En Haute-Engadine en hiver

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Jean Bérard.

Une semaine à Samaden et aux environs. Piz Murail, Glacier de Roseg, Lac de Sils, Vedretta del Forno.

C' est un pays à part, d' une beauté toute particulière, tout de blancheur et de pure lumière, dans un air léger.

Les vallées plus basses sont en général assombries par les sapins; ici, il n' y en a plus, sauf une petite forêt près de St-Moritz et quelques rares isolés. De toute part on ne voit que la neige immaculée sur laquelle joue le dessin léger des mélèzes aux fins branchages et aux teintes claires, ces mélèzes rosés et argent qui, dans le lointain, semblent danser aux bas des pentes.

Seuls, par places, les aroles aux silhouettes vigoureuses forment quelques taches sombres, qui font ressortir toute la clarté de l' ensemble du paysage.

La vallée est largement ouverte et cependant de hauts sommets s' élèvent dans le ciel bleu.

Si vous désirez avant tout les pentes à ski les plus longues et les plus accessibles, vous préférerez probablement Davos, mais si vous recherchez le plus haut degré de beauté alpine, des vallées sauvages, des cirques glaciaires étincelants, des sommets bien dessinés, vous demanderez au bouquetin qui est l' emblème des chemins de fer rhétiques de vous conduire en Haute-Engadine.

C' est à Samaden qu' en ce mois de février 1931 nous avons eu le privilège d' établir notre quartier-général. Samaden est à la fois un beau lieu de séjour et un excellent centre d' exploration.

Notre première expédition a eu pour but le Piz Murail, dont le beau sommet rocheux s' élève à 3000 mètres. Un autre jour, nous avons remonté le val Roseg et, après nous être arrêtés au petit restaurant-hôtel qui est une merveille de bon goût et de confort au seuil de la grande solitude, nous sommes allés passer la nuit à la cabane Coaz. Le lendemain... une tempête de neige et un vent violent nous ont fait renoncer au Chapütschin, mais nous ont offert un beau spectacle. Notre troisième expédition nous a conduits à la cabane de Forno, d' où nous sommes montés le lendemain au Passo di Vazzeda, soit de nouveau à 3000 mètres.

Après chacune de ces excursions, une journée de repos nous a permis de faire aux environs de Samaden quelques-unes de ces charmantes promenades dans lesquelles on découvre tel gracieux motif de paysage, tel vallon mystérieux ou tel abri de forestier dans un site bien choisi.

Au cours d' un séjour précédent, nous avions fait la traversée de la Diavolezza et nous étions aussi montés, par l' exquis val de Fex, à la Fuorcla del Chapütsch.

Que l'on ne s' imagine pas ces lieux envahis par la foule! Au sommet du Piz Murail et sur le glacier de Roseg comme sur celui de Forno, nous nous sommes trouvés absolument seuls.

Chère Engadine, que de beautés l'on découvre dans ton petit monde entouré de montagnes blanches! L' élégance du dessin des sommets, la plaine blanche d' un lac apparaissant tout à coup au détour du chemin, tel arole dressé au bord d' un rocher, les évolutions des chamois sur les vires du val Roseg. La vue que l'on a du Piz Murail: l' harmonieux massif du Bernina, la dentelle blanche et bleue des hautes chaînes de l' Italie et du Tyrol qui se succèdent à l' infini.

Et ces instants passés à la cabane Coaz, lorsque l'on a perdu de vue les lieux habités et que l'on ne voit plus que le vaste cirque glaciaire et les sommets, bientôt enflammés des teintes du coucher du soleil; puis la nuit aux étoiles étrangement scintillantes.

Et à la cabane de Forno, cette fin d' après sous un ciel balayé par une bise violente, puis ce lever de soleil dans l' air si calme, avec ces rosés et ces bleus si délicats. Comment alors ne pas penser à vous, Giovanni Gia-commetti, peintre du Bergell, même si nous n' avions pas lu dans le livre de cabane les noms des « Signorine » Ottilia et Bianca. A laMaloggia, nous nous sommes fait montrer votre maison, qui domine ce paysage unique du lac de Sils, et nous avons eu pour vous une pensée reconnaissante en songeant à tel tableau, vu il y a bien longtemps, et dont nous avons conservé un souvenir lumineux.

