De Hveravellir au Skagafjord (Islande)

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR HUGO NÜNLIST, LUCERNE

Cinquième jour de marche. Derrière nous, cent dix kilomètres depuis le Gullfoss, point de départ de l' expédition. Nous sommes à Hveravellir, au cœur de cette vaste le de l' Atlantique nord. Et nous avons mal aux pieds, car le temps magnifique du jour précédent nous a incités à abuser de nos forces. Mais c' est ici l' endroit idéal pour se « retaper ». Nous ne pouvons nous lasser, le Dr Emile Winkelmann et moi, d' admirer les sources d' eau chaude, les jets de vapeur bouillante et les couleurs vives du sol chargé de concrétions minérales qui craquent ou éclatent en esquilles sous le pied, quand elles ne se révèlent pas, contre toute attente, molles comme pâte à pain. Une de ces sources thermales laisse sourdre par petites pulsations mesurées une eau chlorée d' un bleu intense qui ruisselle sur les flancs du bassin. Plus loin, le sol crache une colonne de fumée de temps en temps rabattue au sol par le vent brutal, et qui se disperse ensuite comme un brouillard artificiel. Des émanations brillantes crèvent en bulles ou sifflent d' un trou; des entrailles de la terre montent des grondements et des borborygmes, tandis que nos ampoules et nos durillons nous font gémir à chaque pas.

Trois jeunes Islandais campent durant tout l' été dans ce site enchanteur, avec pour seule mission de surveiller les moutons, les empêcher de franchir leur clôture et de s' égailler vers le nord. Gester Eysteinsson, qui accepte de nous héberger pour quatre jours, nous invite à remonter la Vallée du Tjarnar, à dos de poney, jusqu' au Langgletscher. Nous ne demandons pas mieux que de lui tenir compagnie au cours de cette randonnée, motivée par des raisons « professionnelles » ( c' est un moyen comme un autre d' oublier nos pieds meurtris !). Pour remonter la vallée, on suit tout d' abord le Kjalvegur, une ancienne piste cavalière qui contourne les flancs recouverts de lave en dalles du volcan Strytur, un dôme très aplati situé au cœur du Kjalhraun, sur la ligne de partage des eaux. Ce sentier a une sinistre réputation depuis qu' il fut ( en 1780 ) le théâtre d' un drame de la neige et du froid qui coûta la vie à cinq hommes et à tous les chevaux et moutons qu' ils avaient achetés dans le sud pour les acheminer vers leurs contrées septentrionales. Tandis qu' à Reynisstadir on croyait qu' ils avaient décidé de passer l' hiver dans le sud, les marchands et connaissances que la caravane venait de quitter avaient toutes les raisons de croire qu' elle allait parvenir à bon port. On ne prit ainsi conscience du 3 Les Alpes - 1969 - Die Alpen33 sort tragique des deux frères, de leur domestique et du guide Jon qu' au printemps suivant. Paul Herrmann, le grand connaisseur de l' Islande, raconte que, en 1907 encore, on lui déconseilla vivement de s' aventurer sur le Kjalvegur. A l' ouïe de ses projets, son guide se cabra tout d' abord et lui brossa un tableau fort noir des dangers et privations qui les attendaient là-haut. Et lorsqu' ils arrivèrent finalement, avec leurs sept chevaux, à la ferme de Reykir ( Tungusveit ), une servante se tordit les mains en apprenant quelles étaient leurs intentions, puis dressa vers les nuages menaçants qui encombraient l' horizon un index prophétique, en évoquant le sort malheureux des deux frères de Reynisstadir. Mais l' explorateur passa outre.

A la Vallée de Tjarnar succède le Thjófadalur, la Vallée des voleurs - et nous voilà au cœur du pays des racontars et des légendes. Etant admis que disparaissent, bon an, mal an, quelques centaines de moutons, l' hypothèse que cette vallée retirée servait de refuge à des malfaiteurs mis au ban de la société, et qui vivaient de rapines, a de tous temps trouvé un accueil facile auprès des âmes simples. En 1888, Thoroddson y repéra les ruines d' une habitation qui avait été, disait-on, celle d' un de ces réprouvés. Quant au guide de Herrmann, Ögmundur, il redoutait fort de se trouver nez à nez avec un de ces « couche-dehors » Lorsqu' ils aperçurent, dans le Kjalhraun, un paysan avec des chevaux, l' Islandais, qui n' en était pourtant pas à sa première randonnée, s' écria:

- Ce sont des bannis, des descendants de l' infortuné Grettir!

