Escalade panoramique à Zermatt Quelques belles longueurs dans les contreforts du Riffelhorn

La réputation des éminences zermattoises n' est plus à faire. Elles font chaque année le bonheur des alpinistes et autres touristes accourus du monde entier. Mais que les grimpeurs en chaussons se rassurent, ils trouveront eux aussi leur compte sur le gneiss de la région, au pied d' un sommet plus modeste comme le Riffelhorn, par exemple.

Que serait Zermatt sans le caillou le plus photographié au monde? Comme Chamonix, elle est l' une des capitales de l' alpinisme et de l' histoire alpine, mais la comparaison s' arrête là. La qualité de l' escalade dans les Alpes pennines ne peut soutenir aucune comparaison avec celle pratiquée sur le granit du Mont-Blanc. Le rocher particulier de la région, constitué de gneiss et de serpentine de la zone ophiolite de Zermatt et Saas Fee, n' est pas attirant au premier abord. Les atouts principaux du massif du Mont-Rose sont ailleurs et sont connus depuis belle lurette.

Pour les grimpeurs toutefois, un autre caillou, certes plus modeste, fait exception: le Riffelhorn ( 2927 m ). Accessible depuis la ligne de chemin de fer du Gornergrat, il constitue en effet un superbe terrain d' entraînement, où les guides testent leurs clients en vue d' ascensions plus sérieuses. A la fin des années 1990, sous la houlette du guide Martin Lehner, de nouveaux itinéraires à l' équipement alpin ont vu le jour dans la face sud qui domine de plus de 500 mètres le Gornergletscher.

 

Vers le milieu des années 1980, alors que d' autres massifs subissent les assauts d' ouvreurs surmotivés et que les montagnes dites secondaires se voient criblées de nouvelles voies, les jeunes guides Kurt Lauber, Philippe Biner, Robert Andenmatten ou encore Andreas Perren prennent conscience du potentiel qu' offrent ces dalles rougeâtres. Il est fini le temps où le métier de guide ne se déroule qu' au de 3000 mètres, il existe des alternatives lorsque la haute montagne est en mauvaises conditions, et il faut les exploiter. Ainsi, dotés d' un accès bref, les escarpements de la Gornerflüe se livrent aux grimpeurs en chaussons. De belles voies de quatre à six longueurs, telles Supertramp ( 5 c ), Road Runner ( 5 c ), Think Pink ( 6a+ ) ou encore Steinbeisser ( 6b ), voient le jour et se laissent déguster comme un menu à plusieurs plats dans un bon restaurant de la grande station voisine.

 

J' avais 5 ans lorsque mon père et un ami proche m' ont emmené pour la première fois sur ce rocher rectangulaire situé au beau milieu des 4000 mètres du Valais. Entre le fameux Cervin, le gigantesque Mont-Rose ou encore l' élégant Weisshorn, j' écarquillais les yeux pour me nourrir de cet incroyable panorama jusqu' à l' indigestion.

Une dizaine d' années plus tard, quelques images dans une revue de l' époque me poussaient, par simple curiosité, à jeter un coup d' œil dans un topo du Haut-Valais datant de 1989. C' est ainsi que j' appris l' existence de voies d' escalade à la Gornerflüe voisine. Comme nous nous rendions tous les étés dans la région pour pratiquer l' alpinisme, nous empruntions à l' occasion le train du Gornergrat avec notre matériel d' escalade. Cela nous permettait, à mon frère, quelques amis et moi, de nous relaxer entre deux grandes ascensions. Et nous passions surtout du bon temps en compagnie des bouquetins, ou du moins bon lorsqu' un troupeau de chèvres venait faire main basse sur notre garde-manger. Puis, ayant noué de bons contacts avec de jeunes locaux, nous avons aussi équipé une petite poignée de voies courtes et difficiles à la Gagenhaupt. Parfois, un jeune homme du cru nous rejoignait, non sans avoir demandé la permission à ses parents. Son nom était Simon Anthamatten, et nous ne nous doutions pas encore qu' il allait devenir un alpiniste du plus haut niveau. Lorsqu' un bon copain me suggéra d' y retourner en 2010, le temps avait passé, et la Gornerflüe était déjà un lointain souvenir. Entre-temps, mes amis de l' époque, devenus les guides locaux, avaient édité un topo très simple avec quelques voies que je ne connaissais pas. J' avais là une bonne raison de m' y rendre à nouveau.

 

Grâce à ma vieille habitude de consigner et commenter mes escalades dans un cahier, je suis tombé sur une note datant de 1992 décrivant la voie Road runner ( 5 c ) comme la plus belle de la série. C' est celle que nous avons choisie en 2010, Fabrice Willemin et moi, en guise d' échauffement, et elle convenait à merveille. Ce que mes souvenirs ne disaient pas, c' était la précarité de l' accès, avec désescalade, rappel et corde à nœuds, sans oublier ces traversées de dalles inclinées dominant les restes du Gornergletscher de plusieurs centaines de mètres. En montagne, la cotation n' est pas toujours la donnée la plus importante, et dans du terrain « à chamois », il faut avoir le pied plus sûr que dans les voies. Vous voilà donc prévenus! Après quatre longueurs très plaisantes et un casse-croûte déjà bien mérité, ma curiosité nous conduit vers l' une de ces créations que je n' ai pas encore parcourues.

Les six longueurs de Prohaska ( 6 c+ ) se situent dans un pilier plus en amont. L' escalade, plus engagée et franchement plus difficile, nécessite la pose de quelques friends. Hormis un vilain passage dans un toit recouvert de fientes d' oiseaux – violettes, car ces volatiles adorent les myrtilles – l' ambiance y est toujours aussi extraordinaire. De plus, quelques bouquetins nous narguent en se dorant au soleil. Satisfaits, nous achevons l' ascension, non sans avoir lorgné vers une autre voie, non répertoriée pour l' instant, dans le grand mur de gauche. Il s' agit d' une œuvre des jeunes prodiges zermattois, avec des difficultés avoisinant le 7 c. Faute de temps, et surtout de forme, nous la laissons de côté pour le moment. Mais quelle allure !

 

Pour terminer la journée en beauté, il restait encore à se faire violence dans les petites voies de type résistance de la Gagenhaupt. De beaux mouvements sous les yeux intrigués de touristes japonais finissent de nous achever. Mais le train n' attend pas, et il faut déjà quitter ce paradis. Tandis que nous rangeons notre matériel, une dame au fort accent anglais nous interpelle et nous questionne sur nos activités. Nous désignons l' ensemble rocheux qui nous domine. Elle nous regarde avec dédain, et nous affirme, sûre d' elle: « Le Riffelhorn? Ce n' est que de l' entraînement, il n' y a que quatre voies, et vous avez gravi la plus facile. » A sa décharge, cette dernière affirmation était juste, nous étions bien au pied de l' arête ouest-nord-ouest, cotée « F, IV ». Passablement amusés par la remarque, nous chargeons nos sacs sur le dos et rejoignons la fourmilière zermattoise. Sur une terrasse, nous rions encore de cette affirmation experte. Après les moments de calme vécus là-haut, il est temps de revenir sur terre, dans les vallées et dans la vie des hommes.

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