Du Lötschental au glacier d'Aletsch en skis. Récit d'une course de Pâques

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Récit d' une course de Pâques.

Pâques! quatre jours de vacances! que rêver de mieux pour faire une grande tournée de ski, quatre jours de vie heureuse dans la neige!

L' hiver n' avait guère été favorable aux skieurs, la neige a fait une apparition bien tardive et pour avoir en avril de bonnes conditions, il fallait aller loin et haut. On nous avait souvent parle des merveilles du Lœtschental, mais pour le visiter, il fallait quelques jours et rien ne pouvait mieux répondre à notre désir que les vacances de Pâques.

Personne de nous cependant ne connaissait la région, mais avec des cartes et les vagues renseignements que nous possédions nous nous tirerons certainement d' affaires; l' imprévu sera d' autant plus charmant, l' inconnu plus captivant pour les six amis du Ski-Club qui partaient ce jeudi soir de Cornavin.

Le vendredi, après une trop courte nuit passée à Brigue, d' où nous repartons à 4 heures du matin, nous arrivons à Goppenstein, et, de là, à pied, à Kippel.

A 7 heures, départ de Kippel et la petite caravane, mulet en tête s' achemine le long de la vallée.

A Kühmatt, le mulet doit s' arrêter: la neige rend la montée impossible à cette brave bête.

Et nous continuons, sacs et skis sur l' épaule vers Fafleralp que nous atteignons à 10 heures. Le petit pont de Gletscherstafel dépassé, nous montons tranquillement maintenant skis aux pieds et nous longeons le flanc gauche de la vallée, puis la gauche du Langgletscher et, traversant en plein centre, nous grimpons directement et nous nous encordons pour traverser la deuxième chute; et nous soufflons et nous soufflons, nous arrêtant tous les 100 mètres; le sac pèse lourd, et Egon est loin bien qu' on en aperçoive déjà la silhouette. Par intermittence, nous avons la visite du soleil et du brouillard; de temps à autre une avalanche tombe des flancs du Schienhorn. Vous conter notre dernière heure de montée est impossible, nous étions littéralement fourbus et cette Lœtschenlücke que nous voyons toujours devant nous semble fuir notre approche. Pourtant nous y arrivons à 19 h. 45.

Rapidement nous soupons et allons nous coucher, car demain, si le temps est beau, nous voulons aller à l' Ebenefluh. Mais le samedi matin, temps nuageux et brouillard; on ne peut que se reposer et s' amuser autour de la cabane.

Egon von Steiger ( 3240 m .) est une jolie cabane, construite sur le bas de l' arête de l' Anengrat, plongeant sur le Langgletscher et fermant à l' est le Grosser Aletschfirn. Devant elle toute la splendeur de Concordiaplatz encadré de l' Aletschhorn, de la Dreieckspitze et de la chaîne des Fiescherhörner. Si vous regardez du côté du Lœtschental, vous verrez tour à tour tous les petits villages que nous avons traversés et, resserré comme dans un étau, Kippel; puis le massif des Alpes valaisannes et le Mont Blanc.

Au loin, du côté Concordia, on aperçoit de longues caravanes de skieurs.

Aussi pour parer à toute éventualité, décidons-nous de dîner tôt. Et toute l' après ce sont des caravanes qui arrivent du Jungfraujoch! Le soir, après un petit exercice de descente et de montée très amusant, nous regagnons nos couchettes non sans avoir entonné quelques chœurs! Et chacun s' endort avec l' espoir d' avoir le beau le lendemain.

En effet, à 5½ heures je mets le nez à la porte; la lune brille encore au ciel sombre; au levant, quelques nuages teintés d' or jaunissent la voûte céleste. Et tout à coup, spectacle grandiose, le ciel semble s' allumer: le Finsteraarhorn, les Fiescherhörner et l' Aletschhorn prennent vie; un vent glacial souffle et insensiblement les étoiles éteignent leur petite veilleuse brillante; il fait jour. Et il fait grand beau! Ah! quelle joie! Mais aussi quel froid! Les fixations de nos skis sont gelées et nos doigts risquent fort de l' être! Tout le monde est debout et dans la cabane trop petite pour contenir tous ces hommes avides de hauteur, car nous étions une quarantaine samedi soir, la joie règne en maîtresse. Tous veulent déjeuner en hâte pour partir vers le sommet, objet de leur rêve: l' Ebenefluh. Et nous faisons comme tout le monde.

7½ heures. Il fait un peu moins froid, nous sommes prêts et nous partons à la conquête de cette belle calotte de 3964 m. Longeant l' Anengrat, nous passons par toutes les jouissances que procurent un beau ciel bleu et un panorama dont nos yeux ne peuvent se lasser. Le vent souffle moins et déjà windjacks et paletots pendent lamentablement sur le sac. Le champ de neige que nous suivons le long de l' Anengrat et du Mittaghorn est presque plat, uniformément recouvert d' un linceul blanc brillant comme s' il était serti de diamants. Au loin une caravane gravit déjà les pentes assez raides de l' Ebenefluh. Nous les avons vite rattrapés; la montée n' est pas pénible, on souffle bien un peu, mais ça fait du bien! Bientôt, nous arrivons à quelques mètres du sommet, à l' endroit où nous devons quitter les skis. Mais quel froid tout à coup! Un vent terrible s' est mis de la partie et chasse la neige en un nuage de poussière. C' est l' arête terminale. Brrr! chacun s' habille et met ses gants.

