts jusqu' à tel monticule, dix arrêts jusqu' à tel col; encore sous-estimons-nous toujours la distance véritable. Mais, à cette altitude, notre manière de progresser est sans doute la meilleure!

Nous arrivons ainsi, péniblement, au haut de la pente: à notre gauche s' ouvrent quelques crevasses peu accueillantes. Par où passer? Une grande fente s' ouvre au haut de la pente:

- Passons-nous au-dessus ou au-dessous? Qu' en penses-tu?

- Au-dessus! me dit Jean.

Son intuition était bonne: un pont de neige étroit nous permet de traverser tout de go la zone crevassée; nous contournons une grande crevasse et poursuivons notre montée dans une petite combe un peu moins raide. Nous arrivons enfin sur un col qui nous permet d' admirer la partie nord du massif du Cocuy. La vue est impressionnante: nous sommes sur une immense corniche, et sans trop nous avancer, nous entrevoyons, au-dessous de nous, un profond précipice. En face, un sommet sensiblement plus élevé que le col et, en enfilade, quelques pics pointus, dont la face orientale est rocheuse et verticale, alors que les versants ouest ne sont pas très raides et couverts de neige.

Les nuages montent déjà des plaines de l' Amazonie et commencent à envelopper les sommets. Hâtons-nous d' arriver au point culminant si nous désirons voir encore quelque chose! Il ne doit plus être bien loin: notre croquis n' in aucun nom dans la région où nous sommes, mais nous apprendrons, après notre retour à Bogota, que nous étions en train d' escalader le Pico Daniel, qui est le plus haut sommet de la partie sud du massif du Cocuy. Un dernier effort et nous arrivons, haletants, par une petite pente très raide, au sommet, qui forme une sorte de cône en partie couvert de glaçons. Il est midi exactement. Nous sommes à 5249 mètres d' altitude. Une poignée de main, un regard sur les faces verticales qui plongent à l' est sur des pierriers et des vallons déserts, et nous redescendons un peu pour nous reposer et nous désaltérer. Les nuages montant de l' est commencent déjà à envelopper le sommet.

La chaleur est de nouveau suffocante. Mais le beau temps ne va pas durer: des nuages s' accu également à l' ouest et vont rejoindre ceux qui sont en train de passer les crêtes, venant de l' Amazonie. Au bout d' une demi-heure, nous sommes dans le brouillard. Heureusement que nos traces sont bien marquées et que nous ne risquons pas de nous égarer. En effet - et c' est un des risques des ascensions dans les Andes colombiennes - le moindre accident ou incident peut être fatal. Une cordée est livrée à elle-même, et personne ne viendrait nous secourir sur un glacier, en cas de difficultés: pilotes des glaciers, hélicoptères, colonnes de 3Le Pan de Azûcar. Au premier Plan: la Laguna de la Sierra 4Les Cerros de la Plaza ( 4957 m ), vus de la crête reliant le Pan de Azûcar et le Pico Daniel Photos: François Petitpierre, Bogota A l' Aiguille de la Mort ( Jura ) Photo: Maurice Brandt, La Chaux-de-Fonds secours, tout cela est inconnu ici; on ne peut donc se permettre aucun faux pas quand on n' est que deux. Mais cette impression de solitude et d' éloignement de tout, dans ces immensités de neige et de glace, n' est pas sans nous griser: A vaincre sans péril...!

D' épais nuages maintiennent la chaleur au ras du sol, et la neige se ramollit rapidement; la descente devient plus délicate que la montée; nous marchons prudemment, tâtant le terrain au moyen de nos piolets. Il y a beaucoup de crevasses recouvertes, dont nous ne nous étions guère doutés à la montée, et nous enfonçons à plusieurs reprises jusqu' aux genoux. Nous ne nous sentons pas tellement sûrs, et c' est fort soulagés que nous arrivons sains et saufs au pierrier quitté le matin. Il est 15 heures, et un fort grésil s' est mis à tomber. Nous regagnons notre camp, non sans éprouver quelque difficulté à retrouver notre chemin dans le brouillard, et, comme si nous étions un peu saouls, nous nous jetons sur nos sacs de couchage, pour une siesta bien méritée. Décidément, l' altitude éprouve! Elle nous abrutit, en tout cas et, nos gestes manquant de coordination, il nous faut deux fois plus de temps qu' à l' ordinaire pour la moindre opération. Nous tournons en rond sans savoir comment nous organiser, comme drogues. Nous enfilons par exemple nos souliers, mais, après les avoir laces, nous remarquons que nous avons oublié de mettre nos guêtres: il faut tout recommencer. Et la préparation d' un repas! On en a presque honte, en y pensant, après coup!

Nous parvenons malgré tout à nous faire un bon repas chaud, et, à 8 heures, nous nous réfugions dans nos sacs de couchage. Mais le sommeil vient difficilement. Notre visage est brillant, malgré les couches de crème que nous y avions étalées. Notre matelas de sable est tout de même dur, et nos muscles nous font mal. Cependant la fatigue l' emporte et, quand nous nous réveillons, le lendemain, à 6 heures et demie, les premiers rayons du soleil s' appro déjà de notre tente. Le ciel est complète- ment découvert, et une couche de givre couvre la tente et le sol alentour. Le thermomètre marque —7°C; il a dû descendre à —i o°C, au moins, pendant la nuit. Mais un peu plus tard, quand le soleil atteint notre campement, le thermomètre monte à 300 C en quelques minutes, alors qu' il gèle toujours, à l' ombre! Les contrastes sont décidément violents, à ces altitudes, dans les Andes!

