Escalade «down under»

Robert Bosch Escalade « down under »

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Urs Karli, Matthias Loppacher, Markus Stählin Le parapente alpin:

une nouvelle dimension 146 Richard Hertach, Peter Weibel Le parc national du Grand Teton ( USA ) 156 François Hans Mystérieux Kailash,, montagne sacrée du Tibet 132 Dominique Roulin Mescalito Editeur Rédaction Club alpin suisse. Comité central; Helvetiaplatz 4, 3005 Berne, téléphone 031/43 36 11, telefax 031/446063.

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Parc national du Grand Teton ( USA ) Photo: Peter Weibel 166 Jurg Alean Les volcans englacés 175 Maurice Freeman Mon premier voyage dans les Alpes Prix Abonnement ( pour les non-membres ): Bulletin mensuel et cahier trimestriel-ensemble ( pas d' abonnements séparés ), par année: Suisse 42 fr.,étranger 58fr.

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iscalade « down under »

Robert Bosch, Wallisellen Rencontre d' un camion entre Adélaïde et Coober Pedy Diversité de l' Arapiles L' Arapiles attend le grimpeur au tournant de ses astuces, que nous apprendrons à connaître les unes après les autres. Ainsi, le premier jour, nous quittons le camping pleins d' ardeur, mais après quelques pas déjà, nous nous arrêtons tout décontenancés devant une paroi Australie infinie Désert, vide et espace infini: telle est l' Aus. De temps en temps, une colline ou une gorge, parfois une plaine qui s' arrête brusquement ou une falaise qui surgit; en haut, un nouveau plateau sur lequel s' étend une surface immense. Pas une seule montagne « à la suisse ». Et malgré cela, ce pays « down under », comme les Australiens le désignent volontiers, est devenu un but hivernal très prisé des grimpeurs européens. Des récits alléchants, où il est question de magnifiques terrains d' escalade, de l' ambiance sympathique des campings et des températures estivales qui régnent durant notre hiver, nous ont attirés nous aussi dans ce pays aux antipodes de la Suisse.

Peu après Natimuk, petit village perdu composé de quelques maisons, d' une station d' es, d' un bar et d' un drugstore ( où l'on peut déguster les meilleurs frappés du monde, affirment des grimpeurs globe-trotters ), commence à se découper sur l' horizon une colline de faible altitude. C' est le Mont Arapiles, l' El légendaire des varappeurs! Nous n' en revenons pas: cette colline plate là-devant, c' est ça le but de notre voyage? C' est pour elle que nous avons parcouru la moitié du globe? Trente-six heures d' avion, plus un long trajet par route avec notre bus de camping acheté à Melbourne - tout ça pour cette bosse minable! L' alpiniste qui espère escalader un huit-mille a devant lui une image autrement plus imposante quand, après une longue marche d' approche, il découvre le but de ses rêves! Et pourtant, nous pourrons bientôt donner raison aux fans de l' Arapiles: cette colline offre aux grimpeurs des possibilités extraordinaires. Pour la plupart d' entre eux, elle a même trop à offrir. On peut y consacrer autant de semaines, voire plus, qu' à une expédition himalayenne.

