En Corse: ascension du Monte Rotondo (2625 m)

in Corse: ascension du Monte Rotondo ( 2625 m )

Horst Ther, Ulm, RFA

Quels jours splendides nous avons passés dans cette région malfamée qu' est la côte ouest de la Corse, dans le port sauvage de Porto! Des rouleaux de hautes vagues se brisent sans interruption sur les cailloux de la plage, projetant des jets d' écume et nous laissant peu d' espoir de pouvoir prendre un bain rafraîchissant. Aussi les soirées vécues dans les rochers rouges et surplombant la merveilleuse baie de la calanque nous paraissent-elles d' autant plus paisibles. Mais, les montagnes du centre de la Corse, avant tout le fier Monte Rotondo, au cœur sauvage de la patrie de Bonaparte restent le véritable but de notre voyage.

Une route audacieuse serpente au-dessus de la gorge de Spelunca avant d' atteindre le petit village oublié d' Evisa. Tout en bas se creuse la gorge que nous avons parcourue quelques jours auparavant et dont les bassins à l' eau transparente comme du cristal nous avaient invités à nous dévêtir complètement pour la baignade. Maintenant nous nous dirigeons vers Corte, ancienne capitale de la Corse, et aujourd'hui encore centre névralgique de l' île.

Le camping U Sognu, situé dans un endroit idyllique sous la fière citadelle de la ville, nous accueille pour les jours suivants. Il est le centre d' un va-et-vient continuel de jeunes gens qui, chargés d' immenses sacs à dos, traversent la Corse à pied et se dirigent vers le sud. J' éprouve un profond respect, spécialement pour les jeunes femmes qui se soumettent à cet astreignant et long pèlerinage pédestre à travers la Corse. Nous allons bientôt avoir le plaisir d' exercer la même activité, car si l'on planifie une excursion d' importance en Corse, il faut compter faire quelques marches et bivouacs. On ne trouve, en effet, là-bas aucune auberge semblable à nos cabanes des Alpes. Ce sera donc la fin de notre oisiveté à la plage et le début enfin de la partie active des vacances.

Tout bon automobiliste, propriétaire d' un véhicule d' une certaine dimension, devrait avoir parcouru une fois la petite route aérienne et sinueuse qui traverse la gorge de la Restonica et conduit au Monte Rotondo. Malheur à lui, s' il doit croiser avec une autre voiture! C' est une opération qui exige une précision au centimètre près, entre des précipices sans fond et des parois qui s' élèvent à la verticale! Il est étonnant qu' on ne trouve pas de carcasses de voitures dans les gorges où déferlent les eaux de la Restonica. Mais les crues printanières les emportent probablement chaque fois à la mer.

Des nuages sombres couvrent le ciel. Nous avons alors la chance de vivre une des rares journées de l' été corse ( caractérisé par son extrême sécheresse ) que les habitants du pays considèrent comme un don du Tout-Puis-sant: le brouillard, qui répand une humidité pénétrante, arrive par traînées, se faufilant paresseusement entre les troncs des pins. Il estompe même les blocs de granite marquant le bord du chemin et qui prennent un aspect fantomatique.

Enfin, nous voici à la bergerie Timozzo. Elle n' a rien d' un hôtel de montagne: quelques murs de pierre, une source, un chien aboyant sans cesse, une baraque au toit de plaques grossières, d' où sort un mince filet de fumée et où quelques bergers vivotent misérablement.

Nous arrivons tout juste à monter nos deux tentes de bivouac sur un petit carré bosselé, entre quatre murs de pierres sèches. Peu après arrive la pluie, une bruine fine et persistante. Aussi espérons-nous que les bergers accepteront notre visite dans leur misérable logis, d' autant mieux que nous partagerons avec eux la « goutte » tirée de nos sacs.

Le paysage de la Corse, ainsi que son passé héroïque ont conféré à ses habitants un caractère particulier qui les distingue de la population continentale voisine, où le développement touristique a provoqué l' apparition de phénomènes déplaisants. Bien que, vu la situation économique précaire de l' île, les Corses soient loin d' être comblés de richesses, le mot hospitalité prend chez eux une importance particulière. Spécialement dans les régions retirées de la montagne, l' étranger est accueilli très chaleureusement.

