Errances aux limites

longueur de la corde. Le passage est surplombant, ce n' est pas le moment de relâcher mon attention! En passant, je ramasse un mousqueton qui avait pris des libertés. Je suis content qu' il m' ait attendu. Arrivé en bas, je fume une cigarette. La nuit tombe, personne ne me voit.

J' avale dans l' obscurité une bouillie de flocons d' avoine. Je suis sans mon sac de bivouac. Des gens me diront l' avoir vu au bord de la route, mais maintenant il n' y est plus. A l' heure qu' il est, il doit tenir au sec quelqu'un d' autre que moi.

La nuit est humide de rosée. Parfois je vois les étoiles, parfois des traînées de brouillard remontent la vallée. Il est déjà tard quand le soleil du matin me rejoint dans mon trou d' ombre.

Des nappes de brouillard remontent la vallée

Mon ange s' appelle Roland

La journée est assez avancée lorsque je me mets en route. Les premières longueurs sont plus difficiles que prévu, si bien que je dois m' encorder assez vite. Au-dessus de moi, trois cordées progressent. Je suis content d' avoir de la compagnie. Le rocher est poli comme du marbre et mes semelles crissent quand je bouge le pied.

Avant le passage clé se trouve une petite vire. J' espère que si je tombe, je m' arrêterai dessus, car je n' ai pas de points d' assurage derrière moi. Au premier essai, je glisse tout de suite en arrière. Quelque chose me dérange, tandis que je me trouve à deux mètres au-dessus de la vire. Est-ce le fait que le prochain clou soit si éloigné?

Au-dessous de moi, je vois un ange monter l' arête comme s' il volait. Je suis absolument sûr qu' aucune cordée ne me suit. L' ange m' adresse la parole. Non, un ange ne parlerait pas comme ça. Il se déplace un peu sur le côté pour ne pas se trouver dans ma ligne de chute. Enfin le piton! Mon « ange » grimpe aussi tout seul, mais sans corde. J' ai envie de continuer à grimper avec lui et il est d' accord de s' encorder. Nous poursuivons désormais ensemble.

Mon « ange » s' appelle Roland. Le même soir, nous faisons encore le trajet en voiture jusqu' aux parois verticales qui ressemblent à des orgues. Le ciel qui surmonte les impressionnants abîmes est coupé en deux par la Voie lactée. Le scintillement des étoiles efface tout le reste et chaque étoile filante est un cadeau. Tout ce qui est perdu s' en va, disparaît peu à peu, seule la souffrance demeure. Que restera-t-il à la fin?

La flamme intérieure

Tout est lisse et ça ne pourrait pas être plus raide. Les pitons paraissent plantés à des miles les uns des autres. « Short people got no reason to live » ( les

La face cachée de la lune... Seul dans une falaise inconnue Soleil et combes de granite douces comme du velours Alpinisme et autres sports de montagne

petits n' ont aucune raison de vivre ). Je me bats. Mes forces sont bientôt épuisées, le bout de mes doigts est tout écorché et crevassé. Mon corps a un urgent besoin de détente. Plus aucune réserve. Pourtant cette limite me fascine, ce moment où la petite flamme intérieure est presque éteinte!

Le terrain devient encore plus abrupt. Je me rebiffe intérieurement. Ce n' est pas comme ça que je me représentais cette escalade! Des lambeaux de brouillard m' enveloppent, tandis que Roland progresse d' un piton à l' autre, sautant parfois en arrière. Au-dessous de moi, la corde pend dans le vide; il y a 300 mètres de gaz. Ce fada vole sur huit mètres avant de renoncer, enfin. Je ne tente même pas le passage, j' en ai assez fait. Je dépose dans une petite niche ma dernière poire séchée, car cette fois-ci je n' ai pas pris de pierre avec moi. La petite Anna pourra en avoir besoin. Rappels nocturnes. En bas, un chocard familier attend sa part de noisettes et de raisins secs.