Ce Grettir est une figure légendaire qui aurait hanté pendant onze ans ces régions désertiques de l' intérieur. La tradition veut qu' il ait passé tout un été dans la vallée où nous nous trouvons maintenant, et où une grotte, appelée de nos jours encore Grettirshellir, lui servait de refuge. Pour finir, cet être sans feu ni lieu se serait réfugié sur l' île de Drangey, dans le Skagafjord, et c' est là qu' il aurait perdu la vie par trahison, en l' an 1031, peu avant que fût rendu l' édit de grâce qu' il avait attendu pendant quinze ans. Hveravellir a d' ailleurs aussi son banni, un certain Fjalla Eyrindr, qui y vivait avec sa femme et quelques compagnons d' infortune, y fut gracié au bout de vingt ans et fut enterré ( en 1780 ) à Bessastadir. Dans ce paysage tourmenté, si riche en événements légendaires, j' aurais pu méditer des heures durant, essayant de me représenter la fragile caravane des Islandais du nord, affrontant les rigueurs du Kjalvegur pour se rendre dans le sud, à l' Althing ( leur Landsgemeinde ), qui se tenait sur la vénérable place de Thingvellir, ou encore les longues files de bestiaux chargés de marchandises qui s' acheminaient année après année, durant des siècles, au travers de ces étendues désertiques et glacées, ou encore les hors-la-loi terrés dans les grottes les plus reculées, ne s' aventurant au loin que pour s' emparer des moutons nécessaires à leur survie... Mais le trottinement des poneys ne tarda pas à me ramener à d' autres préoccupations.

A l' occasion d' une brève pause destinée à laisser brouter nos bêtes, je sautai à terre avec une telle insouciance que la douleur lancinante qu' éprouva mon pied au contact du sol me terrassa, ni plus ni moins, cependant que mon autre jambe s' empêtrait dans l' étrier. Le poney se retourna et poussa un hennissement de satisfaction. « Il n' y a qu' un Suisse pour réussir ce tour-là! », pensait-il sans doute.

Nous nous étions engagés sur une sente étroite, fort malmenée par des générations de sabots, et de surcroît rasant le bord dangereusement escarpé de la rivière que nous remontions. C' est l' endroit que les poneys choisirent pour se mettre au trot. J' en avais des frissons: sur ce sentier irrégulier à souhait, un rien pouvait faire trébucher ma maudite bête, et m' expédier vers un monde encore moins hospitalier. Quant à l' Islandais, il ne songeait qu' à en rire, et même à exciter les montures. Je ne repris mes esprits qu' au moment où nous attaquâmes la montée vers le Langjökull. Tout à coup, Eysteinsson avisa le long d' un névé quelques taches blanchâtres. Il poussa un cri bref, cinglant: « Rra, rra! » - sur quoi les moutons détalèrent comme s' ils avaient vu le diable en personne.

Au retour, nos bêtes ne cessèrent de trottiner, même sur les pentes les plus raides. Je me cramponnais à la crinière broussailleuse de la mienne, par crainte de m' appuyer trop fortement sur mes pieds meurtris, calés dans les étriers. Ma selle avait glissé de côté et pris une inclinaison des plus inconfortables, si bien que, au bas de la pente, je me vis contraint d' appeler à l' aide. Mais ni Emile, ni l' Islandais ne m' entendaient, tant le vent était violent; sans se retourner une seule fois, ils continuèrent à trotter joyeusement. Une secousse brusque, et ma selle acheva sa demi-révolution pour se retrouver sous le ventre du poney, tandis que je lui arrachai quasiment la crinière. C' en était trop. Les tortures morales de son infortuné passager lui étaient devenues insupportables, à lui aussi: il s' arrêta net. Lorsque l' Islandais eut finalement rebroussé chemin, je l' accueillis sans grâce.

- Un peu plus, il me piétinait à mort!

Il esquissa une moue, et répondit simplement:

- Mais il y a que les poneys sont intelligents.

- Ils savent s' arrêter quand il le faut.