Photos. Robert Bosch SCÄ-- En solo au Mont Arapiles

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124compliquée, coupée de gorges et de bastions; nous regardons vers des vires situées plus haut, sans savoir si les voies sont en bas, en haut, ou à un tout autre endroit. La paroi s' étend sur plus d' un kilomètre, et compte d' après notre guide-manuel plusieurs centaines de voies. Mais c' est bien la seule information que le guide nous fournisse ici. A part cela, ses indications nous plongent dans la confusion, et nous conduiront même, les premiers jours, au bord du désespoir. Enfin, grâce à l' aide de grimpeurs qui connaissent les lieux, nous arrivons à identifier les premières voies. En les utilisant ensuite comme points de repères, nous arrivons à nous orienter plus aisément, et le guide-manuel devient tout-à-coup un auxiliaire utilisable et riche en informations. Comme nous l' avons signalé, l' escalade est extrêmement variée. On trouve des longueurs de 20-30 mètres qui offrent toute la gamme des fissures, dalles, trous et surplombs. Le grès « en béton » permet de grimper partout et dans tous les degrés de difficultés, si bien que le grimpeur moyen n' est pas laissé pour compte et jouit aussi de toute la beauté et la variété souhaitables. En effet, à quelques mètres d' une longueur de 9e degré, on peut se régaler d' une superbe voie en 4 ou en 5; le rocher y sera tout aussi bon, de même que, souvent, l' assurage tout aussi délicat! Ici, l' escalade reste toujours une aventure, même si les parois ne s' élèvent que de cent mètres à peine, et si les voies dépassent rarement trente mètres. Il s' agit d' abord de s' habituer aux formes rocheuses très arrondies, et ensuite - le plus important - d' apprendre la technique d' assurage adéquate. On peut affirmer sans crainte de se tromper qu' au Mont Arapiles, on ne trouve pas un clou de trop. Dans une des voies, pourtant, on a la surprise de rencontrer un ou même deux pitons à chaque mètre! Faut-il voir là l' intention de faire éprouver plus douloureusement encore au grimpeur l' absence de points d' assurage de rigueur partout ailleurs?

Les spécialités de la grimpe australienne On ne saurait trop recommander de bien observer les grimpeurs australiens en action. Il faut souvent en effet utiliser tous les registres de l' art de l' assurage si on ne veut pas parcourir une voie en kamikaze. Quel grimpeur européen aurait l' idée, par exemple, de s' aider d' un bâton pour mettre le premier coinceur, déjà muni d' un mousqueton avec la corde, dans une fissure à quatre mètres du sol? Avec le temps, on en vient à acquérir un sens aigu de l' observation pour repérer le bâton convenable au pied d' une voie. De même, les pitons à expansion demandent toute une accoutumance. Celui qui vise un « boit », en équilibre sur un feuillet, doit manœuvrer dans une situation extrême car il s' agit d' abord de placer un « bolthanger » ( plaquette de piton à expansion ) sur le boulon d' acier enfoncé dans le rocher, avant d' y suspendre le mousqueton et la corde et de... pousser un soupir de soulagement. On perd moins de temps en suspendant au boulon la boucle de câble d' un coinceur.

Escalade d' une fissure dans les Blue Mountains ( près de Sydney ) II faut également se faire tant bien que mal à l' assurage sur coinceurs RP. Bien que le rocher soit d' une qualité telle que même ces petits coinceurs de quelques millimètres de largeur semblent en général très bien tenir, il me faut un certain temps pour m' habituer à cette Le Mont Arapiles forme d' assurage. Pourtant, il en va ici comme de toutes les situations périlleuses: aucun accident ne se produisant, un sentiment de confiance s' installe peu à peu. Jusqu' au moment où un grimpeur fait une chute, peu avant notre départ. Comme il fallait s' y attendre, le rocher tient le coup, si bien que le mini-coin-ceur reste bloqué dans la fissure. Par contre.

le câble se rompt! Grâce à la bonne réaction du camarade qui assure, la chute se termine sans trop de mal. En raison de la difficulté de l' assurage, il n' est pas étonnant qu' en Australie, l' escalade avec assurage depuis le haut soit courante, contrairement aux usages européens, selon lesquels la corde est retirée après chaque essai raté. Ce n' est probablement qu' une question de temps pour qu' en Australie aussi, les règles de l' escalade « à vue » s' imposent. Mais je dois avouer que j' ai souvent été content de ne pas devoir me tenir à une éthique trop stricte. Quelques poussées d' adrénaline supplémentaires m' ont ainsi été épargnées.

Autant la technique d' assurage est compliquée, autant l' escalade elle-même se présente de façon surprenante et astucieuse. Bien des passages difficiles ne peuvent être surmontés que si l'on étudie et exerce séparément au préalable les divers enchaînement de mouvements. Des coincements subtils de genoux ou de coudes offrent souvent une solution étonnante et permettent parfois même de se reposer sans s' aider des mains dans les postures les plus incroyables. La conséquence de cette difficulté technique de l' escalade et des méthodes d' assurage délicates est que les voies des degrés supérieurs ne sont que très rarement « jaunies ». Grimper une voie cotée 258-8 + UIAA ) en style « à vue » passe donc pour un exploit particulier, alors que dans les terrains d' escalade européens, la chose est depuis longtemps affaire de routine, ou presque.