Sur la face cachée de la lune

Je suis seul dans une falaise inconnue. Les hommes ne sont pas bien loin, mais je suis dans un autre monde. Je ne connais pas la voie, faire un rappel est difficile, je n' ai pas d' eau avec moi et la seule issue est en haut. Même sur la face cachée de la lune, on ne peut pas être aussi seul. Pourtant j' ai confiance en moi. Vu de l' extérieur, on pourrait penser que je grimpe dans des conditions usantes à force d' être exposées. Mais en réalité je pénètre dans un paysage: la paroi s' incurve comme le couvercle d' une boîte en carton et, au-delà, c' est une vaste plaine qui m' accueille. Les arbres sont en fleurs, l' herbe est haute, l' horizon lointain. Je passe neuf heures dans cette splendeur parfaite cachée sous un dépouillement extrême.

Questions ouvertes

Mourir. Pendant les jours qui précédaient, mon univers s' était résumé à la tentative. J' avais pris congé. De mes parents, de mes amis, de ma vie. Qu' ils soient heureux et qu' ils prennent soin de mon chat.

Je peux à peine décrire dans quel état d' esprit je me trouvais. Avec Helmut, nous avions mis treize heures. En solo? Impossible, l' enfer!

Wolfgang et moi l' avions fait facilement en neuf heures. En solo? Tu es fou, c' est du suicide! Un beau jour, tout à coup, la certitude que je peux y arriver! Lentement certes, mais c' est faisable.

Et si le temps change? A cette saison, il peut déjà neiger. Je compte faire un bivouac. Je n' emporte pas de réchaud. Est-ce que je supporterai le froid, et la solitude, et les risques? Et si une corde se bloque dans un rappel? Vais-je prendre une seule corde ou deux? Dans le dernier cas, je pourrais au moins m' échapper. Vais-je réussir les passages de varappe exposés? Quelle partie est-ce que je peux faire sans corde? Comment franchir les traversées? Et si je me blesse?

Et si... Toutes ces pensées tournent en roue libre. Je suis bien capable de m' évaluer moi-même, mais pour l' imprévu, je dois absolument avoir assez de réserves.

Deux jours de conditions météo stables. Je boucle mon sac et je démarre. Je n' ai parlé de mon projet à personne, je ne suis même pas sûr de vouloir le réaliser. Je me déplace comme dans un rêve, je me sens perméable comme une créature de vent. Des inconnus m' adressent la parole. Un berger me laisse monter sur son char à foin. Il rit quand il

Mon ange s' appelle Roland

apprend que je monte seul au bivouac. Cela me soulage. Je me dépêche de monter. J' ai chaud, mais je veux arriver de jour. Les couloirs sont terreux et paraissent lugubres. J' atteins mon but à la tombée de la nuit, j' ouvre la porte et je me trouve devant deux frères venus du Valais. Ils me laisseront partir avant eux, demain, pour que je puisse passer aussi rapidement que possible le tronçon faisable sans corde. Nous mangeons et discutons encore un moment. Le brouillard entoure le bivouac.

Comme sept heures de nuit peuvent paraître longues! Chaque fois que je me réveille, je crois que le jour se lève. Je redoute le matin, mais je m' impatiente aussi de le voir parce qu' il apportera la décision. Vais-je tenter cette folie? Si le temps ne joue pas, je fais demi-tour.

Une nuit profonde m' attend devant la cabane. Au-dessus de moi, l' espace infini des étoiles. Orion sourit à ma question: l' automne est-il déjà là? La Voie lactée glisse doucement le long de l' arête. Je sens les étoiles comme des piqûres sur une peau de velours. Je prends mon petit déjeuner dans l' obscu et j' attends l' aurore. Quelque chose m' appelle dehors! Je me force à rester assis, je veux absorber

avec mon café la beauté des étoiles, je veux jouir de ce moment, l' inscrire dans ma mémoire. Il fait chaud dedans. Je suis de nouveau attiré dehors; cette tension me déchire! J' ouvre brièvement la porte et je vois par-dessus la silhouette d' une montagne la trace fine d' une étoile filante.

Parfaitement calme, je m' équipe et je quitte le bivouac. Le rocher est sec, bien que le jour commence seulement à se lever. Je grimpe avec force et sûreté sans utiliser ma corde, qui reste sur le sac. J' arrive au sommet de la première tour en même temps que le soleil. Mais je ne ferai une pause que lorsque les deux Valaisans m' auront rattrapé. Rappel. Après chaque tour, il faut redescendre en rappel dans une brèche profonde. Je suis de nouveau au pied du rocher et c' est un nouveau départ.