Il était grand temps que je puisse enfin confier ma précieuse personne à mes propres pieds, les plus sûrs et les seuls aptes à me porter sans encombre. Leur guérison complète me valut encore cinq jours d' attente, mais ce cinquième jour était un matin d' une clarté éblouissante. Le paysage environnant resplendissait, rutilait. Juste encore le temps d' une visite au « four communal », où les Islandais n' ont qu' à déposer la pâte à pain à même le sol brûlant, et nous voilà partis. Quittant la petite route qu' un autocar honorait de temps en temps de son bruyant passage, nous nous engageâmes sur des lits de cailloux d' un brun cuivré, encore brûlants, aurait-on dit, et entre lesquels ne pointait pas la moindre pousse d' herbe. Le passage d' une haie servant de clôture ne s' avéra pas de tout repos, surtout à cause de nos sacs lourdement charges. L' obstacle suivant était la Hvannavallakvisl. Un premier bras de la rivière se laissa enjamber sans peine, mais nous en fûmes quittes pour franchir à gué le lit principal. Sur le fin gravier courait une eau limpide comme du cristal.

Nous foulions maintenant des tapis d' herbe où se mêlaient dents-de-lion, renoncules et gentianes, tandis que les bords des étangs hébergeaient des linaigrettes dont les houppes cotonneuses tremblaient au vent léger. Un petit lac aux rives déchiquetées et tout vérolé d' îlots nous contraignit à un détour fastidieux au travers de marécages. Enfin, les premières pentes d' éboulis firent s' évanouir la féerie de couleurs qui avait délecté nos regards jusqu' ici. Première halte sur un éperon rocheux. Assis sur des blocs de tuf, nous clignons des yeux vers les névés étincelants du Hofsjökull et du Langjökull. L' air semble vibrer, et il est si tiède que je me hasarde même à enlever ma veste. Loin au nord, à quelque cinquante-cinq kilomètres, trône le M elifellshnukur ( 1138 m ). Sa pyramide bleu de cobalt nous servira longtemps de point de repère.

Pour la seconde fois, nous nous rapprochons d' une rivière, le Beljandi. De minuscules moustiques tourbillonnent autour de nos têtes, mais comme ils ne piquent pas, l' inconvénient est minime Cédant à l' invitation d' un beau tapis de mousse vert tendre, nous nous accordons une pause-café. L' eau qui coule ici est d' une limpidité irrésistible, lorsqu' on la compare au liquide croupissant et chargé de plancton que l'on trouve habituellement, et auquel nous avons du nous accoutumer bon gré mal gré. Mais déjà le vent se lève, le ciel se couvre et le froid nous chasse plus loin. Des étendues désertiques de tuf et de sable alternent avec des sols polygonaux où les buttes succèdent inlassablement aux buttes, entourées d' un réseau de fissures, et où a pris racine toute une végétation d' arbustes nains où l'on s' empêtre et se démène à perdre haleine. Dans l' entrelacs impénétrable des menues branches, le pluvier doré s' est installé en maître. Beaucoup plus rare est le vison, qui s' enfuit d' ailleurs très rapidement. Les Islandais ne l' aiment guère, car il se montre extrêmement prolifique. Si j' en crois le Dr A. Magnússon ( de Reykjavik ), il y eut des époques où la tête du vison était mise à prix, et l'on raconte même qu' un chasseur danois en aurait tire près de cent.

Avec des sentiments mitigés, nous nous rapprochons de la Seydisâ qui prend sa source sur les flancs du Langgletscher, lequel n' est pas le moins du monde parcimonieux de son eau, surtout à l' heure de midi où la neige fond rapidement sur les flancs du Burfjöll. L' embranchement sud se laisse encore franchir sans histoire, mais avec le bras nord, c' est une tout autre affaire. Entrant le premier dans l' eau, je m' aventure avec une extrême prudence sur le fond glissant, risquant à chaque pas d' être emporté par le courant auquel l' étroitesse du chenal, qu' il s' est frayé entre les blocs de rocher, confère par endroits une grande violence. Parvenu sur l' autre rive, je remets mes souliers... sans les chaussettes, afin d' être prêt à intervenir au cas où mon compagnon se trouverait en difficulté! Arrivé à portée de jet de la rive gauche, Emile se hisse sur un bloc de pierre et me lance ses souliers, afin d' avoir les mains libres pour la dernière partie de la traversée, la plus traîtresse. Mais en plein élan, le nœud qui reliait les lacets de cuir humide se défait - les brodequins plongent à l' eau et filent à la dérive, chacun pour son compte. Il ne manquait plus que cela! L' un de nous avait-il échappé de justesse aux sabots meurtriers d' un poney pour que l' autre doive « tirer » nu-pieds les quatre-vingt-cinq kilomètres qui nous séparent de Bolstâdarhlid? A la vitesse d' une bête traquée, je m' élance le long de la rivière, plonge et repêche les deux fuyards...