Le charme des longues soirées Nous avons appris à l' Arapiles non seulement à déchiffrer le topo, à utiliser une nouvelle technique d' assurage et à essayer des mouvements d' escalade inhabituels, mais nous avons découvert encore le fer à toasts, une sorte de successeur du fer à bricelets. Bien qu' il n' ait en lui-même rien à voir avec l' escalade, il faut reconnaître que les soirées autour du feu font partie d' une journée à l' Arapiles au même titre que la grimpe. On met deux tranches de pain à toast dans les deux fers creux reliés par une charnière, et on coince entre deux du fromage, des légumes, des œufs ou de la viande, au choix. On s' as autour du feu et on tourne régulièrement les fers pourvus d' une longue tige, en contrôlant de temps en temps si le pain est bien grillé. On a ainsi tout le temps de raconter ses exploits et ses tentatives, de mimer les mouvements d' escalade originaux qu' on a dû improviser, tout en remettant sur le gril un pois- Rochers de l' Arapiles son, un morceau de viande ou un épi de mais. Une telle journée d' escalade a vraiment beaucoup de charme! Mais il y a aussi les longues heures de la nuit, pendant lesquelles on refait la voie en pensée et regrimpe encore et toujours le même passage, à l' infini.

On se souvient de la tension qu' on éprouve à l' attaque, quand la main plonge une dernière fois dans le sac de magnésie, avant que les doigts se ferment sur la première prise. Toujours rester détendu! Ne pas se soucier déjà du passage-clé, car il s' agit d' abord d' arriver jusque-là, et cela avec la plus faible dépense d' énergie possible. La frustration et la jubilation illimitée sont ici très proches l' une de l' autre. Mais en tout cas, on ne s' ennuie jamais. On est crispé, tout au plus.

Un pays étrange Le Mont Arapiles passe pour être le plus beau terrain d' escalade d' Australie, mais on trouve de nombreuses autres possibilités de varapper. Par exemple les Grampians, dans le voisinage de l' Arapiles, ou les Sea Cliffs et les Blue Mountains, près de Sydney, ou encore les Flinders Ranges, à l' intérieur du pays. Il vaut la peine de visiter différents terrains, car il y a beaucoup à voir entre deux. On découvre toujours quelque chose d' étrange et de neuf, dont on ne prend conscience souvent que par de petits détails, par exemple le fait de chercher le levier de vitesse avec la main droite, du côté de la portière! C' est que l'on roule à gauche. Tout est inversé, y compris l' équipe de la voiture.Vouloir entrer du côté du passager quand on est chauffeur n' est certes pas bien grave. Mais cela devient plus dangereux si, en tant que piéton, on regarde dans la fausse direction avant de traverser la route. Et puis, à la fin de notre séjour de trois mois en Australie, nous nous sommes si bien habitués à la conduite à gauche que nous nous trompons de côté en Suisse à notre retour. Mais la conduite sur les routes australiennes est inhabituelle pour d' autre raisons encore. En général, les rubans d' asphalte se déroulent tout droits à travers les étendues désertiques. Les rares virages sont signalés par un panneau et une limitation de vitesse, dont nous consta- tons rapidement qu' elle est excessive. Le double de cette vitesse conviendrait mieux. Mais nous tombons sur des exceptions: sur quelques douzaines de virages, il y en a toujours un qu' on ne peut vraiment pas prendre plus vite qu' indiqué! Il s' agit alors de réagir rapidement. Puis on retrouve la ligne droite pendant des kilomètres et des kilomètres. Parfois on voit un kangourou mort au bord de la route. Des collisions avec ces étonnants habitants du désert ont généralement pour conséquence de graves accidents, si bien que beaucoup d' autos sont munies de pare-chocs de grande dimension.

La densité humaine en Australie est très faible, surtout à l' intérieur du pays. La grande majorité des habitants vit dans les quelques grandes villes côtières et dans la zone climatique plutôt méditerranéenne du sud, où l'on échappe aux conditions tropicales qui régnent au nord.