Je progresse bien dans les fissures exposées, puis je fais un rappel surplombant. Les autres ne sont toujours pas en vue. Arrivé sur la troisième tour, je mange quelque chose et je réalise alors que j' avance plus vite que prévu. Mais je ne dois pas

Alpinisme et autres sports de montagne 01 a

trop courir, car la course est encore longue. Je ferai une pause importante après la quatrième tour.

Chaque fois que je m' assure, je grimpe deux fois la même longueur, car quand j' arrive en haut, je dois redescendre chercher mon sac et mon matériel d' assurage. Je grimpe donc sans interruption. Je devrai peut-être installer un bivouac avant la fin de la journée pour éviter de m' épuiser complètement. Après la quatrième tour, j' entends la cordée qui me suit. Je continue à grimper et j' essaie de me détendre. Pour Anna, je ne peux déposer que quelques fruits secs; je mange moi-même la banane qui me reste. Je sens que j' approche peu à peu d' une limite. J' ai chaud et le sac pèse toujours plus lourd. Le temps est radieux, pas un nuage n' arrête la vue. J' avance sur l' arête, longueur après longueur. Je m' étonne moi-même, je vais peut-être réussir à faire la course en un jour. Je compte les longueurs qui me restent: plus que dix! Et j' oublie complètement que cela représente presque un tiers de l' ensemble. J' ai mal aux pieds, je réalise tout à coup

Une longueur après l' autre sur le fil de l' arête: je réalise tout à coup que je suis seul

que je suis seul. J' ai dit aux Valaisans que j' allais peut-être bivouaquer dans la descente; ils ne se feront donc pas de souci si je n' arrive pas ce soir à la cabane.

Je progresse régulièrement. Je ne suis pas au bout de mes réserves, je ne suis ni épuisé, ni démoralisé. Peu avant le sommet, j' aperçois un grimpeur au casque orange dans la face sud. Mais c' est Helmut! Je n' arrive pas à y croire: « Helmut !» « Qu' est qu' il y a? C' est qui ?» crie-t-il, étonné. Je suis drôlement content de le voir ici. C' est un homme doux et réservé qui respecte mon univers. Je ne m' attendais vraiment pas à le rencontrer ici. Il s' étonne de me voir seul. Pour la dernière longueur, je m' encorde avec Andreas et lui et je m' envole jusqu' en haut. Cette rencontre dépasse toutes mes espérances! J' aurais très bien pu passer ici une heure plus tard, ou lui une heure plus tôt. Nous sommes tous trois assis sur l' aiguille du sommet et nous ne savons pas quoi dire.

Quel moment grandiose! Derrière moi, treize heures d' effort physique ininterrompu. Le regard se dirige vers le lac et le camping: les souvenirs

remontent. Autour de moi, les puissantes montagnes de Suisse centrale et du Valais. Le grand large, l' espace. La liberté? Non, elle ne se trouve pas en dehors de nous.

Des sentiments très forts? Je suis déçu. Je ne me sens pas flotter sur un nuage, ni infiniment soulagé, ni rien de rien. Peut-être que c' est trop tôt, car j' ai encore une longue descente devant moi. Mais quand même: mon enthousiasme est-il déjà pareillement émoussé? Que me faut-il donc pour me donner le frisson?

Bien plus tard, alors que j' écris ces lignes, je sens un torrent gronder dans ma poitrine et m' entraîner au-delà de l' espace et du temps. Une poussée de sentiments si puissante que je m' y brûlerais si elle explosait d' un coup. Je chevaucherai longtemps encore sur ces vagues-là.

Le grand large, l' espace. La liberté? Non, elle ne se trouve pas ailleurs qu' en nous-mêmes.

Laisser et emporter

Ce n' est qu' une fois arrivé à la cabane que je me rends compte de mon état. De la soupe chaude, une grande bière, de la salade. Ni faim, ni fatigue. La cigarette est meilleure que toutes celles que j' ai fumées avant.

