Engelhörner : La Vorderspitze par la Westkante

PAR FRANÇOIS MATTERN

Avec 1 illustration ( 94 ) De temps à autre, nous jetons un rapide coup d' oeil par la fenêtre de la sympathique cabane. Nous en oublions nos fesses meurtries par plus de trois heures de voyage sur une moto inconfortable: juste au-dessus de nous, elle se dresse d' un seul jet, presque irréelle, hardie, défiante. La veille, durant les préparatifs, nous osions à peine en prononcer le nom: Vorderspitze... Westkante... Maintenant, nous sommes là, nous efforçant d' éloigner un complexe.

C' était, pour Kurt et moi, une épreuve décisive: notre première course importante; étions-nous capables d' affronter les difficultés de cette arête à la réputation peu rassurante?

Timidement nous mettons le gardien au courant de notre intention du lendemain. Aux personnes qui nous demandent où nous pensons aller, nous répondons évasivement. Avant de nous coucher, nous préparons le sac. Quel sac! Nombreux pitons et mousquetons, cordelettes, corde de réserve, tout cela en prévision d' une honteuse retraite.

A 3 h. I/2, lorsque je me lève, je vois partout des dormeurs: sur le plancher, sur les bancs et les tables; je sors pour voir le temps qu' il fait: je manque d' écraser des dormeurs, encore. Quelle foule! Pourvu que nous soyons seuls sur notre arête!

La marche d' approche, courte et agréable, se passe sans histoire. Je ne pense à rien... tant mieux. Nous suivons un instant les traces menant au Simelisattel, puis bifurquons à droite. Au moment où nous allons nous encorder, deux Suisses allemands nous rattrapent. Les doutes sont vite dissipés. Sur leur conseil, nous abandonnons le sac. ( Je ne songe même plus à un échec. ) Nous laissons passer devant nos nouveaux camarades qui connaissent déjà la route. Une difficulté de moins pour nous, mais je préférerais cependant chercher la voie moi-même, quitte à perdre du temps. Nous sommes encordés à la double corde, luxe de sécurité qui me gênera tout au long de l' escalade.

Les premières longueurs, pas très difficiles, nous mènent à l' arête. Je suis confiant en moi, et aussi en mon camarade, et le premier piton que je trouve renforce ce sentiment. Je grimpe dans cette roche délitée qui demande de grandes précautions; j' ai quinze mètres de corde derrière moi qu' une prise cède... Premier frisson.

Poursuivant l' escalade, toujours très exposée, nous arrivons à un endroit où, l' arête se redressant, nous faisons une traversée à droite en pleine paroi, délicate et aérienne à souhait. Au bout de la traversée, un surplomb. Ne sachant pas ce qui m' attend - quel vide, sous mes piedsje plante un piton et passe les deux cordes dans le mousqueton. Quelques mètres plus haut, deux autres pitons; de nouveau les deux cordes sont passées dans les mousquetons. Malheur! Elles se coincent, frottent sur les angles vifs du rocher. Pour avancer, je dois, me tenant d' une main, tirer de l' autre les cordes récalcitrantes. Je m' énerve, j' enrage, j' engueule Kurt.

Nous rejoignons l' arête qui nous mène bientôt au passage-clé. A son pied, dans une fente, un vieux bidon rouillé que Kurt a la curiosité d' ouvrir. Il y trouve le livre que signent les ascensionnistes. Nous ne sommes pas les premiers à venir ici; mais, devant plusieurs noms, une petite croix, discret témoignage des drames qui se sont passés ici-même.

Le passage-clé, que facilitent trois pitons, est suivi d' une nouvelle traversée. Cette fois, le relais est des plus inconfortables: en pleine paroi - le vide est toujours plus grand - un misérable piton. Je peux juste poser un pied sur une petite prise. Je fais venir Kurt. Il est à cinq mètres de moi lorsqu' il amorce un dévissage. Heureusement, il réussit à se retenir par les mains... Second frisson...

Le sommet est proche. L' escalade devient facile et nous nous hâtons pour nous serrer la main. Photos. Nous regardons autour de nous. Sur le Simelistock, c' est la grande foule, et, tout le long des rappels, l' encombrement des routes le dimanche. Le Mittelgruppe n' échappe pas à l' invasion. Partout, des silhouettes humaines. Même la face nord-est du Kingspitz est surpeuplée: quatre cordées se suivent et font entendre, depuis longtemps déjà, le son clair des pitons.

Kurt et moi, nous sommes heureux. Nous avons fort bien réussi cette belle escalade. Pourtant, nous nous attendions à trouver de plus grandes difficultés.

Maintenant que notre but est atteint, que la course est réussie, nous l' oublions presque; nos yeux se tournent ailleurs, vers un objectif plus difficile. Ainsi en est-il de la vie... Là, en face de nous, le Kingspitz et son extraordinaire paroi. De temps en temps nous en parvient le chant allègre d' un piton.

La descente facile et monotone dans la caillasse permet à l' imagination de travailler. Le Kingspitz - quelle obsession - est toujours là, devant nous. Peut-être cet automne.. Alea jacta est.

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