Dès qu' on quitte les agglomérations, on trouve des étendues sauvages, désolées, inhabitées, la poussière et les mouches, bref « l' outback ». Ce n' est souvent qu' au bout de plusieurs heures de route qu' on rencontre une petite localité écrasée de chaleur. Quelques visages burinés et desséchés apparaissent parmi des fermes à large avant-toit. On voit aussi beaucoup de ventres ronds, dus à la bière. Des questions surgissent: de quoi vivent donc ces gens? Qu' est qui les retient ici? Dans les bars règne une atmosphère de Far West. Bizarrement, un panneau informe le client, même dans les coins les plus perdus: « No shoes, no shirt, no drinks. » Est-ce qu' on tente par là de préserver un dernier signe de civilisation? Ce n' est pas évident, par 40 degrés de chaleur!

Le voyage devient parfois une vraie torture. Beaucoup de route de l'«outback » sont des « gravelroads », c'est-à-dire des pistes dures, non asphaltées, la plupart du temps genre « tôle ondulée ». Ce n' est qu' en accélérant pour faire sauter les roues par-dessus les bosses qu' on parvient à limiter les vibrations à un degré supportable. A cela s' ajoute la poussière qui pénètre par tous les interstices et recouvre tout d' une pellicule blanche. Croiser un camion sur une de ces pistes devient une sorte de rituel. Des kilomètres à l' avance, on voit un puissant nuage de poussière. Il n' y a alors plus qu' une chose à faire: s' arrêter, fermer les fenêtres, attendre que le monstre soit passé dans un bruit de tonnerre, et prier pour qu' il n' envoie pas de caillou dans notre pare-brise. Puis il faut attendre dans un crépuscule blanchâtre que la poussière se soit déposée.

Coober Pedy, ville des chercheurs d' opales Au cours de notre voyage, qui se limite à la partie sud-est de cet immense continent, ce qui nous impressionne le plus est l' intérieur ( outback ), cette région désertique très peu peuplée. Malgré la monotonie du paysage, notre voyage n' est jamais ennuyeux car on sent encore bien l' esprit aventureux des pionniers, qui était indispensable à ceux qui ont colonisé ces solitudes, et qui nous entraîne nous aussi dans son sillage. Cependant, nous faisons demi-tour avant d' avoir atteint Ayers Rock, le « must » absolu des touristes étrangers aussi bien que des Australiens. Nous n' avons fait encore que la moitié du chemin, mais déjà notre fringale de kilomètres se calme lorsque nous découvrons la ville des chercheurs d' opales, Coober Pedy.

Cette ville offre un spectacle unique, un vrai décor pour film de science-fiction. Plusieurs kilomètres avant d' entrer dans la ville, la route traverse des immenses champs d' opales. Des centaines, des milliers de grosses taupinières pointues témoignent de la manie de creuser de chercheurs enragés. Ici, tout le monde creuse: des chercheurs à vie, des prospecteurs d' occasion, des instituteurs, des époux d' institutrices, etc. Les uns sont obnubilés par l' idée du trésor qu' ils vont découvrir, d' autres ont simplement choisi cette occupation, sans avoir l' ambition de faire fortune. Ceux qui ont extrait suffisamment de mètres cubes de pierres peuvent compter sur une petite récolte d' opales, avec le modeste revenu que cela suppose. En plus de la prospection professionnelle, les fouilles sont aussi un hobby. Il n' y a d' ailleurs rien d' étonnant à cela: il fait vraiment trop chaud ici pour jouer au football! Sous terre, par contre, règne une température agréable, et le minerai est relativement facile à extraire. Pour la même raison, la plupart des habitations sont aménagées sous terre, de même que les églises, musées et autres bâtiments.

Seul à l' Arapiles Photo Robert Bös Les récits de découvertes mirobolantes appartiennent au passé. Peut-être parce qu' on n' en fait plus, peut-être aussi parce que les heureux prospecteurs, afin de garder leur succès à l' abri du fisc, renoncent aux fêtes grandioses qu' on organisait autrefois à cette occasion.

En tout cas, le gisement d' opales semble loin d' être épuisé, et c' est ainsi qu' on continue à fouiller avec application. Pour quelques dollars, on reçoit son lopin. La seule condition est l' obligation de creuser. Le tas de terre à côté de la tranchée de dix à vingt mètres de profondeur doit grandir sans arrêt, sinon c' est le prochain candidat qui reçoit ce coin de désert - et qui sait, peut-être y fera-t-il la découverte du siècle?

