De l'escalade en glace raide au dry tooling. Histoire d'un sport devenu à la mode

Le Breitwangfluh avec la cascade de glace Crack Baby ( à d. )

Histoire d' un sport devenu à la mode

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e n' est que très lentement que la vis en aluminium s' enfonce dans la glace compacte. Au bout de 15 centimètres, plus rien n' avance. Mais avec le manche du piolet, utilisé comme un levier, Dougal réussit à poser un assurage à peu près sûr; légèrement moins tendu, il franchit les quelques mètres qui suivent. Il a les doigts écrasés et, depuis longtemps, complètement insensibles.. " " .Plus de sensations dans les mains ni dans les orteils. Après trente longues minutes, il peut néanmoins installer un relais sur une vire. Ariane, qui commence plutôt à avoir froid un peu plus bas, est bien contente de pouvoir enfin se remettre à grimper. Mais il lui faut encore attendre un moment. Le sang est en train de revenir dans les doigts de Dougal et, avec les sensations, la brûlure de la douleur. Larmes aux yeux et souffle court: ce sont là les effets visibles du réchauffement douloureux après une forte onglée. On se console en sachant que, généralement, ce genre de douleur ne se produit qu' une fois dans la journée et qu' ensuite ça va mieux. Quand la nuit tombe, la cordée parvient à la sortie de la Cascade du Dar, cotée IV 4+.

La naissance de l' escalade de glace en Suisse

La scène décrite ci-dessus s' est déroulée en 1975. Ariane Giobellina,de Leysin,et Dougal Haston marquent ainsi le début de l' histoire de l' escalade en glace raide en Suisse. C' est en effet la première fois qu' une cascade gelée est escaladée dans notre pays. Une nouvelle discipline de l' alpi est née. Mais ce qui semble neuf et révolutionnaire chez nous est pratiqué depuis longtemps déjà par des grimpeurs écossais. En Suisse, seuls les plus audacieux s' aventurent dans les vallées alpines pour chercher de nouveaux sites d' escalade. Cette discipline sportive est trop risquée et trop exigeante. Les amateurs de parois nord cherchent alors à améliorer leur technique dans la glace. Le niveau est déjà élevé. Trois ans plus tard, en effet, Patrick Hilber et Eduard Hart s' attaquent au Thron, IV 5, une des plus imposantes cascades de glace de Suisse. Des skieurs en route pour une course dans l' Averstal en ont le souffle coupé: une coulée de glace souvent pourrie de 270 m de haut, dont 90 m à la verticale. Mais les temps ne sont pas mûrs. Malgré plusieurs tentatives, la cordée ne parvient pas à franchir les dernières longueurs. d' hui, on ne sait toujours pas qui, finalement, réussira la première de cet itinéraire.

Un développement hésitant

Pendant les années 80, la plupart des vallées alpines facilement accessibles ont été explorées par les grimpeurs de cascades glacées. La majeure partie des itinéraires évidents a été parcourue sans que les ouvreurs aient songé à fournir un compte-rendu de leur course, alors même que le niveau de difficulté atteint était déjà remarquable. L' escalade de glace est considérée comme une occupation hivernale pratiquée lorsqu' il n' est pas possible de grimper dans le rocher. Par ailleurs, on part de l' idée qu' une cascade gelée n' est jamais la même, d' année en année, et qu' une description n' a dès lors pas de sens. Des noms d' ouvreurs ne peuvent guère être cités sans susciter de contestations et porter ombrage à quelqu'un. Il y a tout simplement trop peu d' information sur ces premières « années sauvages » de l' escalade de cascades gelées.

Les premiers centres

C' est rapidement néanmoins que s' ouvrent des centres d' escalade, comme celui de Weisstannental et, évidemment, celui de Kandersteg. Tous deux attirent les grimpeurs parce que l' accès en est facile.. " " .Il n' en reste pas moins que le développement est relativement lent, compte tenu de la longueur de la période considérée, soit 10 ans, de

C

Ueli Kämpf à l' œuvre à Winteregg, Kandersteg Pho to s:

Ro be rt B ös ch

T E X T E Urs Odermatt, Uster

P H O T O S Robert Bösch, Oberägeri, et al.

