Deux ascensions dans le massif du Mont-Blanc

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

E. A. Martel ( Section de Berne ).

Deux ascensions dans le massif du Mont-Blanc Par I. Le Mont-Blanc(4810 m ) par l' aiguille du Goûter ( 8843- ).

Depuis plus d' un siècle que le Mont-Blanc a été gravi pour la première fois ( par Jacques Balmat et le Dr. Paccard le 8 Août 1786 ), les habitants de St-Gervais luttent contre les guides de Chamonix, pour faire abandonner la commune route d' ascension par les Grands Mulets au profit de celle qui monte de St-Gervais au Mont-Blanc par le col de Voza 1675 m, le pavillon de Bellevue 1812 m, Tête Rousse 3139 m, l' Aiguille du Goûter 3843™, le Dôme du Goûter 4331 m et les Bosses du Dromadaire 4556™ et 4672 m.

De nombreux alpinistes ont publié, sur la question de savoir si cette route de St-Gervais devait être préférée à l' autre, d' intéressants récits dont les conclusions respectives ne concordent guère. Désireux de me faire une opinion personnelle, j' ai commencé par compulser toutes ces narrations, puis, m' étant rendu sur les lieux mêmes, et ayant réussi la course entière par un temps splendide, j' ai adopté la manière de voir suivante: l' ascension du Mont-Blanc par l' Aiguille du Goûter est aussi longue, plus difficile, moins fatigante, plus dangereuse, beaucoup plus intéressante que la montée par les Grands Mulets. C' est dire qu' elle nécessite l' habitude des montagnes, qu' elle s' impose aux touristes expérimentés, mais qu' elle ne saurait être entreprise par les novices: ceux-ci ne peuvent aller au Mont-Blanc sans risques que par le chemin de Chamonix et avec de bons guides, bien entendu.

La première escalade authentique de l' Aiguille du Goûter a été faite le 17 Septembre 1784 par deux guides, J. M. Couttet et Fr. Cuidet qui, laissant en arrière la caravane de Bourrit, dont ils faisaient partie, s' élevèrent au delà du Dôme du Goûter jusqu' à 4400™. En 1855 seulement ( le 14 Août ) les Anglais Hudson, Smith, Ainslie et Kennedy gagnèrent la cime du Mont-Blanc par l' Aiguille, le Dôme, le Grand Plateau et le passage du Corridor. Enfin la route naturelle et directe de St-Gervais par l' arête des Bosses du Dromadaire ne fut complétée que le 18 Juillet 1861; à cette date en effet les Anglais Tuckett et Leslie Stephen montèrent tout droit du Dôme au sommet sans faire le détour du Grand Plateau et du Corridor.

L' escalade de l' Aiguille exige seule les qualités d' un grimpeur exercé: la difficulté réside dans l' in et la verticalité des rochers qui composent les arêtes inclinées à 40° le long desquelles on doit s' élever de 700 m; le danger consiste dans la traversée d' un large couloir de glace perpétuellement balayé par les chutes de pierres: souvent aussi la neige fraîche et le verglas rendent très périlleuses les arêtes elles-mêmes. Le reste de la course, du sommet de l' Aiguille à celui du Mont-Blanc, est d' une extrême simplicité: on l' a appelé „ la plus belle promenade des Alpes ".

A 3819™ ( soit à 24 m en dessous de la pointe ) a été construite en 1858 et réparée en 1882, une cabane bien entretenue, où toutes les caravanes passent la nuit. ( Une fois cependant, le 2 Juillet 1864, l' ascension du Mont-Blanc depuis le pavillon de Bellevue avec descente à Chamonix s' est faite en un seul jour par l' Anglais Moore et le guide Chr. Almer. ) Selon l' état de la neige on met entre 7 et 19 heures de Bellevue à la cabane, tant les obstacles sont variables sur cette capricieuse montagne.

Parti du pavillon le 26 Août 1887 à 58 m heures du matin avec un guide et deux porteurs de St-Gervais, je ne suis arrivé à la cabane qu' à 6V4 heures du soir; il est vrai que de ces 12Va heures il faut retrancher 3112 heures de haltes provoquées par la beauté du temps et par le besoin d' admirer en paix le grandiose panorama qui se déroule au fur et à mesure de la montée..