Quant à nous, nous sommes restés à l' écart des pioches, des pelles et de la dynamite, et nous avons repris la route du sud en direction de l' Arapiles. Retour aux rochers, aux arbres, aux fers à toast et aux frappés!

( Traduction d' Annelise Rigo )

esca I ito

Dominique Roulin, Genève El Capitati Les lueurs de l' aube s' évanouissent dans le soleil. Une coulée d' or inonde les côtes de Sea of Dreams, tandis que l' angle de North America Wall est déjà baigné d' une espèce de sérénité venant à notre rencontre. C' est le début de notre troisième journée en ces flots granitiques. Navigation sans surprise au milieu d' une surface éthérée. La température est plutôt douillette et nous permet des départs en relative douceur. Nous sommes en train de prendre le petit déjeuner, alors qu' au loin nous parviennent quelques phrases tapageuses, premiers échanges de voix entre les grimpeurs des cordées du Nose.Véritable arête du Hörnli d' El Capitan, le Nose souffre effectivement d' une fréquentation excessive. Si les compétences nécessaires pour gravir la grande classique du Capitan sont différentes de celles qui sont requises au Cervin, on peut en toute légitimité penser que les nuisances qui en découlent sont de la même nature. Et sur ce plan-là, c' est bien la montagne qui est vaincue!

Notre petit déjeuner prend fin. Il est temps de nous extirper de nos hamacs et d' envisager le départ. Je passe les petits écouteurs de mon walkman à mes oreilles et ainsi, avec une musique que j' aime, je parfais mon union avec l' atmosphère de la paroi.

Nous commençons à grimper. Une évolution hors du temps et des références classiques de l' escalade. Comme presque tout le temps, Bernard prend la tête. Il s' agit de ma première expérience en Big Wall et, la veille, une longueur que je m' étais mis dans l' idée de réaliser devant m' a laissé dans le doute quant à mon potentiel d' adrénaline! Arrivé au relais, mon état de déshydratation était tel que je me promis d' être dorénavant plus regardant sur le choix des longueurs!

Mon compagnon s' engage dans les grandes traversées qui occupent le centre de la paroi. Il nous faudra la plus grande partie de la journée pour les franchir. Une lente progression de droite à gauche s' effectue sous des dièdres inversés. Une promenade insolite qui va de I' Al réconfortant jusqu' à I' A4 « expanding »! Un régal pour le job au jumar. La fièvre est à son maximum lorsqu' il s' agit de descendre une vingtaine de mètres sur un gollot de 6 mm, et d' effectuer l' inévitable pendule couronnant la précarité de ce genre de situation. Quelques points de progression s' arrachent sous ma délicatesse et me font réduire le volume de mon walkman, afin de prévenir tout bruit suspect annonciateur d' une probable descente aux enfers!

Nous préparons notre troisième nuit à la jonction de Early Morning Light, l' itinéraire ouvert par Harding. Pour la troisième fois je m' endors dans Mescalito. Le lieu de ce bivouac est le confluent de deux approches concernant l' ouverture dans El Capitan. La réponse du génie de Charlie Porter à la tentation de « Pivert » Harding. Early Morning Light a été ouvert à grand renfort de gollots, dans un secteur où Porter et ses amis ont prouvé, peu de temps après, que cet océan de dalles présentait quelques faiblesses. Le tout était de réunir les talents nécessaires pour en profiter. En octobre 1973, Charlie Porter, Hugh Burton, Steve Sutton et Chris Nelson apposaient sur El Capitan cette merveilleuse signature collective: Mescalito. Lorsqu' on gravit cette voie, on est très impressionné par les astuces qui déjouent les pièges d' une telle paroi. Les fissures qui ne mènent nulle part sont très rares. Les gollots, compte tenu de la structure du mur, sont quasi inexistants. Charlie Porter a été l' homme de ce labyrinthe, et il est difficile de ne pas y penser.