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1975 à 1985. L' équipement est toujours calqué, comme auparavant, sur celui des alpinistes et n' a encore quasiment rien de commun avec les piolets-marteaux et les crampons hautement spécialisés d' aujourd. La manière de voir les choses des grimpeurs de cette époque n' a pas encore évolué, comme elle le fera par la suite lorsque Xaver Bongard se mettra à l' escalade en glace raide et fera d' elle ce qu' elle est aujourd'hui, c'est-à-dire un sport extrême et hautement exigeant, avec une cotation et des degrés de difficulté qui permettent des comparaisons. Un sport dans le cadre duquel les grimpeurs seront sans cesse à la recherche de défis nouveaux! En 1988, Bongard ouvre l' itinérairestupéfiant, compte tenu des conditions de l' époque – Rübezahl, IV 6,voie qu' il dépassera encore en 1993 avec Crack Baby,. " " .V 6.Un article paru dans Les Alpes 1 incite de nombreux grimpeurs à faire de l' escalade en glace raide une discipline indépendante et non plus seulement une manière d' entraînement pour les faces nord hivernales. Malheureusement, Xaver Bongard trouvera la mort en 1994, dans la vallée de Lauterbrunnen, suite à la mise en torche de son parachute de « basejump ».

Le site d' escalade de glace de Kandersteg s' est développé très tôt. L' ouverture de la voie Crack Baby, V6, dans la Breitwangfluh, par Xaver Bongard en 1993 a suscité une grande admiration. Un itinéraire incroyable pour les conditions de l' époque Pho to s:

Ro be rt B ös ch 1 Revues trimestrielles 1993, p. 182 et suiv.

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Evolution fulgurante dans les années 90

L' évolution n' a pas cessé. Jusque-là, il s' est surtout agi de monter le plus haut possible; c' est ensuite seulement que le style a acquis de l' importance. L' escalade de glace extrême, sans pause entre les relais, alimente de très vifs débats. Ni les points d' assurage intermédiaires ni les outils d' escalade, affirment certains, ne doivent être utilisés pour se reposer. Tout comme pour l' escalade sportive en rocher, une longueur doit être parcourue sans interruption, dans sa totalité. Quelques années plus tard, les amateurs décident de faire un pas supplémentaire et de grimper sans dragonnes fixes autour des poignets. A nouveau, hochements de tête et violentes discussions. Depuis lors, l' escalade sans dragonnes fixes s' est répandue et il semble même que cette évolution ait fortement marqué tant la discipline que le matériel.

Mais revenons à l' histoire... En 1994 arrivent d' Amé du Nord des images spectaculaires. Jeff Lowe ouvre l' itinéraire Octopussy et lui attribue le degré M8. Le « M » signifie terrain mixte et indique encore qu' il a fallu, entre les parties en glace, franchir un passage rocheux fortement surplombant pour atteindre ensuite une colonne de glace ( stalactite ) suspendue.. " " .Ce développement est nécessaire et bienvenu pour pousser l' escalade de glace un peu plus loin. En effet, pour ce qui est de l' escalade de glace pure, on ne peut guère aller plus loin dans la difficulté, sinon en prenant des risques énormes, notamment que les colonnes suspendues se détachent et s' effondrent sous le seul poids du grimpeur. Et même s' il y a déjà une poignée d' itinéraires du degré « magique » 7, ils ne sont réservés qu' à une toute petite élite. Il faut quelque temps pour que la fièvre américaine du terrain mixte atteigne l' Europe et la Suisse. Alors qu' en Italie c' est le Britannique Steve Haston qui s' attaque à des colonnes de glace très délicates, c' est l' Allemand Robert Jasper qui, en Suisse, tient le devant de la scène et pose des jalons nouveaux. En 1996, il se lance dans la voie Reise ins Reich der Eiszwerge, Wi7, dans