En 5 minutes nous sommes au sommet, il est 10 h.; une poignée de mains et d' un seul coup, comme sous l' impulsion d' un ressort, les Genevois entonnent un « liauba » sonore au grand ravissement de nos collègues suisses allemands. Mais il ne fait pas chaud; bien vite nous admirons le panorama merveilleux des Alpes valaisannes, du Mont Blanc au Monte Leone, au premier plan le Mittaghorn, le Breithorn et le Bietschhorn, l' Aletschhorn, Concordiaplatz dans toute son étendue, puis la chaîne du Finsteraarhorn et celle de la Jungfrau, puis tout au fond, an nord, comme un joyau dans son vert écrin, la ville et le lac de Thoune; le plateau suisse et le Jura sont recouverts de nuages. « Mes amis, filons; il fait trop froid »! et en hâte nous regagnons la petite arête qui nous conduit à nos skis, puis la folle descente! Hélas, la neige n' est pas des meilleures, du carton, puis de la mauvaise tôle; et nombreux sont ceux qui prirent de belles « gauffres »; pourtant voilà de la bonne neige, hourra! Puis c' est la descente du plateau, un véritable régal; la neige est excellente. Nous croisons une caravane de scouts bernois; un brin de causette; nous nous retrouverons à la cabane. 11 ½ heures nous voit arriver à Egon où d' aucuns se reposent. Un jeune dentiste a les doigts gelés, pauvre diable! Nous essayons, mais en vain, de les lui ranimer; hélas! ses phalanges restent mortes. Nous avons faim; comme le bois manque, il faudra manger froid, hum! Des collègues courageux de même qu' un guide sont descendus à Concordia chercher quelques Bünden Holz, tout juste pour cuire leur soupe. Nous nous résignons à cuire sur notre réchaud et ça ne va pas du tout mal. Puis, chacun fume son Stümpli ou sa pipe et nous voilà liant plus ample connaissance.

Nous décidons de partir à 15 ½ heures pour Concordia où nous devons coucher ce soir et c' est après de touchants adieux et des « uf' s Wiederluege » que nous nous séparons de nos collègues suisses allemands.

Descente charmante, un premier petit raidillon où nous évoluons en stemm-bogen, puis le long plateau légèrement incliné de Concordiaplatz. Un riant soleil remplace bientôt le brouillard intense qui semblait vouloir nous accompagner; et c' est flânant, chantant et blaguant que nous croisons nos collègues de l' Aurore qui remontent à Egon avec une belle charge de bois. La caravane s' éloigne: « à demain soir à Brigue »; et nous approchons de Concordia. De la Grünhornlücke deux skieurs descendent à vive allure; ah! quel beau spectacle! Un petit groupe venant du Jungfraujoch approche lentement; nous voilà au bas de la grimpée finale. On pose ses skis et nous escaladons le roc terminal. Charmante cette arrivée à Concordia. On plonge directement sur les crevasses de l' Aletschgletscher; en face, dentelée, la Dreieckspitze et, brillant au soleil, l' Aletschhorn; devant nous l' immense étendue de Concordiaplatz encadré de la Lœtschenlücke, de l' Anengrat, Ebenefluh, Gletscherspitze et de la Jungfrau. Nous retrouvons à la cabane les scouts de Berne et quelques amateurs de hauts sommets. Concordia est une belle cabane, haute et claire, bien installée, confortable, peut-être un peu moins « heimlich » qu' Egon. Un jeune homme fait fonction de gardien, gentil, avenant, il a l' air de connaître son affaire, car bien vite il a donne les directives et ordres nécessaires. Et pendant que les uns préparent le souper, d' autres admirent la contrée. En moins de rien nos deux plats sont dévorés. Puis, tout en buvant une citronnade exquise, nous bavardons et chantons. Dix heures sonnent trop vite et avant de mettre le nez sous les couvertures, un rapide coup d' œil interrogateur au ciel. Les étoiles brillent, il fera sûrement beau. La lumière de l' hôtel du Jungfraujoch semblable à un fanal éclaire de sa faible lueur les sombres pentes du Jungfraufirn.

