Du Tödi à l'Oberalpstock

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 1 illustration.Par Jacques Sfreiff.

Voici Pentecôte — jour attendu avec impatience par les skieurs! Le temps semble propice, même le vieil almanach d' Appenzell prédit le beau temps; ainsi tout est pour le mieux.

Nos sacs sont prêts et l' équipement au complet. Jusqu' ici, à Pentecôte, le but des alpinistes du C. A. Clarides était le Tödi. Cette fois-ci nous porterons nos pas un peu plus loin.

Notre chef de course fut toujours animé d' une certaine dose d' esprit d' exploration. Il voudrait se rendre compte de quelle façon on pourrait, du Tödi, atteindre à skis le Val Rusein par la Porta da Gliems ( 3250 m .), haut col neigeux entre le Stockgron et le Piz Urlaun.

Nous sommes cinq, tous hantés par cette même idée.

Le départ a lieu le samedi à midi. Pleins d' espoir dans le succès de notre entreprise, suant à grosses gouttes, nous montons vers la cabane Fridolin, ce délicieux foyer de montagne au pied du Tödi. Ce dernier peut s' attendre à une ruée, car tant à l' ancienne cabane qu' à la nouvelle tout est plein.

Un merveilleux coucher de soleil nous retient encore un bon moment au dehors et nous promet le beau temps pour le lendemain.

Quant au sommeil, il nous est accordé plutôt avec parcimonie. La plupart d' entre nous n' ont pas fermé l' œil; à 3 heures nous sommes heureux de nous lever en vue du départ. A 4 heures commence la montée sur nos planches, et notre caravane de 70 skieurs se dirige en serpentant vers le Tödi. Aux séracs escarpés qui sont cependant encore capitonnés de neige, le névé devient dur; nous mettons les crampons à nos skis et, à la longue la marche est très fatigante.

Du sud-ouest surgissent des nuages noirs, de sorte que, arrivés au point 3000, nous décidons de laisser à notre droite le Piz Rusein pour atteindre par la voie la plus courte la Porta da Gliems. Une fois là, nous constatons à notre grande joie que le temps s' améliore du côté sud. Une halte de quelques instants nous permet d' admirer le spectacle grandiose qui s' offre à nos yeux; profonde est l' impression que nous laisse ce tableau: le puissant névé, traversé de quelques crevasses géantes, allant jusqu' au Rusein et au Tödi glaronais, les coupoles formidables de l' Urlaun et du Tödi grison, 1a paroi nord, verticale, de plus de 1000 m. du Bifertenstock nous laisseront un souvenir inoubliable.

Si, de ce point, on suit des yeux ces 70 skieurs qui s' orientent vers le Tödi, on se rend facilement compte de l' importance prise par les skis. Ce qui, il y a peu de temps encore, n' était qu' une performance individuelle, est aujourd'hui du domaine public. Ces 70 paires de skis au Tödi, à Pentecôte, démontrent à la fois le développement remarquable qu' a pris le sport du ski, en même temps que l' attrait d' une ascension au Tödi.

En été, la Porta da Gliems est un passage assez souvent fréquenté pour se rendre du Tödi à la cabane de Ponteglias par la Pontegliaslücke ou vice versa. Dans la règle ce passage est très verglassé et semé de cailloux à la fin de l' été; mais maintenant il est entièrement recouvert de neige gelée et on le traverse facilement grâce aux crampons.

Nous arrivons alors à une terra incognita et il nous faut chercher où et comment on peut le mieux avancer. Tout en bas nous apercevons l' alpe Rusein, but de notre première étape de la journée. Au loin à l' ouest, au pied de l' imposant Oberalpstock se montre, sur une tête de rocher, la cabane Cavardiras où nous comptons arriver le soir même. Elle est loin, bien loin, et, à l' idée que nous devons encore parcourir toute cette distance avant la nuit, nous nous laissons presque aller au découragement.

Mais en avant! Crampons aux pieds et skis au dos, nous avons bientôt derrière nous l' escarpement de la Porta, puis, sur une neige poudreuse des plus légères, nous fixons de nouveau les lattes à nos pieds.