Mais ce faisant, j' avais comme un pressentiment qu' un grand bonheur ne saurait venir tout seul. Emile aussi, déséquilibré par ce contrecoup inattendu, avait glissé sur sa pierre aussi gluante qu' un savon. Il gagna finalement le rivage, aussi trempé que moi. Dans le feu de l' action, je ne l' avais même pas vu prendre son bain, mais I' état de ses habits montrait qu' il n' avait rien à m' envier. Il ne nous restait qu' à rire de l' aventure, nous qui avions retroussé nos pantalons si soigneusement et si haut, dans l' espoir insensé d' arriver secs à bon port.

L' orage menaçant de surcroît, il s' agissait de ne pas traîner si nous voulions atteindre assez tôt la cabane de terre qui devait nous héberger pour la nuit. Mais le sol était capitonné d' une épaisse mousse dans laquelle le pied s' avachissait, et de loin en loin un lit de ruisseau, parcouru par une onde croupissante et grouillante d' algues, nous coupait la route. Ayant franchi une dune de sable farineux, nous retombâmes sur la rivière Kúlukvisl, non loin d' un gué où venait aboutir la petite route de Hveravellir qui ne figurait pas sur notre carte. De l' autre côté, sur une colline, se profilait le refuge de Kúlikofi que nous atteignîmes avant la nuit tombante, sous les premières rafales d' un vent cinglant: une chance que d' être dispensés de monter les tentes! Néanmoins, cet abri construit de mottes de terre et de pierres plates, et destiné à héberger les indigènes lors de la montée « à l' alpage » des moutons et des poneys, de même qu' au moment de la « désalpe », cette noire bicoque, dis-je, n' avait rien d' engageant. Elle était, de même que ses alentours, jonchée de détritus, tessons et bouteilles vides -fait d' autant plus étonnant que I' Islandais pousse en général le souci de la propreté fort loin, au point d' enlever ses souliers avant d' entrer dans une pièce ou même dans un corridor. Mais ici, c' est le désert, le « far-west », et un si sordide intérieur, dépourvu de la moindre fenêtre et meublé d' une unique paillasse, n' invite guère aux égards. Quant à l' eau pour la cuisine il vaut la peine, aux fins d' édification, d' en dire quelques mots. Nous n' avions, en fait d'«aqua pura potabilis », que celle de la rivière Kúlukvisl, dont nous essayâmes de remplir quelques récipients à la surface desquels tournoyaient force filaments d' algues et lambeaux de mucus. Ici comme partout ailleurs, les animaux de tout poil affectionnent le voisinage des eaux, c' était évident, et, sous d' autres cieux, nous n' aurions jamais avalé une gorgée d' un tel breuvage. Mais faute de la plus petite source, il se transmua en soupe, en bouillie, en café, nonobstant les myriades d' organismes qui s' y maintenaient en suspension. Emile faisait la petite bouche et ne songeait pas à s' en cacher. Il lui arriva même de vider à terre un de mes récipients, dont le contenu ne passait pas au crible de sa délicatesse, et de partir lui-même en quête d' eau. Chaque fois, la même scène se répétait immuablement. Avec un visage de bois, il rentrait, et se mettait en devoir de placer sur la flamme du butagaz son récipient plein.

- Emile, j' avais bien, n' est pas, ramené autant d' écume et de ciboulette que toi?

- Mais pas du tout, cher ami. Je suis d' avis qu' il y a, cette fois-ci, infiniment moins de verdure là-dedans.

- A la bonne heure! Nous pouvons donc faire l' épargne d' une tablette de chlore. Cela tombe bien, on n' en a jamais trop.

- Pas question de cela, juste ciel! Sais-tu quelle vermine peut bien barboter dans cette eau? Mets-en une de plus!