Lundi matin, 4 heures. Réveillé par des voix qui parlent d' un ciel couvert, je me demande si je rêve ou si je comprends mal; non, en effet, quelques brouillards montent le long des arêtes noires. Il faudra renoncer au projet que nous avions fait, de monter à la Grünhornlücke pour le seul plaisir d' en faire la descente. Le temps n' est pas laid, nous risquons d' avoir encore le beau, les nuages se dissipent. Les scouts viennent de partir et c' est en jolie ligne noire, semblable à une petite chaîne dont chaque skieur forme le chaînon, que nous voyons tous ces jeunes s' acheminer vers la Lœtschenlücke. Déjà 7½ heures; nous devons partir. La descente de Concordia sur le glacier n' est pas des plus commodes: nous avons tous des souliers sans clou. Meier simplifie les affaires, c' est un malin, il met ses crampons, à quoi donc serviraient-ils? Ce n' est pas sans chagrin que nous remettons nos planches, car toute cette mise en scène signifie: retour! ne plus revoir ces beaux lieux, être dans quelques heures parmi les humains, pénible sentiment! Et nous voilà partis sur le glacier d' Aletsch; une jolie descente en Stemmbogen entre les crevasses pour débuter; les conditions sont merveilleuses, car il avait un peu neigé dans la nuit. Puis nous prenons le centre du glacier où des traces fraîches de collègues partis ce matin marquent la route à suivre. Quelle belle descente! Que c' est beau! on se sent saisi par toutes ces splendeurs. Voici le Märjelensee encore complètement recouvert de glace, voilà les grosses crevasses, voilà les pots! Et c' est une descente toute pleine de surprises que nous offre cette partie du glacier de l' Eggishorn au Riederwald. On longe le bas de la moraine, on remonte sur le glacier, on contourne les pots, on fait des descentes en dérapage. Oh! quel plaisir! c' est indescriptible. Si, au moins, nous avions eu un petit Pathé Caméra. La neige devient mouillée; nous décidons de farter, car nous voulons pouvoir skier jusqu' au bout. Au loin Belalp avec son hôtel blanc; à gauche les premiers arolles du Riederwald dressent leur tronc tordu dans le ciel devenu nuageux; au bas de la moraine, une première flaque d' eau: c' est la civilisation qui approche, c' est la terre ferme. Ah! pourquoi nous arracher de ce beau rêve de quatre jours? Mais l' enchantement devait durer encore quelques heures. Habitués à descendre, il nous semblait tout drôle de remonter sur la crête de ce Riederwald où nous fîmes un court arrêt. Riederalp ne doit pas être loin, nous dit Meier, mais voilà, il n' y aura personne, le petit café sera encore fermé. Tant pis; nous nous arrêterons à Mœrel! et c' est alors un véritable cross-country en skis, des descentes rapides agrémentées d' imprévu et nous arrivons aux premiers chalets. Qu' apercevons au loin? le petit café du bas de Riederalp est ouvert. Hourra! il y a à boire là-bas, car je l' avoue, nous avions soif de boire autre chose que de l' eau de neige jaunie par du thé! Et c' est un accueil charmant; deux braves Valaisans s' empressent de nous servir un peu de ce petit blanc qu' on ne trouve pas au fond des crevasses! Il est midi; aussi décidons-nous de rester au moins deux heures dans ce charmant coin. Nous avons tout le temps; notre train ne part de Brigue qu' à 20 heures et il est toujours assez tôt de se retrouver dans le « monde ». Nous nous installons devant le petit café et nous nous laissons vivre. Comme premier plan: six verres et quelques carafons, deuxième plan, la silhouette de notre hôtesse assise sur un caillou et regardant le ciel, et comme arrière-fond, les alpes du Simplon. Que désirer de plus? je ne sais. Un petit ruisseau coule plus bas: Oh! de l' eau pour se débarbouiller! quelle aubaine!

On tire les montres. Il faut partir. Par un gentil sentier très pittoresque, nous gagnons le village de Ried, une petite merveille suspendue aux flancs vert tendre de la montagne. Les champs sont émaillés de fleurs bleues et blanches. Quel enchantement de voir ces alpages revivre! Bientôt les sonnailles viendront égayer ces lieux. A Ried, nous visitons la petite église dont le clocher élancé semble vouloir percer le ciel. Puis le chemin serpente sur de riants coteaux, traverse un hameau. Les gens sont moins affables de ce côté du Valais, ils semblent méfiants, presque gênés de voir des « étrangers ». Trop vite, nous apercevons le blanc lacet et le rail du chemin de fer de la Furka. Une petite averse, qui durera d' ailleurs jusqu' à notre arrivée à Brigue, arrose nos crânes et nous oblige à chercher un refuge.

Voilà Mœrel, voilà Naters, voilà Brigue, notre course s' achève. Dans quelques heures, une locomotrice nous aura conduits à Lausanne et une locomotive asthmatique nous déposera à Genève après avoir repris des forces pendant près d' une heure à Morges. Retour joyeux; nous avons retrouvé nos amis de l' Aurore, et le trajet nous paraît court.

Le souvenir de cette course restera grave dans notre mémoire et notre cœur, car, si nous l' avons « pilée » en montant, nous avons été bien récompensés tout au long de notre course. Les skieurs sont à la recherche des hautes altitudes et des grandes émotions; je les comprends maintenant. J' étais jusqu' alors réfractaire au ski en haute montagne. Quelle profonde erreur de ma part! C' est un plaisir indescriptible et ceux qui font de la haute montagne en été sont presque tentés de lui préférer les grands tours de ski en hiver.

Paul Schnaidt.

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