L' aiguille était assez mauvaise d' ailleurs, non encore débarrassée des neiges amoncelées par la tourmente des 20 et 21 Août. Sur les arêtes, dont la grimpée fait songer aux descriptions d' escalade de la grande pyramide de Gizeh, les blocs disjoints, mais solidement équilibrés, étaient tous ensevelis et leurs interstices cachés; à chaque pas, avant de poser le pied, il fallait sonder la neige avec le piolet, de peur de s' effondrer dans quelque trou et de se rompre un membre ou une côte; encore n' évitait pas les brusques et fréquents enfouissements entre deux roches soudées en apparence; je dois dire que, pour ne pas traverser dans sa partie inférieure le grand couloir où les pierres pleuvent dans l' après, nous avions choisi pour monter une arête plus difficile que celle habituellement suivie; au surplus, mis en gaieté par la pureté du ciel, nous ne faisions que rire, mes trois compagnons et moi, de nos réciproques et successives disparitions; pourtant, au bout de trois ou quatre heures, les rétablissements à la force du poignet nécessaires pour émerger de ces chausse-trappes de neige avaient quelque peu fatigué la caravane, qui trouva grand plaisir à varier le genre de ses exercices, une fois parvenue en haut et au bord du grand couloir. Là, en récompense de notre tactique, ni difficultés, ni périls: une belle et massive nappe de neige traversée sans avoir à tailler de pas, sept ou huit grosses pierres seulement nous saluant au passage, mais évitées aisément grâce au peu d' élan qu' elles possédaient au point élevé où nous avions abordé leur sillon et le redoutable couloir était franchi en quelques minutesAu delà, les 150 derniers mètres qui restent à gravir en obliquant vers la droite, se présentaient un peu plus scabreux: il y a deux ou trois petits couloirs inclinés à 60° et plusieurs murs de rochers droits hauts de cinq à dix mètres, le tout en pierres effritées, inconsistantes comme les lapilli d' un volcan; la couche de neige, mince sur ces points à cause de la pente, manquait souvent sous les pieds, entraînée en dessous par un glissement de pierrailles; et puis elle masquait toutes les aspérités utilisables qu' il fallait chercher à tâtons; aussi, multipliant les points d' appui, rampions-nous, sans aucune dignité, à quatre pattes et même à plat ventre; pieds, genoux, coudes, poings et thorax, tout était bon pour rester accrochés à la paroi de l' Aiguille. Tout ce que je viens de dire corrobore bien ce fait depuis longtemps établi que, quand la neige abonde, les couloirs sont faciles à franchir et les rocs perfides et glissants; et que, s' il y a peu de neige, les rochers deviennent aisés et les couloirs de glace dure difficiles. J' ajouterai que, usant d' une prudence egoiste commandée par le mauvais état de l' Aiguille, nous l' avons escaladée sans être attachés à la corde: il en est résulté un surcroît de précautions qui explique la lenteur de notre marche. Dans l' ensemble de la montée en somme n' est survenu aucun embarras sérieux et la gymnastique déployée m' a paru fort récréative.

Pour mémoire seulement, j' évoque la splendeur du coucher du soleil, du clair de lune et de l' aurore contemplés de la cabane dans la nuit du 26 au 27 Août, ainsi que la magnificence de l' aérienne et paisible promenade par laquelle on se rend en quatre heures au sommet du Mont-Blanc: le charme magique des instants ainsi passés dans le majestueux isolement des hautes cimes, ceux-là seuls l' apprécient qui ont gîté et circulé sur les crêtes glacées, mais ils ne peuvent jamais l' exprimer à leur gré.

La route de St-Gervais présente les avantages suivants:

1° Le retour par les Grands Mulets ( 3O50m ) varie la course et fait voir deux faces de la mon-tagne-reine.

2° L' escalade de l' Aiguille rend l' excursion plus intéressante et la transforme en une course vraiment sérieuse.