Les paysages de toute cette région ont un cachet commun; mais que de diversité cependant! Tandis que le val Roseg a pour fond un,amphithéâtre formé uniquement de glaciers aux belles ondulations blanches, le val de Forno se termine par une muraille de granit qui se détache sur le ciel en une ligne bizarrement découpée: pointes hardies, becs en surplomb et même une invraisemblable aiguille, toute mince et toute droite.

Enfin, comment oublier la beauté de ces noms de lieux aux consonnances étranges: Saluver, Clavadatsch, Muntatsch, « Valettas » et « Vadrets ». Ils nous disent que c' est ici le pays de la belle langue ladine et ils nous rappellent, au retour le soir dans la vallée, que dans ces maisons bien construites habite une population qui a su comprendre et aimer ce pays lumineux, si rude et parfois si doux.

* Imaginez tout le feu et la passion d' un bon sang méridional avec les influences d' un climat sibérien. Ces gens ne sauraient être quelconques.

Un jour, un employé du chemin de fer fut victime d' un accident; il avait une fracture du crâne. Néanmoins il rentra chez lui par ses propres moyens... C' était une tête du pays.

S' ils ont de l' énergie, ils ont peut-être aussi un humour spécial, ces méridionaux du Nord. On raconte que l' un d' eux, devant passer un col, trouva un compagnon de route auquel il dit: « Pourriez-vous me prêter cinq francs; je vous donnerai comme gage mon sac de montagne, qui vaut bien davantage. » L' autre accepta et porta donc le sac jusque de l' autre côté du col. Là, notre ami grison lui rendit son argent, le remercia de son prêt et reprit son sac.

Lorsque le sous-rédacteur du Fogl d' Engiadin dut donner dans son journal la nouvelle d' une collision de trains près de Coire, il fut fort perplexe. Comment dire tamponnement en ladin? Décrivit « carambolamaint » et, comme nous lui demandions si c' était là un mot ladin: « Non, répondit-il, j' ai pris un mot... français. » Un maître de ski descendant le Morteratsch à toute allure, et seul, tomba dans une crevasse. Il y resta accroché sur une corniche, avec une jambe cassée et sans espoir qu' on le découvre avant une longue attente. Il raconta plus tard qu' il avait tellement souffert qu' au bout d' un certain temps il voulut se jeter au fond de la crevasse, mais qu' à ce moment il fut retenu sur sa corniche... par le fond de son pantalon. La glace, qui avait d' abord dégelé un peu sous lui, s' était gelée à nouveau et dès lors il faisait corps avec la crevasse en particulier et avec le glacier de Morteratsch en général.

Raconterai-je l' histoire de la « routschée » de 400 hommes du bataillon n° auxquels « on ne dit qu' après » que deux de leurs camarades avaient perdu leur bayonnette, bien aiguisée... quelque part le long de la « routschée »?

Mais tout cela est peu de chose. Les meilleures histoires, je ne les ai pas entendues. Peut-être quelque lecteur de ces lignes voudra-t-il nous en dire quelques-unes?

On voudrait mieux connaître ces gens que nous n' avons guère fait que saluer en passant. Car il y a chez eux, avec l' intelligence, l' imagination et la fantaisie, beaucoup de cœur. On le voit à leur amour pour leur vallée: il en est plus d' un qui, de retour de l' étranger, a construit dans son village une de ces belles demeures qui sont comme des palais de la Renaissance et où se marient avec goût les traditions du pays et les procédés modernes.

La langue ladine.

Cet amour, ils le portent aussi à la langue dont à bon droit ils sont fiers. Cette langue, on l' entend retentir joyeusement dans les conversations de la jeunesse dans les trains du matin; on la lit dans le journal de l' Engadine, le Fogl d' Engiadin; et elle a toute une littérature — récits, nouvelles, poésie et chants — sur laquelle la maison d' édition et de librairie Engadin Press Co. vous renseignera très aimablement 1 ). Un recueil d' anciens chants de l' Enga est malheureusement épuisé en ce moment, mais il y a d' autres publications, dans lesquelles on retrouve avec plaisir le nom de M. Otto Barblan.