L' aube du quatrième jour semble encore plus prometteuse que les précédentes. Une relative fraîcheur nous laisse penser que nous n' aurons rien à craindre quant à nos réserves d' eau. Nous nous élevons tranquillement jusqu' au grand dièdre donnant accès au tiers supérieur de la face. Le soir tombe lorsque je La rampe donnant accès. aux traversées me débats avec un laminoir en 5.9, difficulté qui n' a rien d' exceptionnel en soi, si ce n' est que je l' aborde fatigué et bardé d' une ferraille inutile en cet endroit. Un éléphant passe dans le ciel! Je reste songeur... C' est seulement après plusieurs essais que je joue le va-tout. Mon joker est en train de brûler et je m' inter à nouveau sur ma clairvoyance en matière de choix des longueurs... Trop tard! Cette fois il faut que je sorte ce passage, sinon c' en est fini de mes assurances sur le vol!

Le rétablissement au sommet du laminoir ( laminoir évasé et déversant, bien évidemment ) ne ressemble à rien d' explicable. Une 134espèce de patchwork entre des audaces de jeunesse et la panique d' un fugitif ayant la mort aux trousses. Las, je reste étendu sur une petite terrasse, essayant de m' inventer un réconfort. Mais l' obscurité augmente et il me faut encore hisser le sac pendant que Bernard täte du jumar. Mescalito nous offre sa quatrième nuit. Early Morning Light s' est éloignée. Désormais nous sommes seuls avec les frappes de Charlie Porter.

Nouvelle nuit, nouvelle aube. Peu de mots. Il s' agit de ne pas abîmer la rêverie qui nous accompagne. Le cinquième jour se présente comme une journée très fluide. L' entente est parfaite et rien ne grippe les différentes manœuvres, désormais bien rodées. Plusieurs longueurs « expanding » mettent Bernard à l' épreuve. Mais comme il a maintenant à son actif une douzaine de Walls à El Capitan, elles n' entament pas vraiment ses nerfs. La progression est rapide et nous nous surprenons à envisager le sommet pour le soir!

Le gaz se fait provocant. Une odeur de mes-cal m' agite la tête au moment même où trois parachutistes nous passent dans le dos. Tout va très vite. Et pourtant les ancrages continuent, aléatoires, à flotter dans I' A4! Le voyage commence à prendre fin et il m' im de goûter ce rêve jusqu' à la lie. Le sac de hissage est moins lourd et toutes les manœuvres de cordes s' enrichissent de mouvements plus subtils et légers. Jamais je n' avais constaté à ce point qu' il pouvait y avoir une beauté du geste dans l' artif! La multitude des déplacements du corps, les subtiles répartitions de poids, la respiration qui s' arrête et le cœur qui tape lourdement. Il y a aussi la douceur répétitive, suivie de l' irrépressible envie d' accélérer dans les zones rouges! Tout existe, y compris l' aventureux pas de libre avec un coinceur mal choisi entre les dents... Un sentiment que j' avais connu il y a longtemps, dans les Dolomites, en réalisant le grand dièdre de la Su Alto. Mais ici, en plus, il y a la douceur du temps et, surtout, le temps pour la rêverie.

Encore quelques longueurs ( je me souviendrai d' un rétablissement pendulaire sur un pi- ton planté à l' envers ) et une traversée le long d' une fissure habitée par les chauves-souris. Trop dangereux de réaliser cette traversée aux jumars! Il faut y aller en libre, avec l' impres d' être vêtu d' un scaphandre et d' une ceinture de plomb. C' est avec un certain soulagement que je parviens à R27. Nous nous trouvons sous le mur de sortie, dans un coin assez austère. Un petit dièdre sur « copper- heads », un délicat placement de crochet, une ligne de gollots dans un dévers impressionnant, et Bernard sort comme si rien ne s' était passé. Notre cinquième nuit nous attend sur la plage sommitale.

C' est la lente sortie du rêve... L' océan fut calme pendant toute la traversée, et aucune turpitude n' est venue agiter l' univers de Mescalito. Hormis quelques frayeurs bien compréhensibles, rien n' a altéré notre irrésistible envie de remettre ça!

135 Troisième jour, peu avant les traversées La matinée de notre sixième jour a été consacrée au retour vers les rivages humains, pendant lequel, nul doute, les sentiments les plus divers nous habitaient. Mescalito nous a marqué le cœur par son très beau développement et son absence de concession à toute facilité. Un itinéraire « seventies » de grande classe!

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