3° La beauté de la vue est hors de pair: pendant les deux jours, durant toute la montée, on surpasse et l'on domine l' une après l' autre, à gauche les aiguilles de Chamonix et les pointes du Faucigny et du Bas-Valais, à droite toutes les Alpes de la Savoie, du Dauphiné et du Piémont; tandis que, par le chemin des Grands Mulets, l' horizon, pendant de longues heures, est limité à la vallée de neige du Grand Plateau.

4° Il en résulte qu' on apprécie bien mieux le panorama même du Mont-Blanc; car, une fois parvenu au sommet, au lieu de se perdre dans le chaos de toutes les Alpes apparues presque subitement, au lieu d' avoir trop à contempler à la fois, il ne reste plus que les Alpes Pennines et Bernoises à étudier, toutes les autres ayant été débrouillées au cours même de l' ascension.

5° Enfin, et c' est là le plus sérieux mérite de cette route, le mal des montagnes est à coup sûr évité: d' abord parce qu' une nuit passée à 3819 m a suffisamment préparé les poumons aux effets de la raréfaction de l' air; ensuite parce que, sur la crête bien aérée du Goûter, on échappe à l' oppression, à la suffocation, à l' étouffement, que le calme pesant de l' atmosphère provoque infailliblement dans le creux profond du Grand Plateau.

Quant aux inconvénients de la route de St-Gervais ( pour ne pas parler de la fatigue du premier jour, des difficultés de l' Aiguille, et du bivouac à une grande hauteur qui n' arrêteront pas les vrais montagnards ), il n' y en a en réalité qu' un seul, mais il est grave: c' est la nécessité absolue d' être assuré de deux jours de beau temps, parce que, si l'on est pris par l' orage à la cabane, la route du Dôme et celle des Grands Mulets sont coupées: il faut coûte que coûte redescendre l' aiguille qui, sous la pluie et la bourrasque, devient le plus dangereux des casse-cou! C' est ce qui empêchera toujours St-Gervais de rivaliser avec Chamonix pour l' ascension du Mont-Blanc.

Bibliographie: De Saussure, Voyages dans les Alpes, T. II, p. 557 et s. Dr. Hamel, Beschreibung zweier Reisen auf den Mont-Blanc, Vienne, Gerold, 1821. Hudson et Kennedy, Where there's a will, there's a way, Londres, 1856. Tuckett, The Times du 5 Août 1861. Moore, The Alps in 1864, p. 137, Londres. Abel Lemercier, le National du 14 Sept. 1869. Annuaire du Club alpin français 1881, p. 58 ( F. Reymond ); 1883, p. 46 ( J. Lemercier ); 1886, p. 70 ( J. Vallot ). A7. Lochen, Bull, du C.A.F., Février 1886. Ch. Durier, Le Mont-Blanc, passim. John Bail, Alpine Guide. Hawkins, Peaks, Passes and glaciers, première sèrie.

II. Le Glacier et l' Aiguille d' Argentière ( 3912- ).

Le glacier d' Argentière n' a pas la célébrité qu' il mérite; on ne le visite pas assez: c' est un des plus beaux glaciers non seulement du Mont-Blanc, mais encore de.toutes les Alpes; il est situé à l' extrémité N. E. du massif, entre ceux de La Neuva, de Saleinaz ( suisses ) et du Tour ( français ) au N. E., et ceux de Talèfre et de la Mer de Glace au S. O. Le voisinage de cette dernière et la concurrence du Montenvers lui font le plus grand tort. Depuis longtemps les alpinistes qui ont étudié le glacier d' Argentière en vantent unanimement la magnificence; mais la routine l' a laissé jusqu' ici en dehors du cercle des excursions courantes; en un mot il n' est pas à la mode: fait d' autant plus inexplicable que l' accès en est très aisé. Le chalet auberge confortable du pavillon de Lognan, construit en 1881 à 2033 m d' altitude à 4 heures de Chamonix, est relié à la grande route de la Tête Noire par un excellent chemin muletier. Du pavillon, en une heure de montée le long d' un sentier tracé sur la moraine, les moins ingambes peuvent gagner un belvédère offrant un point de vue saisissant sur le cirque supérieur du glacierles touristes de moyenne force ont à leur disposition les excursions superbes du Jardin d' Argentière 2684 m, rocher isolé au milieu du haut glacier, et du Col des Grands Montets 3240 m qui conduit à la Mer de Glaceenfin les alpinistes exercés choisiront entre les nombreux pics et cols difficiles qui enceignent tout le bassin.