Le grimpeur allemand Robert Jasper à l' œuvre à Kandersteg. Il dominait la scène suisse de l' escalade de glace dans les années 90 du siècle passé En 1997, Robert Jasper ouvre la voie Trait de lune, M8+, dans le Jura LES ALPES 2/2004 Les débuts de l' escalade de glace: l' équipement était largement influencé par l' alpinisme. Aujourd'hui, on trouve un grand choix de matériel spécialement conçu pour les besoins de l' escalade de glace, l' esca mixte et le dry tooling Urs Odermatt dans le Safiental. Il y a dix ans, l' escalade de glace était réservée à une élite d' initiés. Aujourd'hui, ce sport de l' extrême est à la mode et recueille les faveurs d' un large public Escalade de glace dans le Weisstannental. Installation d' un relais Robert Jasper à Ueschinen, un des nouveaux sites à la mode pour l' escalade mixte et le dry tooling Pho to s:

Ro be rt B ös ch LES ALPES 2/2004

l' Oeschiwald. Bien que la voie, en raison des changements de conditions d' englacement, ait été requalifiée en M6, elle n' en constitue pas moins une pierre blanche dans l' histoire de l' escalade de glace en Suisse. Un changement dans les mentalités se produit à cette époque. Au début, il est encore difficile d' accepter qu' une cascade ne soit pas entièrement gelée pour qu' on puisse déjà l' escalader. En 1997, coup de cymbales: Robert Jasper ouvre dans le Jura bâlois l' itinéraire Trait de Lune 2 et le cote M8+. D' un seul coup,il saute plusieurs degrés de difficulté et amène le M8 en Europe – si tant est qu' il y ait eu quelque chose de semblable en Amérique du Nord. Cette performance est à des lieues de ce que pouvaient auparavant imaginer la plupart des grimpeurs et quasiment personne ne songe sérieusement à une répétition 3. A cela s' ajoute le fait que la voie Trait de Lune est tracée sans piton. Il y a six ans encore, le débat faisait rage sur la question de savoir s' il était admissible d' utiliser des pitons dans ces itinéraires mixtes que sont les cascades de glace. Jusque-là, les pitons placés à la perceuse-frappeuse ont été refusés par principe. La première vague d' ouverture de voies dans le canton d' Uri, un des endroits les plus importants de Suisse en matière de cascades gelées, a été menée sans piton.

Vous pariez que... ce sera encore plus difficile?

L' influence de l' Amérique du Nord se fait à nouveau sentir. Cette fois, ce sont des images d' itinéraires mixtes assurés par des pitons qui nous arrivent et l' annonce que Will Gadd a franchi Amphibien,coté M9.. " " .Will est un champion canadien de l' escalade sportive; c' est un polyvalent qui ne se laisse pas classer dans une seule et unique catégorie. Il se lance aussi bien dans les voies en terrain mixte que dans les itinéraires rocheux de grande difficulté: d' abord équiper la voie depuis le haut puis essayer les divers passages jusqu' à ce que, deux mois plus tard, l' escalade réussisse. C' est seulement un hiver plus tard que les pitons sont acceptés, en Suisse aussi, dans les itinéraires mixtes. C' est alors que commencent les courses vers les degrés de difficulté les plus élevés. Après M9 vient X-Files, coté M9+/ 10– 4, de Stevie Haston, qui grimpe plus particulièrement dans le val d' Aoste, en Italie. Ensuite c' est Robert Jasper, avec The Flying Circus, à la Breitwangflue, qui passe à M10 5. Le grimpeur italien Mauro « Bubu » Bole cote son itinéraire avec le degré « M Bubu » car il est quasi certain que personne ne rééditera sa performance. Or, depuis lors, les nombreux répétiteurs se sont mis d' accord pour la cotation M11. Comme M11+ et M12– ont aussi été franchis, nous en sommes maintenant à M12. C' est une nouvelle fois Will Gadd, au Canada, qui pose les jalons. Bien que la désignation « M », comme auparavant, renvoie à du terrain mixte, elle perd de plus en plus son sens. La plupart des itinéraires de haute difficulté passent par une

2 Cf. Les Apes 2/98 3 C' est seulement en 2002 qu' Urs Odermatt a réussi une répétition avec des sangles sensiblement rallongées; la cotation a été confirmée. 4 X-files a été répété plusieurs fois depuis lors et la cotation a penché vers M9+. 5 L' itinéraire ne s' est jamais retrouvé dans de semblables conditions. Il n' a plus été entièrement répété jusqu' ici. Stefan Siegrist a toutefois réussi les deux longueurs décisives. Il n' a malheureusement pas voulu s' exprimer sur le degré de difficulté.