De la neige poudreuse à Pentecôte, quelle chance! Après nous être sérieusement orientés, nous trouvons la route qui semble la meilleure pour la descente et nous glissons avec enthousiasme vers la vallée. Pendant une brève halte, nous contemplons le massif du Tödi du côté opposé. Là aussi, le sommet le plus élevé de Glaris présente un aspect saisissant. Le Stockgron, le Piz Urlaun, le Bündnertödi, 1e Piz Frisai, le Piz Postabiella s' alignent dignement à son côté.

Nous ne descendons pas trop bas sur le glacier de Gliems, mais restons à une assez haute altitude sur la pente du Stockpin, où nous trouvons partout un bon terrain et de bonne neige pour la descente. Puis nous gagnons rapidement en profondeur et n' avons à traverser à pied qu' une très courte distance dans un couloir d' avalanche escarpé.

A 11 heures du matin nous atteignons les chalets de l' alpe Rusein ( 1700 m. ). Nous ne pensions pas pouvoir, à cette saison, descendre aussi bas à skis.

Notre sieste de midi a lieu sur une place gazonnée d' un vert sombre, abritée contre le vent. Nous nous reposons, mangeons et nous faisons brunir par le soleil. Admirant cette région qui nous était inconnue, nous donnons libre cours à notre enthousiasme et sommes heureux de ce que tout se soit si bien passé jusque là; nous pensions que cette traversée serait plus difficile. Au printemps et au début de l' été, alors que le risque d' avalanches n' existe pas, cette excursion est sans danger et vaut certainement la peine d' être faite par les touristes expérimentés.

Quel contraste! Peu d' heures auparavant nous étions là-haut, à 3200 m ., dans le royaume des glaces et des neiges éternelles, sur des glaciers et des rochers; puis, après une courte glissade sur la neige poudreuse et le verglas, nous voici en plein printemps! En effet, où que l'on regarde c' est le printemps: la renaissance, le réveil de la nature, les fleurs et les bourgeons, les chatons de saules, crocus et primevères, autant de messagers de la belle saison.

13 h. et demie! D' un mouvement énergique nous nous arrachons de ce délicieux endroit printanier. Réconfortés, les skis sur l' épaule, nous remontons dans les régions sévères et grandioses, toujours plus haut vers la neige et les montagnes.

Après une bonne demi-heure de marche à travers une pente herbeuse, en suivant un étroit sentier, nous arrivons à l' alpe Cavrein ( 1860 m. ). C' est ici qu' est la limite entre l' hiver et le printemps. Les mazots sont encore plongés dans la neige jusqu' au faîte. Nous pouvons reprendre nos planches. C' est à cet endroit que bifurque le Val Cavrein. Il s' étend en hauteur entre des dents de 3000 m. jusqu' à la Cavreinlücke, au pied du Düssistock. Demain, lundi, nous suivrons cette route sur nos skis pour rentrer chez nous par la voie la plus directe, en passant par le Hüfigletscher, 1a Pianura, le Klausen. Aujourd'hui nous remontons le Val Cavardiras par une pente douce encombrée par places de débris d' avalanches. Lentement mais sûrement nous approchons de la cabane et, après avoir franchi une dernière pente escarpée, nous arrivons tous, sains et saufs, le cœur content, à la cabane de Cavardiras ( 2870 m .) à 18 heures, soit 14 heures après avoir quitté la cabane Fridolin. Là aussi, nombreux sont les touristes: 50 skieurs venus du Maderanertal et de la Etzlihütte par le Krüzlipass. C' est que FOberalpstock est vraiment un terrain de ski très engageant, à descentes superbes. La cabane proprette, construite en pierre massive, est très spacieuse et bien installée. Elle présente beaucoup d' analogie avec la cabane Fridolin. Le gardien, modeste et attentif, eut tôt fait de nous préparer un potage réconfortant et nous dévorons notre repas comme des lions. Bientôt nous nous retirons chacun sur sa couchette et dormons d' un profond sommeil. C' est que nous avions fourni un grand effort dans la journée: d' abord la montée de 2100 à 3250 m ., puis la descente à 1700 m. et de nouveau une montée à 2870 m .; de plus nous avons parcouru une distance horizontale d' environ 15 km. et nos sacs étaient lourds; après cela comment résister au sommeil!