Les bergers de Timozzo nous reçoivent donc sur leur antique terrasse couverte, éclairée par une lampe à gaz. L' un d' eux déroule une feuille de plastique et la jette sur quelques planches qui nous permettront d' être assis au sec. Du vin rouge du pays coule dans les verres à la ronde et bientôt, tandis que la pluie tambourine sur le toit de notre abri, les voix graves des pâtres s' élèvent dans la nuit et font retentir les lieux de leurs chansons.

Nous nous sentons aussi à l' aise qu' au milieu de vieux amis. C' est une soirée inoubliable et nous avons de la peine à prendre congé pour retourner, dans la nuit, à notre campement et nous glisser dans nos sacs de couchage humides et froids. Ah! que c' est bon de pouvoir enfin grelotter un peu, comme pendant une vraie nuit de bivouac en montagne! Toutefois, nous sommes tous bien contents de voir arriver le petit jour, et avec lui, la fin de la pénitence que nous nous infligions. C' est le moment de rejoindre le pied du Monte Rotondo, le deuxième sommet de Corse, qui s' élève de 1100 mètres au-dessus de Timozzo et c' est finalement pour le gravir que nous sommes venus ici!

La pluie et les nuages se sont dissipés. Seules nos fringues dégoulinantes nous rappellent l' intermède nocturne, provoqué par un front de pluie égaré un peu trop loin au sud. Nous préparons notre thé matinal sur une terrasse couverte de bruyère, déjà bien audessus de Timozzo. Tout en bas on devine, dans la brume du petit matin, la Restonica et, beaucoup plus loin, la vallée encaissée de Corte.

Une « forêt » inextricable de vernes ( au moins de la taille d' un homme ) rend la marche d' approche difficile et sépare nettement les régions inférieures du Monte Rotondo.

Qui perd le sentier ( repérable par endroits uniquement grâce aux branches cassées ou coupées par ceux qui nous ont précédés ) risque bien de se perdre définitivement, car, comme dans le maquis impénétrable des régions basses, les taillis s' étendent ici à perte de vue.

Après avoir vaincu cette ceinture de buissons et de fourrés, nous atteignons un haut plateau situé à quelque 2000 mètres d' altitude d' où nous découvrons l' enchanteur lac d' Oriente. Sur un terrain doux comme le velours, entre les bras de petits ruisseaux aux eaux limpides et face au Monte Rotondo partiellement enneigé, on n' aura aucune peine à trouver un emplacement pour sa tente.

De puissantes dalles ruisselantes d' eau, entrecoupées de buissons, de plaques de neige et d' énormes blocs de granite, nous indiquent le chemin conduisant aux arêtes découpées du Monte Rotondo.

Par un vaste pierrier et un couloir raide, nous gagnons la crête dont les gradins réguliers caractérisent la voie sommitale. Immé- diatement sous le sommet, un petit bivouac ( non équipé ) permet d' accueillir quelques personnes.

Quelques nuages se sont immobilisés au-dessus de nos têtes. Nous sommes assis sur les blocs de cette roche primitive des montagnes de la Corse, et nos regards plongent sur les vallées sauvages, intactes et silencieuses. Au loin, à l' horizon, on devine la mer entre la brume estivale et les quelques bancs de fumée des feux de broussailles. Profondément émus par ce paysage d' une nature originelle, nous admirons sans mot dire jusqu' au moment où l' heure avancée de la journée nous arrache à la contemplation et à ces images de rêve qui hantent notre esprit sur cet observatoire haut perché.

Traduction et adaptation de Ginette Vulliemin De puissantes dalles ruisselantes d' eau.

entrecoupées de buissons, de plaques de neige et d' énormes blocs de granite, nous indiquent le chemin conduisant aux arêtes déchiquetées du Monte Rontondo.

Puis nous attaquons la descente parmi les blocs de granite, les éboulis, les névés et les dalles glissantes, traversons de nouveau les épais fourrés, puis plongeons dans la chaleur étouffante de la Restonica.

C' est ainsi que se sont écoulées les journées passées au Monte Rotondo, au milieu d' une nature si particulière à la Corse: formations alpines étranges, rochers et névés dans un paysage méditerranéen, parfum de la végétation, et puis cet accueil si cordial des bergers de Timozzo, au centre d' un amphithéâtre de rochers et de dalles.

De la route qui nous conduit de Corte à Bastia, nous avons jeté un dernier coup d' œil sur notre montagne, avant d' embarquer sur le ferry-boat qui, nous arrachant à nos souvenirs, nous a ramenés sur l' Ancien Continent.

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