Notre bauge curée et remise en ordre, nous repartîmes le lendemain matin sous une lumière blafarde et un vent âpre. Nous franchîmes d' abord une crête où quelques poneys broutaient une herbe maigre, soucieux du mauvais temps comme d' une guigne. Un héron décolla d' une mare, de la poussière tourbillonnait au-dessus de quelques dépressions à demi comblées par des éboulis, et au-delà desquelles s' arrondissait une croupe de rocher dénudé, le Helgufell. La plaine devant nous était jonchée de blocs de lave et de pierres disloquées par le gel, coupée de congères sablonneuses et ponctuée de touffes de nard: un tableau d' une infinie désolation. A chaque pas, j' étais tenté de m' écarter de la route pour mieux me pénétrer de cette solitude de monde perdu.

J' avais décidé de gravir au moins le Helgufell, laissant Emile longer le flanc à sa guise, avant qu' il ne m' attende à son extrémité nord. Le souffle court, je me hissai au-dessus d' un premier verrou rocheux, puis remontai un flanc couvert de laves et de pierres ponces, piaffant avec obstination dans ce sol inconsistant. J' atteignis enfin le sommet sud, d' où je découvris, toute grise et agitée par les vents, la Blanda au tracé sinueux. Mais quelle déception! Jusqu' au sommet nord, il me restait à franchir quelque cinq kilomètres d' une vague steppe où les lichens et les mousses alternaient avec la terre meuble et les éboulis. Furieux, je filai à grands pas, droit devant moi, enjambant touffes d' herbe et bancs de sable mouvant, et ne m' arrêtai qu' à un couloir situé fort loin en contrebas, d' où je remontai une succession de pentes, dépourvues du moindre attrait, pour retomber sur le versant nord, que je pris en travers, afin de gagner la Sandâ où devait m' attendre mon compagnon. Là, pas la moindre trace d' Emile. J' arpentai les environs, sondant chaque niche du rocher et scrutant chaque revers de colline d' un œil noir. Toujours rien. Il devait m' attendre plus au nord, à en croire quelques traces de pas non encore effacées sur les sables mouvants. Je commençais à m' inquiéter sérieusement, lorsque je le découvris enfin, emmitouflé, accroupi sous une saillie rocheuse burinée par le vent. Les membres raides, les doigts gourds, il se redressa, manifestement heureux de se remettre en branle. Nous traversâmes sans tarder la rivière, pour obliquer en direction de la base du Saudafell, pataugeant sans relâche dans les mousses. Nous préférions éviter les traces des poneys en raison de leur étroitesse et de leur itinéraire fantaisiste.

Une fois, enfin, nous tombâmes sur un coin idyllique: devant un fond sombre de buissons, un gravier aux teintes mordorées se reflétait dans une eau d' un bleu profond. Des essaims d' algues vert tendre dérivaient lentement à la surface: un jeu de couleurs à ne pas manquer! Lorsque j' eus changé mon film, nous repartîmes vers l' Afangafell, en nous dirigeant vers une longue crête, sur le flanc ouest de laquelle courait un mauvais sentier à poneys, si mauvais que nous lui préférions souvent les coussins de mousse des pâturages au sol raviné. Chevaux et moutons nous dévisageaient d' un œil rond, puis, sans raison apparente, faisaient feu des quatre fers. Plus loin, un coude brusque de la rivière Fellakvisl nous imposa un fastidieux détour. Puis, soudain, nous fûmes bloqués net: un bourbier, un véritable bassin d' accumulation contenant des masses inappréciables d' eau noire, d' où émergeaient encore quelques touffes de cypéracées. Cette fois-ci, il s' agissait bien de tempérer, en un savant mélange, hardiesse et retenue. Les premiers îlots de végétation étaient encore bien enracinés et surtout pas trop espacés. Nous enfoncions peu, l' allure restait rapide, mais pas question de marquer le moindre temps d' arrêt. Cependant, à mesure que nous progressions, les touffes d' herbe se raré-fiaient et devenaient instables. Nos bonds d' un îlot à l' autre, alourdis par la tente et le sac, se faisaient à chaque instant plus maladroits, plus étriqués. Immédiatement, le coussin d' herbe cédait et disparaissait sous l' eau.

- Cette fois, ça sent mauvais!

