Des rochers bien habités Traversée Bruschghorn-Gelbhorn

Entre le Schams et le Safiental, un faux désert où bouquetins, cristalliers et rochassiers sont entre eux.

S' il faut évoquer une histoire à succès concernant la faune alpine en Suisse, c' est bien celle de la recolonisation des Alpes par le bouquetin. Leur domicile de prédilection, ce sont surtout les Grisons, patrie héraldique de cet animal, et particulièrement le no man's land bordé par le Safiental et le Domleschg. Le soulèvement des Alpes y a ménagé un environnement original entre le Piz Beverin, le Bruschghorn et le Pizzas d' Anarosa. D' une part, les conditions de vie sont idéales pour les bouquetins, et d' autre part, on y trouve, dans un espace réduit, une diversité sans pareille de formes et de couleurs de roches.

Voilà de bonnes raisons de parcourir la région sur la trace des bouquetins. Le meilleur point de départ est le Glaspass, un col où les habitants du Safien ont durant des siècles accompagné leur bétail vers le marché de Thusis pour l' échanger contre du savon, des épices ou de beaux mouchoirs brodés ( à la mode nouvelle ). Le chemin est raide pour descendre dans la gorge de Carnusa et guère moins pentu lorsqu' il remonte en zigzag à la Mittler Hütta, là où le célèbre guide Paul Etter, pionnier de l' escalade, fut entraîné dans la mort par une avalanche.

D' ici on pourrait poursuivre en légère pente vers la Tritthütte, puis remonter le cours de la Carnusa jusqu' au Bruschghorn. Pourtant, il est plus intéressant de longer toute l' arête reliant le Verdushorn au Bruschghorn. Les parois de flysch plongent en longs tabliers d' argent dans l' étroit vallon de la Rabiusa. De l' autre côté, les ressauts de la muraille rocheuse permettent au piéton de traverser entre deux murs d' escalade, et au grimpeur de s' en échapper si nécessaire. Les derniers aroles sont loin derrière nous, on n' entend plus le sifflement des marmottes et l'on ne risque plus d' effaroucher quelques perdrix au nid. Ici, au Bruschghorn, c' est le royaume des chamois et des bouquetins. Mais on entend aussi parfois un martèlement sec: on est également dans un royaume de bipèdes, les cristalliers qui cherchent leur bonheur minéral dans les roches, du Piz Beverin au Bruschghorn. Sans chercher bien loin, le profane trouvera dans les failles bien dégagées quelques chatoyants trésors échappés au spécialiste. C' est presque sans y prendre garde que l'on dépasse ainsi les 3000 mètres pour se trouver, un peu éraflé, sur la cime du Bruschghorn. A l' est se dresse le Piz Beverin, presque à portée de main, alors que le regard plonge à l' ouest dans les profondeurs du Safiental avec ses mayens alignés en rang de perles à la manière des Walser.

Poursuivant sur la même arête en direction du Gelbhorn et du Schwarzhorn, on va au-devant d' autres surprises géologiques. Subitement, on passe des schistes argileux parsemés de débris cristallins coiffant le Bruschghorn, au manteau de schiste calcaire d' un noir de jais et de dolomite jaune moutarde typique du Gelbhorn. C' est une promenade délicieuse, où l'on oublie toutefois le superlatif dans le couloir d' éboulis et de névé précédant le sommet du Gelbhorn. Même si l'on peut se passer d' équipement de haute montagne dans le reste de cette excursion, on sera bien servi par un piolet, des crampons et une courte corde sans lesquels ce couloir sera cause de stupeur et tremblements à l' issue incertaine. En effet, c' est un névé raboteux qui se présente d' un côté du bloc sommital, alors que l' autre côté propose un raide éboulis ouvrant sur le vide.

Le Gelbhorn est donc jaune, et le Schwarzhorn noir. Pas de quoi s' étonner. Entre eux, une arête où l'on voudrait s' attarder tant sont admirables le panorama toujours plus vaste et la vue plongeante, vertigineuse, sur le fond du Safiental. A la descente, il vaut la peine de contourner les plaques noires de schiste bordant le chemin: on aura bien des chances de voir l' empreinte fossile d' une ammonite ou de petits coquillages antédiluviens à poignées. Plus bas, lorsque le manteau jaune du Gelbhorn est remplacé par les bandes calcaires du Pizzas d' Anarosa, on trouvera en transition un secteur tout blanc. Il ne s' agit pas de neige, non, mais de gypse éblouissant le touriste stupéfait.

On se trouve maintenant devant deux variantes de descente: la plus courte mène à l' Alp Curtinatsch, envahie les beaux dimanches par des dizaines de voitures; la deuxième, plus longue mais aussi plus variée, passe par la Farcletta digl Lai Grand et la Farcletta digl Lai Pint pour aboutir à la Cufercalhütte. C' est une vieille et romantique cabane du CAS, au milieu de champs d' edelweiss, où l'on arrivera vers le soir. Et où l'on restera à la veillée...

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