Dans le massif du Mont-Blanc, c' est le plus grand glacier n' ayant qu' un nom et une seule direction. Il se fait remarquer par sa longueur et par le peu de largeur de sa langue terminalepar la faible pente et la forme en cirque de sa partie supérieure ( 300 m seulement de dénivellation pour 4 km. d' étendue, soit 7,5°lopar la disposition ovale des crêtes qui en constituent le pourtourenfin par la ressemblance de son mur de fond avec les remparts perpendiculaires d' une forteresse crénelée, ce qui en fait un vrai décor de théâtre.

Les dimensions sont les suivantes ( à vol d' oiseau ): Longueur 11 km ., largeur maxima 4,5 km ., largeur minima 400 mètres.

Tous les pics et cols qui entourent le glacier d' Argentière sont d' un accès difficile ou dangereux, sauf le col des Grands Montets; quelques-uns n' ont même été gravis qu' une fois; ils se succèdent dans l' ordre suivant:

Sur la rive gauche ( S. O. ): Aiguille et col des Grands Montets, 3307 et 3240 mAiguille verte 4127 m ( première ascension par le Talèfre, Whymper, 29 Juin 1865; par l' Argentière, Cordier, Middlemore et Maund, 31 Juillet 1876Les Droites 4030 m ( première et seule ascension: Cordier, Middlemore et Maund, 7 Août 1876Tour des Courtes, 3813 m ( non gravieles Courtes 3855™ ( première et seule ascension, Cordier, Middlemore et Maund, 4 Août 1876 en col; le 4 Juillet 1885 l' abbé CMfflet, de Lyon, et ses deux guides, Devouassoux père et fils, se sont tués en voulant escalader les Courtes ). Cette chaîne de la rive gauche, toute zébrée d' arêtes rocheuses et de couloirs de glace dont la pente atteint 70°, couronnée d' éblouissants dômes de neige et de dents pointues, est une des plus belles et aussi une des plus effrayantes murailles que l'on puisse contempler.

Au fond, la courtine fortifiée qui ferme le glacier d' Argentière et le sépare du glacier italien de Pré de Bar, s' étend depuis l' Aiguille de Triolet 3879 m ( première ascension J. A. G. Marshall en Août 1874jusqu' au Mont-Dolent, charmant cône de neige haut de 3830 m ( première ascension, Whymper et Adams-Reilly, 9 Juillet 1864 ); au milieu s' ouvre le col périlleux du Mont-Dolent 3543 m, „ le beau idéal d' un col " qui conduit en Italie ( Val Ferret ) ( premier passage, Whymper, 26 Juin 1865 ).

Sur la rive droite ( N. E. ) se trouvent: les Aiguilles Rouges d' Argentière 3572 et 3665 m, le col d' Argen 3520 m ( premier passage, Stephen Winkworth, 22 Juin 1861; de Chamonix à Orsières par le glacier de la Neuva ); la Tour Noire 3843 m ( première ascension, Javelle, 3 Août 1876 ); le col de la Tour Noire, très dangereux ( premier passage, George et Macdonald, 22 Juillet 1863 ), situé à la place du Darrey ( inexistant ) des cartes françaises; l' Aiguille d' Argentière, 3912 m ( première ascension, Whymper et Adams-Reilly, 15 Juillet 1864 ); le col du Chardonnet 3346 m de Chamonix à Orsières par le glacier de Saleinaz ( premier passage, Adams-Reilly, 24 Août 1863et l' Aiguille du Chardonnet 3823™ ( première ascension, Fowler, le 20 Septembre 1865 ). L' aspect des deux dernières aiguilles, séparées par une tumultueuse cascade de séracs appelée glacier du Chardonnet, est particulièrement joli ( v. la gravure p. 16 ). Celle du Chardonnet, sur sa face méridionale, se montre toute hérissée de petites pyramides rocheuses isolées et superposées en gradins comme les clochetons d' une immense pagode.