Hantés par la perspective d' être soudainement sucés, aspirés vers le fond de cet étang de boue, nous courons, pataugeons, gesticulons et haletons comme des possédés dans cette infecte liqueur noirâtre aux profondeurs traîtresses. C' est une succession ininterrompue de glouglous sinistres, de bruits de succion, d' éclaboussures... nous ne reprenons nos esprits qu' à la faveur d' un banc de glaise marquant le terme de ces marécages infernaux. Une brève montée, une glissade sur la marne gluante, un saut par-dessus le ruisseau, une dernière escalade, et nous déposons enfin nos sacs sur un petit balcon s' avançant en proue. La vue s' étend jusqu' aux sommets bordant la côte est et jusqu' au ruban argenté du lac de Thristikla. En revanche, le Kofi Kóllarhóll se dérobe obstinément à nos yeux, nonobstant l' avis compétent de notre carte.

Mais déjà le soir descend. Il faut se relever, battre le rappel des énergies avant d' affronter d' autres marécages. Parvenus sur un épaulement de l' Afangafell, nous voyons s' ouvrir une perspective en direction du nord-est. A une demi-heure de marche, une petite verrue noire attire nos regards: la cabane! Un dernier lit de vase que nous traversons en pataugeant, et nous atteignons enfin notre but journalier. Bilan: onze heures de route, trente-cinq kilomètres ( d' après la carte ).

Le scénario du jour précédent se répète: la corvée d' eau - à l' inévitable anse de rivière polluée de débris végétaux - puis le nettoyage final. Une fois de plus, nous sonnons la diane à quatre heures du matin. Et c' est au moment de boucler les sacs qu' Emile s' aperçoit que le troisième appareil photographique manque à l' appel. Nous avons pris l' habitude de le porter tour de rôle, mais aucun de nous ne se souvient de l' avoir passé en bandoulière le dernier. Je me décide enfin à faire machine arrière et à regagner l' endroit où nous avons marqué la dernière pause, avant de nous engager dans les marécages. Rien. Rentrer les mains vides? Pas question! Furieux, je fonce au travers de l' étang de boue de sinistre mémoire, et au pas de gymnastique, soutenu sur plusieurs kilomètres, j' atteins la halte précédente, au bord de la Fellavîsl. Toujours rien. Se peut-il qu' il soit resté au Saudafell, à treize kilomètres du Kofi, à cette petite crique idyllique où nous avions pris des photos? Fendant un vent âpre chargé de bruine, les souliers gorges d' eau, je me lance dans cette dernière étape et retrouve ma jolie symphonie de couleurs. Voilà la bande de papier qui enveloppait le film mais c' est tout. Mon dépit, mon abattement est tel que je me sens près de défaillir. La perte de cet appareil de valeur a sans doute été l' œuvre de la fatigue. Mais un fait reste certain: là où je me trouve, nous l' avons encore utilisé.

J' emporte la bande de papier - témoignage de mon retour sur les lieux - et regagne la cabane par le flanc est de l' Afangafell, itinéraire plus rapide que le précédent. En quelque deux heures de marche, je retrouve Emile, presque aussi abattu que moi. De loin, il a vu à mon allure que cette expédition folle de vingt-trois kilomètres est restée vaine.

Littéralement claque, je m' accote à la paroi de terre, ruminant de sombres pensées. Puis nous préparons du thé. C' est alors qu' Emile me propose de retourner ensemble jusqu' à la lisière du marécage. Tant qu' il subsiste une lueur d' espoir, je suis résolu à tenter le tout pour le tout. Nous retrouvons les sables mouvants du ruisseau, gravissons à nouveau l' épaulement de rocher et redescendons vers les marais.

- Tu vois bien, j' ai passé au crible tout le secteur. Il n' y est pas.

- Peut-être est-il plus loin, en direction nord, près du prochain banc d' argile. Je vais y faire un saut.

- C' est ici que nous avons fait la pause, et là-bas. Tu perds ton temps... Et je hausse les épaules, tandis qu' il s' éloigne.

A peine a-t-il atteint le banc d' argile que je le vois se baisser subitement. Il se redresse, il tient quelque chose: l' appareil!

- Mais jamais, te dis-je, au grand jamais nous n' avons mis les pieds là-bas!

Je débordais de joie. Il nous fallut du reste un bon quart d' heure pour trouver enfin la clé du mystère.

- Je la tiens, la solution! s' écria. Vois-tu, sur ce versant, tous ces chevaux, et ici, toutes ces traces de sabots? A peine avions-nous quitté les lieux qu' ils s' approchaient, sans doute poussés par la curiosité. Et un de ces poneys s' est emparé de la courroie, il a traîné l' appareil sur quelques centaines de mètres, puis il l' a laissé tomber. Voilà tout.