N' est pas le plus beau « souvenir » que l'on puisse rapporter d' un pays que d' apprendre un ou deux de ses chants?

Chaque année a lieu une de ces fêtes de chant dont Les Alpes ont déjà parlé et qui sont une des manifestations caractéristiques de la vie de ce pays et de cette langue. Nous avons eu un aperçu de ce que peut être une fête en Engadine en voyant passer une joyeuse « Schlitteda », c'est-à-dire une promenade en traînaux dans laquelle les hommes comme les femmes portent les gracieux costumes d' autrefois.

Un beau dimanche.

Les cloches de Samaden sonnent dans le matin clair. Le service religieux est ici en allemand, parce que nous sommes encore « dans la saison ». Pour entendre un service en langue ladine, je descendrai donc la vallée jusqu' à Punt-Chamuesch, dont les maisons apparaissent, paisibles, là-bas dans la grande vallée blanche.

J' entre dans la petite salle d' école où le culte a lieu pendant l' hiver. Par les fenêtres on voit la plaine enneigée et au fond les montagnes.

Les paroles de la religion frappent souvent davantage lorsqu' on les entend dans un langue étrangère, mais cela est encore plus sensible lorsqu' il s' agit d' une langue vivante dont certains mots sont restés si proches du latin des chrétiens des premiers siècles.

Le pasteur parle de la prière. « Tout ce qui fait penser, dit-il, nous rapproche de Dieu. » Je songe que, si dans les villes tant d' hommes oublient Dieu, n' est pas en partie parce que le tourbillon de la vie urbaine les empêche de penser vraiment? Ici, malgré le travail, on a le temps de réfléchir et vous savez comme moi qu' il y a en effet nombre de paysans et de montagnards qui savent fort bien penser.

La prédication se termine par ces mots:

0 Dieu ans mastra a t' adurir. Seigneur, apprends-nous à t' adorer.

Puis le chant de voix claires s' élève: A Dieu nos lod...

Vus tschels, vus mers, tu val e tu collina, Essas sieu psalm e sa chanzun.

A Dieu notre louange... Vous cieux, vous mers, toi val et toi colline, vous êtes Son psaume et Son chant.

Quelques indications pratiques.

Pour les Suisses romands, le voyage représente déjà une forte dépense. Si le séjour lui-même est coûteux, cela devient prohibitif et c' est regrettable. C' est pourquoi nous tenons à indiquer ici pour les voyageurs de goûts simples le restaurant sans alcool de Samaden, qui procure des chambres. C' est là un arrangement bon marché, pratique et agréable. S' adresser à l' Alkoholfreies Restaurant, Samaden. A St-Moritz, nous nous permettons d' indiquer pour la même raison l' Alkoholfreies Hotel Bellaval.

D' une manière générale, d' ailleurs, les hôtels ne sont pas particulièrement chers pour ce qu' ils offrent, mais ils offrent bien des choses dont beaucoup parmi nous se passent fort bien.

Pour préparer les excursions, il suffit d' étudier la Skitourenkarte et la carte Siegfried et de ne pas prévoir de trop fortes étapes, surtout au début du séjour.

Cependant on fera bien de ne pas craindre de demander éventuellement des renseignements supplémentaires à la section locale du Club alpin, par exemple en ce qui concerne le danger d' avalanches.

Pour la Fornohütte, il faut se procurer la clef. L' annexe est ouverte comme abri de fortune et nous y avons très bien dormi, mais la cabane doit évidemment être encore plus confortable.

Quelle saison choisir 1 En hiver, le grand froid me semble donner au paysage une beauté particulière. En outre on peut se passer des lunettes en tout cas pendant une bonne partie de la journée. Au mois de janvier, on rencontre là-haut beaucoup d' Anglais; les Allemands y vont surtout au mois de février.

Mais si l'on vent pouvoir faire à skis dans de bonnes conditions les plus grandes expéditions sur les glaciers, par exemple la montée à la Fuorcla Sella et aux Dschimels, il faut y aller au mois d' avril, nous a-t-on dit. Et peut-être même le mois de mai serait-il encore préférable. Auparavant, au-delà de 3000 mètres, la neige est en général durcie par le vent et le froid risque fort de rendre une longue course moins agréable tout en en augmentant beaucoup le danger.

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