L/Aiguille d' Argentière, cotée 3901™ sur les cartes, a en réalité 3912 m de hauteur: elle se termine par une étroite crête de neige, orientée de l' O à l' E, longue de 150 m et dont l' extrémité occidentale, rocheuse, sur la frontière franco-suisse, a été pourvue d' un signal de pierres ( 39011111' extrémité orien tale, neigeuse, est plus élevée de onze mètres et appelée parfois Pointe des Plines. Si la face Sud ( versant d' Argentière ) de cette montagne se distingue par son élégance, le côté opposé n' excite pas moins l' admiration: il existe dans les Alpes peu de tableaux de fond aussi imposants que la carapace de glace presque verticale appuyée sur son revers Nord; c' est donc du glacier suisse de Saleinaz que l'on contemple l' aiguille, sinon dans toute sa grâce, du moins dans toute sa majesté.

Insistant sur la régularité, la symétrie harmonieuse du bassin qui nous occupe, je ferai remarquer que les huit grands pics qui pyramident sur' ses crêtes se correspondent et se font face deux à deux, de part et d' autre du courant de glace: Aiguilles du Triolet et Mont-DolentCourtes et Tour NoireDroites et Aiguille d' ArgentièreAiguilles. Verte et du Chardonnet. De telle sorte que l'on peut comparer le haut glacier à une de ces majestueuses nefs ruinées dont les voûtes et arcades sont effondrées et les piliers seuls restés debout. C' est simple, homogène et impressionnant comme un grandiose vaisseau gothique. De tous les glaciers des Alpes aucun ne m' a plus étonné.

L' ascension de l' Aiguille d' Argentière se fait rarement, une fois par an tout au plus, trop rarement, car la course est d' un vif intérêt et d' une beauté accomplie. Sans se ranger parmi les pointes les plus malaisées du massif du Mont-Blanc ( les aiguilles Verte, du Dru, des Droites, des Courtes, du Géant, des Charmoz et de Bionnassay la priment sans contredit sur ce point ), elle présente assez de difficultés pour rester une ascension de premier ordre: aucun danger d' avalanches ou de canonnades de pierres n' est à redouter, il est vrai, mais les couloir& rocheux, les pentes de glace et les bergschrunda béantes exigent de l' agilité et du sang-froid. Du sommet, la vue plonge sans obstacles en Suisse, embrasse toutes les Alpes Pennines ( Grand-Combin et Mont-Rose ) et Bernoises, plane au dessus du Chablais et du Bas-Valais ( Buet et Dent du Midi ) et se repose avec extase sur la conque nacrée du glacier d' Argentière par dessus laquelle s' étagent les trois pignons de l' Aiguille Verte, des Droites et des Courtes — le fronton des Grandes-Jorasses — et la coupole du Mont-Blanc. Dernière cime maîtresse du massif dans l' Est, elle réalise la combinaison si heureuse du panorama à deux faces ( c'est-à-dire du partage égal du tour d' horizon en plans rapprochés et en plans lointains ) et du panorama à double niveau, à la fois dominant et dominé; elle n' écrase rien et rien ne l' écrase: les Alpes ne possèdent pas beaucoup de belvédères aussi recommandables.