L' hypothèse était vraisemblable. Mais qui aurait cru que ces braves bêtes, l' innocence même, pourraient jouer un tour si pendable à deux Suisses qui ne leur avaient rien fait, qui étaient venus en amis, de si loin?

- Moi, de leurs poneys, j' en ai définitivement soupé... avouai-je avec amertume. Le fait est qu' ils nous avaient valu un supplément de trente et un kilomètres, une journée perdue, et une deuxième nuit dans cette infâme cabane.

Malgré les averses et un vent à décorner les bœufs, nous poussâmes encore une pointe de vingt-quatre kilomètres jusqu' à la première ferme habitée, au fond du Blöndadalur. Nous étions très curieux de voir comment on nous y accueillerait.

Cette ferme de Eldjârnsstadir se dresse au pied d' une succession de gradins rocheux; elle est environnée de chaumes dégoulinants, de flaques, de meules de foin recouvertes de bâches. Quelques parois rabattables, une entrée pavée, des toits lestés de mottes de terre portant encore leur touffe d' herbe, et c' est à peu près tout. C' est une des dernières fermes construite dans le vieux style islandais; elle abrite une famille apparemment fort nombreuse et pauvre de surcroît. Nous fûmes aussitôt conduits dans une chambre commune, à l' atmosphère pesante, et copieusement servis en gâteau, pâtisserie et café qui flattèrent aimablement notre palais en comparaison des mousses et lichens qui avaient si souvent agrémenté nos potages. Nous étions littéralement affamés, mais osions à peine nous servir. Nous eussions bien préféré un morceau de pain, mais ce n' était pas l' usage d' en offrir, apparemment. Ces braves gens ne parlaient que l' islandais; à l' aide de coups d' œil, de gestes, de signes des doigts et de notre carte, nous parvînmes, tant bien que mal, à les renseigner sur nos origines. Nous réussîmes même à obtenir des renseignements au sujet d' un pont qui devait nous permettre de franchir la Blanda grossie par les eaux de fonte du Hofsjökull. Ce fut le plus jeune qui comprit le premier.

- Brdemanda-t-il. Je fis signe que c' était cela. Il ne s' en trouvait un qu' au débouché de la vallée, si bien que nous repartîmes sans tarder, d' autant plus qu' il ne nous était guère possible de trouver ici un gîte pour la nuit.

Tout à coup, je fus pris de sueurs froides: n' avions pas résolu d' enlever à tout prix nos chaussures avant d' entrer dans une demeure, par crainte de nous montrer impolis? Et nous avions failli à nos principes à la première occasion! D' un geste ample mais pas précisément élégant, j' élevai une jambe à la hauteur de la table, en affichant un air de contrition. Notre hôtesse comprit, et me rassura d' un geste de la main. Elle refusa le moindre dédommagement, mais lorsqu' Emile lui tendit un mouchoir brodé tout neuf, elle se leva et nous serra les mains à tous les deux avec émotion.

Dehors, le vent et la pluie nous attendaient toujours. Le premier contact fut des plus désagréables, mais le sort en était jeté! Sans espoir de retour nous lançâmes un dernier « bless » ( au revoir ), et fûmes salués par un sonore « Göda ferd » ( bon voyage ), qui nous réchauffa le cœur au moins jusqu' à la prochaine ferme - moderne, celle-ci - où nous fûmes reçus avec la même amabilité. Le lendemain, nous passâmes la Blanda, puis, non loin de Bólstâdârhlid, la Svartâ ( la rivière noire ), qui roulait de grosses eaux et n' avait pas à nous offrir le moindre pont. Nous gagnâmes enfin le Skagafjord. Le paysage était resté inhospitalier, comme à l' accoutumée, mais il faut reconnaître que ses étendues solitaires et ses teintes plombées ont un charme irrésistible. Quand on contemple, sous les torrents de lumière solaire, les sombres coulées de lave, les volcans enveloppés de mystère, les lacs aux reflets métalliques, les rubans gris ardoise des rivières, les flancs dénudés des montagnes basses, et par-dessus tout les somptueuses couleurs des hautes plaines herbeuses, on se sent comme transporté sur une planète inconnue. C' est un autre monde, à la création duquel les fourmis affairées et avides d' affaires que nous sommes n' ont en rien contribué.Traduit de l' allemand par R. Durussel )

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