Diagonale de solitude et grandeur sauvage Une traversée du massif du Jura à skis de fond

Plus discrète et moins courue que sa célèbre cousine reliant Chamonix à Zermatt, la Haute route du Jura s' étend sur 250 kilomètres entre Balsthal/SO et Bellegarde ( F ), hors des sentiers battus. Un périple rythmé par l' authenticité, la découverte et les rencontres.

En février 1976, le long des crêtes glacées fouettées par les rafales, huit compères se lancent sur ce qu' ils baptisent la « Haute route du Jura » ( HRJ ). De cette « expédition » à skis de fond à travers le massif jurassien sort un livre. Il conte l' aventure et les rencontres faites par un photographe, un musicien varappeur et un écrivain partis avec un guide découvrir ce coin de Suisse peu fréquenté.

En février 2010, trois copains d' enfance, Pascal Burnand, Gabriel Chevalier et Raphaël Houlmann, bercés par les cimes jurassiennes depuis leur plus jeune âge, s' inspirent du récit de la joyeuse clique des « anciens » pour refaire la route. Fruit de leur périple hivernal, un guide réédité en 2011 aux Editions du CAS décrit en détail cet itinéraire original, attachant et sportif sans être excessif.

 

Ambiances arctiques

Même moyen de locomotion, même enthousiasme des équipes, le récit des « anciens » ressemble à celui des plus jeunes, malgré la trentaine d' années écoulées. Sapinières contraintes par la bise, pâturages désertés, combes et crêtes mordues par le gel: à son échelle modeste et sans prétention, le Jura hivernal offre l' aventure à qui prend le temps de le rencontrer.

La traversée du Chasseral, la découverte du Creux du Van, l' ascension du Mont Tendre ou l' ambiance alpine du Crêt de la Neige et du Reculet offrent une rare diversité de paysages. Pour Pascal Burnand, guide de haute montagne biennois, « les vastes étendues du Jura donnent l' impression d' être en Laponie finlandaise, en Sibérie, voire dans le Grand Nord lorsqu' une tempête s' invite sur les crêtes et réduit la visibilité à néant ».

Avec un panorama qui s' étend du Säntis au Salève, la chaîne jurassienne reste aussi l' un des plus beaux points d' observation des Alpes. « Pour nous, le Jura n' est pas une simple solution de repli quand les Alpes deviennent trop dangereuses. Nous avons une vraie affection pour nos monts, leur beauté et l' authenticité des gens qui vivent là », note Pascal Burnand. « Ici, nous ne cherchons pas l' exploit, mais une manière différente d' aborder la montagne, plus contemplative, moins spectaculaire, mais riche en découvertes et en émotions. » Des mots qui se jouent des générations et rejoignent ceux de Marcel Imsand, le photographe lausannois de l' expédition des années 1970: « Je me souviens de fermes givrées, de paysages interminables, façonnés par la neige et la glace, de personnages riches et volontaires. Aujourd'hui, à 82 ans, certains clichés me restent en mémoire: je garde un souvenir ému de cette traversée jurassienne à skis. »

 

Loin des itinéraires balisés

Diagonale de solitude de 250 kilomètres entre Balsthal/SO et Bellegarde ( F ), la Haute route du Jura invite à goûter à la grandeur sauvage, à la nature à l' état brut. « Puisse cet itinéraire ne jamais devenir un boulevard balisé », écrivait Maurice Chappaz dans son récit de 1976. Vœu exaucé, ou presque: « A l' exception de certains endroits connus ou sur les rares passages où la HRJ emprunte des pistes de fond balisées, cette route est très peu fréquentée », estime Pascal Burnand. « Le contraste entre la foule croisée au Chasseral ou au Chasseron et le calme retrouvé quelques centaines de mètres plus loin est surprenant. »

Hors des sentiers battus, la HRJ demande de bonnes connaissances d' orientation. « Contrairement à d' autres massifs, la topologie du Jura, tout en vallons, en combes et en crêtes, ne permet pas toujours de se repérer visuellement à une arête ou un sommet proéminent. Il est indispensable de partir avec une boussole, un altimètre, et les cartes nationales au 1: 25 000 correspondantes, voire un GPS », conseille Pascal Burnand. Malgré ces précautions, avec ses amis Gabriel et Raphaël, ils se sont égarés dans les environs de la cabane du Cunay, non loin du sommet du Mont Tendre, alors que le trio connaissait les lieux. « Tout se ressemble sans se ressembler », note Gabriel Chevalier. Même à l' aide d' une carte, l' orientation peut être problématique, encore plus lorsque le brouillard s' invite sur les crêtes.

 

Un itinéraire sportif et contemplatif

Au rythme de 20 à 30 kilomètres journaliers, il faut compter une dizaine de jours pour ce parcours. En hiver, comme les conditions climatiques sont rarement bonnes sur une longue période, on peut diviser l' itinéraire complet en étapes de quelques jours. Plusieurs points de la HRJ permettent d' entrer ou de sortir de la route.

Une bonne condition physique, de l' endurance et de bonnes bases de ski de fond hors-piste sont des conditions indispensables pour s' engager sur la HRJ. « Même si, dans son ensemble, le massif ne présente pas de difficultés techniques majeures, certains passages un peu plus raides ou exposés peuvent s' avérer délicats. Dans ce cas, il vaut mieux déchausser et porter ses skis », estime le guide prévôtois Jean-René Affolter. Aujourd'hui retraité, ce connaisseur du Jura proposa l' itinéraire de l' hiver 1976 et guida l' équipe.

 

De préférence à skis de fond

S' il est possible de parcourir la HRJ en été, Pascal Burnand conseille plutôt l' hiver. « Toutes les routes ne sont pas déblayées, ce qui rend le Jura encore moins accessible et plus sauvage. » A l' exception de certains tronçons, l' itinéraire décrit ne convient pas aux raquetteurs. « Ce moyen de locomotion est trop lent, estime le guide biennois. Légers, les skis de fond permettent de bien glisser au plat et à la montée tout en profitant des descentes. » Petite astuce matérielle: les skis à écailles doivent être larges avec éventuellement des carres. « Ils ont l' avantage d' avoir une meilleure portance sur la neige meuble et une bonne accroche dans les pentes. Pour les montées assez raides, on peut les équiper de peaux de phoque que l'on découpe soi-même sur toute la longueur de la spatule. » C' est un moyen efficace d' économiser une précieuse énergie. Quant aux skis de randonnée, ils sont surtout indiqués dans certaines régions pentues, où les descentes à skis de fond s' avèrent laborieuses.

Pour apprécier pleinement l' expérience jurassienne, « mieux vaut se déplacer du nord-est vers le sud-ouest du massif, histoire de tourner le dos à la bise », conseille Pascal Burnand. Il serait dommage en effet de laisser ce vent glacial familier des crêtes du Jura gâcher d' uniques instants de contemplation. Si cela devait être le cas, on trouvera chaleur et réconfort dans l' une des nombreuses auberges qui jalonnent le parcours. Car les bonnes tables ne manquent pas dans ce joli coin de pays.»

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