J' ai fait l' ascension le 15 Septembre 1887, dans une saison trop avancée, après plusieurs nuits froides: aussi ai-je eu maille à partir avec le verglas et la neige dure, mauvais compagnons de route s' il en fut. Le glacier du Chardonnet était tout disloqué: nous en remontâmes la rive gauche où il fallut tailler des pas pendant trois, fatigantes heures dans la glace très résistante pour nous élever de 400 mètres au dessus du glacier d' Argentière. Ensuite un plateau de névé en pente douce et coupé de longues et larges crevasses fut traversé sans peine. Au pied même de l' Aiguille vers 3650' d une grande berg-'schrund faillit nous arrêter net: le seul pont qui la franchît nous fit aborder un couloir de neige et de rocs dont les 150 mètres exigèrent deux heures d' escalade ( inclinaison 60en son milieu venait se greffer un autre couloir partant de plus bas; à cette jonction s' était formée la plus amusante des arête » de neige que l'on puisse franchir à califourchon: longue de vingt mètres, inclinée de 10° à peine, solidement tassée, sans largeur aucune, écrétée par le manche du piolet qui servait de balancier, épaisse entre nos pieds de 60 centimètres tout au plus. Le couloir débouche sur une crête qui descend à l' Ouest vers le Col du Chardonnet: de là on découvre subitement tout le bassin de Saleinaz, le Grand Combin et les Alpes Bernoises, tandis que le Mont-Blanc émerge derrière les Droites: il ne faut pas trop s' avancer, de crainte de passer au travers, sur la neige qui surplombe souvent au dessus du glacier de Saleinaz. Le sommet 3901 ou de l' Ouest ne se dresse plus alors qu' à 80 mètres environ au dessus du grimpeur, mais ce n' est pas lui qu' on doit viser: on traverse de flanc, sur le versant Nord ( de Saleinaz ), pendant une heure environ, une pente abrupte de glace ou de neige en contrebas de la crête longue de Ì50 mètres qui réunit les deux pointes: à l' extrémité de cette pente un couloir, aussi de glace et très rapide, mène par un léger retour en arrière au vrai sommet 3912 m. Whymper et Adams-Reilly, lors de la première ascension de l' Aiguille, trouvèrent ce dernier passage très difficile et dangereux, " à cause des cavernes formées dans la glace; d' autres touristes ont même dû escalader d' abord le sommet 3901™, puis gagner la plus haute pointe par le versant du glacier d' Argentière ( on ne peut pas marcher sur la crête neigeuse terminalepour moi la fin de l' ascension a été grandement facilitée par la compacité de la neige gelée où les pas taillés restaient fermes et solides. Au sommet nous goûtâmes les délices d' un horizon pur de tout nuage.

La descente s' effectua sur les traces de la montée avec une variante toutefois: au lieu de reprendre la rive gauche du glacier du Chardonnet trop abrupte et où nos marches du matin avaient dû se dissoudre au soleil, nous nous lançâmes éperdument dans les séracs de la rive droite très pittoresques mais peu praticables; ils nous rejetèrent maintes fois entre le glacier et les murs de rochers qui l' encaissent de ce côté. Sans une bonne longueur de corde qui nous permit de dévaler au fond de mainte crevasse nous n' aurions pas pu passer. A 8 heures 30 du soir, au bout d' une heure et demie de tâtonnements nocturnes et pénibles, parmi les moraines et fissures du glacier d' Argentière, nous rentrions au pavillon de Lognan, fatigués par 15 heures de marche laborieuse ( montée 9 heures, descente 6 heures ). L' ascension avait été ralentie par la dureté de la neige et par la taille de pas pendant 6 heures en tout. Dans les jours chauds de Juillet elle demande 12 à 13 heures seulement et moins de peine, étant alors certes moins piquante et difficile que je ne l' ai trouvée en Septembre après douze jours de mauvais temps. A aucune époque d' ailleurs elle ne présente de dangers objectifs: c' est une raison de plus pour la recommander chaudement à tous les touristes robustes et expérimentés qui aiment les beaux spectacles et les courses intéressantes, mais ne cherchent pas à se rompre les os sur des murailles insurmontables!

2 Bibliographie: Whymper, Escalades dans les Alpes, passim. Winkworth, Peaks, Passes and Glaciers, 2e série, T. I. Alpine Journal T. Ir p. 267, Adams-Reilly; 375, 226, 137, 274, George et Macdonald; T. II, p. 209; T. VIII, p. 289, Middlemore; T. X, p. 233. Annuaire du Club alpin français 1876, p. 169, Cordier, et 582, Garrard^ 1885, p. 66, P. Vignon- 1886, p. 90, Bauron,r-. Bulletin mensuel du Club alpin français, Octobre 1885« —. Daily News, 20 Juillet 1885. Moore, The Alps in 1864, passim. Forbes, The Tour of Mont-Blanc and Monte-Rosa. J. Ball, Alpine Guide. Livre des voyageurs au pavillon de Lognan.

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