Lundi, c' est encore un beau jour qui s' annonce lorsqu' à 5 heures du matin nous sortons de la cabane. Cependant, au loin, côté sud, nous apercevons divers nuages auxquels il ne faut pas trop se fier. Nous ne pouvons nous lasser d' admirer le merveilleux panorama que nous ne connaissions pas encore: l' Oberalpstock, massif, tout ouaté de neige, les dents et les arêtes noires du Piz Cavardiras, du Piz Ault, des Düssistöcke, d' autres encore. Dans le lointain, à l' est, un gaillard fier, sombre, escarpé, dépasse tous les autres, nous fait signe: c' est le Tödi. Avant d' arriver à la Pianura, au pied de cette montagne, nous serons allégés de plus d' une goutte de sueur!

Après un copieux déjeuner, nous prenons congé de l' accueillant refuge et dévalons sur la neige dure et lisse vers nos nouvelles destinées.

Ce que nous avons conquis hier par une montée de presque 4 heures se trouve derrière nous au bout de 40 minutes environ. En un clin d' ceil nous abordons l' alpe Cavrein où nous mettons nos peaux de phoque, et, le cœur léger, nous attaquons à skis la montée par le Val Cavrein. Avançant sur une neige glissante, nous atteignons bientôt le glacier de Cavrein par la vallée légèrement ascendante. Le brouillard s' aperçoit déjà sur les arêtes du Düssistock, et nous accélérons notre marche sur l' escarpement neigeux afin que le plus difficile soit fait au cas où le temps changerait. Après une montée de 3 h. et demie nous arrivons à la Lücke ( 2800 m .) et avons ainsi gagné de nouveau une différence d' altitude d' au moins 1000 m.

DU TÖDI À L' OBERALPSTOCK.

Nous retrouvons devant nous un terrain connu. A nos pieds le grand Hüfigletscher où l'on aperçoit quelques traces de skis; et tout alentour la Windgälle, le Gross Rüchen, le Scheerhorn, le Kammlistock, le Claridenstock, le Catscharaus et le Düssistock, le Piz Cambriales et, tout proche, le Piz Val-Pintga. Le Tödi aussi s' est beaucoup approché et présente son côté ouest encore enneigé.

Nos skis glissent légèrement sur une neige d' un pied de profondeur vers le Hüfigletscher ( 2560 m .), en suivant le pied du Piz Val-Pintga sur un flanc raide et neigeux strié de crevasses. Dans l' intervalle le temps est devenu plus engageant„ les lambeaux de brouillard se dispersent et c' est sous un soleil brillant de midi que sur une neige légèrement fondante nous traçons notre chemin vers la cabane Pianura. Nous y arrivons à 13 h. et demie, tous frais et dispos mais affamés. Notre collègue Jean, gardien de la cabane, apaise notre fringale en nous servant, à titre de récompense, un véritable café à l' uranaise. Il est déborde de travail pour transformer de nouveau en une véritable boîte à bijoux bien propre la cabane qui, pendant les fêtes de Pentecôte, a reçu de nombreux visiteurs.

A 16 heures il faut se remettre en route, il reste bien des pas à faire avant d' arriver au Kammlijoch. A 16 heures, parvenus au col, nous enlevons avec joie les peaux de phoque. Une fois de plus nos regards se tournent vers la Cavreinlücke où notre piste se distingue encore nettement.

Nous dévalons avec célérité et prudence et bientôt nous sommes au bas de la paroi glacée des Clarides. La neige est de plus en plus récalcitrante et nous devons avoir recours à la paraffine. Déjà nous voici à la station Passhöhe et nous descendons en serpentant, sur les quelques langues de neige qui ont survécu, vers la Jägerbalm, station fin-de-neige.

Quelque peu harassés, mais le cœur rempli de ce que nous avons vécu pendant ces deux jours, à 17 h. et demie nous abordons l' Urnerboden. L' auto nous ramène rapidement à la maison et nous terminons notre belle course de Pentecôte à l' hôtel Adler, chez notre chef de course, où nous débouchons une bonne bouteille. Nous sommes contents d' avoir ajouté à notre collection une course vraiment exquise, en découvrant la possibilité de descendre du Tödi au Val Rusein.

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