Fascination pour l' escalade mixte: Urs Odermatt entre rocher et glacePhoto: archives Urs Odermatt Pho to :a rc hi ve s U rs Od er m att LES ALPES 2/2004

zone rocheuse ardue avec des stalactites de glace qui sont, elles,relativement faciles et donnent à la voie le droit à son appellation de mixte. Il est cependant malaisé de trouver des lignes adéquates.. " " .Le dry c' est l' escalade avec piolets et crampons dans le rocher, se répand de plus en plus et la part de glace dans l' itinéraire diminue.. " " .La première voie de Suisse en M12 a été,une fois de plus,ouverte par Robert Jasper; il a en effet traversé de droite à gauche, près d' Uschenen, un terrain d' escalade mixte très surplombant. On ne trouve que très peu de glace le long de la voie en question. Peu après son ouverture, elle a été plusieurs fois répétée alors même qu' elle est l' une des deux plus difficiles du monde.

Où va-t-on?

Si l'on compare la situation actuelle de l' escalade mixte à celle de l' escalade sportive en rocher, les incroyables cotations atteintes sont à peine imaginables.. " " .Le milieu des amateurs lui-même se pose des questions et se demande où cette évolution finira.. " " .A-t-on une fois de plus atteint un point critique? Où ira-t-on grimper dans cinq ans? Les fractures de glaciers, comme par exemple dans le Pitztal autrichien ou encore celles du glacier de Grindelwald, offrent en effet des possibilités fascinantes mais leur avenir est des plus incertains compte tenu du recul des glaciers. Le dry tooling, dans les surplombs rocheux fortement inclinés et sans glace, est déjà pratiqué, mais il n' offre pas vraiment de satisfaction à l' amateur d' escalade de glace. Ce sont peut-être les concours sur des structures artificielles de plus en plus folles qui deviendront la mesure de cette discipline. Le cercle se refermera alors avec les parois nord qui offrent encore, à coup sûr, des possibilités énormes et des voies d' une extrême difficulté.

A ses débuts, l' escalade de glace était un combat contre les éléments. Le Safiental Le Safiental: l' escalade de glace était considérée comme un entraînement pour les parois nord. Aujourd'hui, cette discipline exerce vraisemblablement une plus grande attraction sur les grimpeurs que les parois nord classiques des Alpes Photos: Robert Bösch LES ALPES 2/2004

Escalade de glace, un sport à la mode

La majeure partie des grimpeurs de glace ne se fait pas de souci pour ce qui est de trouver encore des voies très difficiles. Même à des niveaux de difficulté plus modérés, les choses ont beaucoup changé. L' escalade en glace raide est devenue un sport à la mode. Dans les sites très parcourus comme Sertig ou Oeschiwald, le nombre des grimpeurs pose un problème de sécurité à prendre au sérieux. Les équipements de pointe permettent aujourd'hui à presque n' importe qui de grimper dans de la glace. Ceux qui ne tiennent pas à se séparer des points de sécurité offerts par des pitons peuvent trouver à de nombreux endroits des itinéraires équipés, soit pour les relais, soit pour toute la voie. L' utilisation de pitons est aujourd'hui acceptée partout et elle est appréciée de ceux qui grimpent « pour le plaisir » – comme on peut le voir chaque fin de semaine dans les sites uranais ou à Campsut. Il semble bien qu' il devrait être possible, dans le cadre de cette activité sportive fascinante,de faire cohabiter tous les intérêts grâce à un peu de tolérance. Il y a encore bien assez d' endroits pour ouvrir des itinéraires, avec ou sans pitons et bien assez de place pour que l'on puisse respecter tous les périmètres de protection du gibier. Et si les cascades gelées ne disparaissent pas sous l' effet du réchauffement, il y en aura encore suffisamment pour grimper dans les années à venir. a

Traduit de l' allemand par Gil Stauffer

Les stalactites de grande ampleur demandent une technique et un mental différents de ceux qu' exige une voie athlétique, mais bien assurée en escalade mixte. Le Safiental Urs Odermatt et Christoph Staub à l' assaut de la glace dans le Safiental LES ALPES 2/2004

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