La nuit qui suit est la plus longue de ma vie. Je me réveille souvent, je change de côté, j' ai soif. Je sens le besoin d' étirer tous mes muscles. Puis je suis tout à fait réveillé. Plus tard, je somnole un peu. Une fois encore, j' attends le matin, mais sans appréhension. Plus tard encore, je me réveille couché sur le ventre, tout à fait calme et reposé. J' ai envie de faire encore l' arête sud. Je me mets en route après avoir englouti une immense portion

01 a Alpinisme et autres sports de montagne Je fuis dans les montagnes et loge dans un palais de conte de fées

de flocons d' avoine. L' escalade est splendide et exposée.

Tout seul au sommet. J' ai laissé quelque chose de moi là-haut et en même temps, j' en ai emporté quelque chose qui va m' accompagner. Je reviendrai. Dans la descente, je trouve de grands quartz fumés dans les éboulis, des cristaux intacts. Ensuite, je fais un détour de deux heures pour aller rechercher une corde abandonnée. Je sens que mon corps a encore des réserves.

La liberté, les risques et la peur

L' automne tout entier se passe à travailler sans répit. Des échéances ont été avancées et je suis à deux doigts de m' effondrer. Tout se déglingue: mes relations, ma vie privée, mon ménage, ma nourriture. Je n' ai plus de temps pour moi, encore moins pour les autres.

Enfin je crois pouvoir me reposer. Echec complet! Je suis si à plat que je ne peux pas me réinté-

Traduit de l' allemand par Annelise Rigo

grer si facilement dans la vie quotidienne. Alors je fuis dans les montagnes, je prends mes quartiers dans un palais de conte de fées avec fourneau à bois, perché comme un nid d' aigle sur son rocher. Il fait un temps de rêve. Je grimpe en t-shirt au cœur de montagnes saupoudrées de neige. Je ne rencontrerai personne avant de redescendre dans la vallée.. " " .Voilà la liberté ( relative ) à laquelle j' aspirais!

Le deuxième jour, je me lance dans une voie classique. Au beau milieu, je fais une chute et je découvre alors les risques de mon système d' assu, qui me fait tomber sans frein la tête en bas! J' ai beaucoup de chance de pouvoir attraper la corde qui file à côté de moi, puis de me redresser. Un coup sec... pendu à la corde, je réalise que j' ai été très près d' un vol dangereusement incontrôlé. Je jure. Bien que j' aie la peau des doigts brûlée par la corde, je continue à grimper. Au bout de cinq longueurs, j' abandonne et je descends en rappel. Avant le coucher du soleil, je suis de retour à la cabane et les jours suivants, je ne monte plus que sur des montagnes enneigées faciles. Là-bas derrière, personne n' aurait l' idée d' aller me chercher, sans parler de me retrouver. Mais j' ai confiance en moi et j' ai appris que le plus dur n' est pas l' événe, mais la peur qu' on en a.

I cience et montagne cienza e mondo alpino Wissenschaft nd Berg we It

çaise ) est l' un des nouveaux mots magiques. On trouve déjà sur ces disques des atlas, des guides de voyages, et bientôt un programme d' appren de la lecture de carte ( ainsi qu' un guide du CAS !). Les CD permettent non seulement de stocker des données, des textes et des cartes, mais aussi de réaliser d' intéressantes combinaisons avec des images, voire des séquences vidéo. Si l'on couple des cartes sur cédérom à des récepteurs GPS, on parvient aujourd'hui à contrôler des flottes entières de véhicules. L' alpiniste du futur devra-t-il charger d' abord sur son appareil d' orientation multimédia, via un réseau, toutes les informations dont il a besoin, y compris les données topographiques? De plus, l' arrivée des nouveaux médias fait surgir la question de la nécessité éventuelle d' une « nouvelle race » de cartographes pour traiter les informations digitalisées. La réponse est non. Bien sûr, le développement des logiciels pose des problèmes aux informaticiens. Pour ce qui concerne la production de cartes, cependant, les responsables continueront d' avoir une formation de graphiste; seuls les outils ont changé. La souris de l' ordi remplace l' anneau de gravure, et les logiciels permettent les calculs et les liaisons les plus diverses.

Changer tout en conservant la qualité Jusqu' ici, une carte était tout à la fois médium de stockage d' informa, base de mesures et illustration. La première fonction tombe désormais et la deuxième perd de son importance. En conséquence, la tâche principale du cartographe du futur sera de donner le meilleur rendu visuel possible des données géographiques et de transmettre des informations géographiques. Ernst Spiess,

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