Le temps étant radieux, nous décidons de partir dans une autre direction. Mais il est trop tard - et nous sommes aussi trop fatigués - pour escalader le Pan de Azûcar. Nous nous contenterons donc d' un sommet plus proche, soit d' un de ceux qui bordent la crête joignant le Pan de Azûcar au Pico Daniel. A g heures, nous quittons le camp et, après une marche d' une bonne heure sur notre immense pierrier, en direction sud, nous arrivons au bord de la Laguna del Pùlpito. De là nous gagnerons en une demi-heure le glacier, dont la limite inférieure se situe à la même altitude que celle du glacier parcouru le jour précédent, soit à 4700 mètres environ. La neige porte magnifiquement, et le glacier paraît moins crevasse que celui du Pico Daniel. Nous montons aisément ses pentes douces, en bras de chemise, sous un soleil qui tape, et, à 13 heures, nous parvenons sur la crête, en un point situé à peu près à l' est de la Laguna de la Sierra. Ce groupe de petits sommets sans nom s' élève à un peu plus de 5000 mètres. Grâce au fait qu' il y a beaucoup moins de nuages que la veille, notre vue plonge sur les précipices du versant est du massif du Cocuy. Le panorama est incomparable: nous voyons une succession de crêtes noires ou bleues, qui se perdent dans la mer de nuages couvrant les llanos' 7 et l' Ama. Au sud-est, nous dominons la Laguna de la Plaza, et avons, en face de nous, les Cerros* du même nom. De nouveau, nous avons cette impression grisante de solitude, d' éloignement de tout, sachant que nous sommes les seuls à nous? Plaines 8 Monts trouver dans ces immensités, qui semblent nous appartenir.

Nous redescendons par le même chemin, passant au pied de l' impressionnante paroi nord du Pan de Azûcar, couverte de glaciers suspendus, où résonne le bruit des chutes de séracs. La neige est maintenant molle, mais effectivement le glacier est moins ouvert que celui du Pico Daniel. Nous rentrons tranquillement à notre camp, en nous égarant d' ailleurs de nouveau sur notre pierrier. Il est 16 heures. Nous nous remplissons encore les yeux de ces paysages grandioses. Le temps en effet se gâte de nouveau, comme chaque soir.

Le lendemain, notre guide doit monter nous chercher avec ses mules. Il sera là à l' heure prévue et, à 13 heures, nous commençons notre descente sur La Cueva. Le temps est maintenant mauvais, il pleut à verse quand nous arrivons, à 16 heures, à l' endroit où notre jeep nous attend. Nous avons eu une chance inouïe, car le temps nous a permis de faire deux ascensions dans les meilleures conditions. Ces quelques jours passés dans les neiges du Cocuy resteront parmi les plus beaux souvenirs de ma vie.

Nous passons la nuit dans le même petit hôtel du village El Cocuy, et, le lendemain, le temps s' étant remis, nous faisons une reconnaissance, en jeep, en direction nord. D' un autre village, Güican, situé à 2900 mètres, on peut accéder facilement à la partie nord de la Sierra Nevada del Cocuy. Une route en construction permet de s' approcher à une journée de marche de la région des neiges, en bordure de laquelle on doit pouvoir établir un camp sans difficulté, comme nous l' avons fait dans la partie sud du massif. A voir la beauté de ces sommets neigeux qui paraissent émerger du vert de la montagne, un peu comme des champignons, les ascensions possibles à partir de là doivent offrir à des andinistes des joies sans pareilles.

Nous rentrons le même jour à Bogota, admirant de nouveau la grandeur des paysages de monts et de vallées dans lesquels se faufile la route. Nous passons dans ces mêmes villages à la population indienne triste et passive. A mesure que nous nous rapprochons de la capitale, nous redevenons conscients de la durée: nous avons vraiment passé quelques jours hors du temps, dans ces montagnes sans saisons, solitaires et sauvages, dans le pays de ces descendants d' In, qui vivent encore comme on vivait là il y a quatre cents ans, mais qui ont perdu leur langue et leurs traditions; il ne savent sans doute plus que le nom de Cocuy qu' ils donnent à leur Nevado signifiait dans la langue de leurs ancêtres étoile du matin, et que ce Nevado fut une déesse qui guidait leurs destins. Ils ne seraient peut-être pas si tristes, si la beauté de leurs cimes n' avait cessé d' être pour eux une image sacrée... Pour la chronique, nous nous devions de savoir exactement où nous avions grimpé et nous nous adressâmes, après notre retour, à M. Erwin Kraus, andiniste distingue et sans doute l' homme qui connaît le mieux les Andes de la Colombie. Se fondant sur nos récits détaillés et sur nos photographies, il nous apprit que nous avions gravi le Pico Daniel, et que nous avions accompli la deuxième ascension de ce sommet. La « première » avait été le fait de deux Suisses résidant alors à Bogota, MM. Augusto Gansser et Georges-Henri Cuenet, qui y étaient montés en 1939. Quant à notre excursion du lendemain, il est probable que nous avons été les premiers à fouler le sol de ces petits sommets sans nom. Nous étions en tout cas' très fiers de ce que nous avions accompli.

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