Escalades dans la Chaîne côtière de la Colombie britannique

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

nPar Leonard-J. Winchester

Avec 1 illustration ( 39New Haven, Conn. ) Cette chaîne de montagnes, généralement connue sous le nom de Coast Range of British Columbia, s' étend sur une longueur de 600 km. et une largeur de 150 km. au nord de Vancouver ( C. B. ). Les sommets de la chaîne que l'on peut apercevoir des endroits facilement accessibles ont déjà un air imposant, mais ce ne sont que des collines comparés aux montagnes de l' intérieur. Les premiers, en effet, ne dépassent guère 2000 à 3000 mètres, tandis que ceux de l' intérieur s' échelonnent entre 4000 et 4200 mètres. Il y a des glaciers de 40 km. qui descendent jusqu' à quelques centaines de mètres de niveau. Il en résulte que l' ascension de sommités telles que le Mount Waddington et le Mount Monday exige une escalade directe de 3500 à 4000 mètres. D' autres glaciers, dont la longueur ne dépasse pas dix kilomètres, sont très escarpés, zébrés de crevasses et hérissés, par endroits, de magnifiques séracs. Plus haut, vers 3500 mètres, il y a des plateaux glaciaires où il est possible d' installer des camps.

Deux douzaines de personnes tout au plus ont pénétré à l' intérieur de la Coast Range. Le Mt. Waddington fut aperçu pour la première fois, et de très loin, il y a vingt ans. C' est alors seulement qu' on se rendit compte qu' il existait, à l' intérieur de la Chaîne côtière, des montagnes plus importantes que les Rocheuses canadiennes. Les premières expéditions furent entreprises par M. et Mme Don Monday, M. Henry Hall et Sir Norman Watson, qui gravirent surtout les sommités neigeuses du massif. Le Mt. Waddington, d' accès difficile de tous côtés, ne fut vaincu, après plusieurs tentatives infructueuses, qu' en 1935, puis de nouveau en 1942. Les difficultés de ce sommet sont de l' ordre de celles de la face nord du Cervin. Il restait à explorer le groupe Tiedemann, hérissé d' aiguilles semblables à celles de Chamonix. Dans les groupes Cornelia et Cataracte il y avait également de nombreuses cimes vierges.

Notre expédition de 1947 se composait de neuf personnes: Ch. Shiverick, Harry-C. King, Francis-P. Magoun, David Michael, Graham Mathews, Allen Miner et William-L. Putnam du Club alpin de Harvard, Fred Beckey x du Club alpin de Seattle et moi-même du Club alpin de Yale. Notre but était de faire des ascensions dans la chaîne côtière. Le départ eut lieu en juin.

Quatre journées de chemin de fer m' amenèrent de New Haven à William Lake ( Colombie britannique ), chef-lieu du pays des cowboys du Caribou du Sud, où je retrouvai cinq des Harvardiens. L' auto nous amena au Lac Tatla, 220 km. plus à l' ouest. De là au Glacier de la Cataracte il y a 100 km. de forêts à traverser, par une piste d' origine très ancienne, parcourue à pied par des trappeurs, mais très rarement à cheval. On nous avertit dès l' abord que les 50 derniers kilomètres étaient impraticables aux montures, aussi Putnam, Miner et Beckey partirent en éclaireurs pour élargir le sentier; les six autres suivirent quinze jours plus tard. Le 8 juillet nous étions tous réunis au camp de base au pied du Glacier de la Cataracte. Deux hommes du pays, Baptiste Dester et Dave Wilson, qui nous avaient accompagnés jusque-là, s' en retournèrent vers la civilisation avec instructions de revenir nous chercher avec des chevaux six semaines plus tard.

Le mauvais temps nous retint tout une semaine à ce camp de base, situé à quelque 800 mètres d' altitude. Ces huit jours furent employés à construire des cairns, hauts de trois à quatre mètres, pour la postérité, et à chasser l' ours, le chamois, la marmotte, le caribou, pour nous procurer de la viande fraîche.

Le 15 juillet enfin, pliant sous des charges de 25 kg., nous remontâmes pendant douze heures le Glacier de la Cataracte pour établir un nouveau camp sur le Glacier de Tellott, où nous arrivâmes le soir très fatigués. Des 1 On peut lire dans le dernier fascicule de l' Alpine Journal ( 275 ) un récit extrêmement intéressant d' une expédition de Fred Beckey dans la Chaîne Côtière de l' Alaska, prolongement septentrional de celle dont il est question ici.

vivres y avaient été parachutés par avion, mais la semaine de mauvais temps avait accumulé un mètre et demi de neige fraîche sur le glacier, de sorte que nous ne retrouvâmes qu' un quart des colis. Notre approvisionnement se trouvait ainsi gravement compromis, et il fallut modifier notre plan original, qui prévoyait que toute l' équipe devait séjourner un mois au camp supérieur. Cinq de nos compagnons redescendirent donc quelques jours plus tard pour faire, à partir de la vallée, des ascensions dans le massif de la Cataracte, tandis que Beckey, Shiverick, King et moi installions notre camp à 3500 mètres sur le Glacier supérieur de Tellott, et nous préparions au travail sérieux. Notre équipement consistait en tentes de nylon caoutchouté, avec sacs de couchage en édredon, matelas pneumatiques, cordes de nylon, pitons, etc. Une grotte creusée dans la neige nous servait de salle à manger.

Au cours des semaines qui suivirent, nous réussîmes les « premières » que voici: Mt. McCormick, Mt. Shand, McCormick Needle, les Claw Peaks, Mt. Dentiform, Mt. Asperity, Stiletto Needle, Mts. Tellott East et West, Mt. Serra ( arête ouest ). Tous ces sommets appartiennent au groupe Tiedemann. Dans le groupe Cornelia: Mt. Delusion, Mt. Outpost, Mt. Gardian, Mt. Hermit, Mt. Cornelia, Mt. Rouvers et Mt. Threshold. Dans le groupe Cataracte: Mt. Isolation et plusieurs pointes numérotées 1, 2, 3, 4, 5 et 6, et enfin plusieurs cimes du groupe Five Fingers.

Comme il faisait trop froid pour attaquer les rochers tôt le matin, nous quittions généralement nos tentes vers 7 heures. Une lieue de marche à travers le Glacier supérieur de Tellott nous amena au pied de l' Aiguille la plus proche, le Mt. Dentiform. L' escalade débuta par une pente de neige d' environ 45° pour aborder des rochers encore très enneigés, où il fallut assurer continuellement. Plus haut, la paroi très redressée était libre de neige et riche en prises. Vint ensuite un névé très raide où, premier de cordée, j' enfonçais jusqu' aux hanches dans la neige sans consistance. Les derniers cinquante mètres de rocher formaient une dalle inclinée à 60°, tapissée de lichens et offrant quelques rares prises d' ongle. Beckey attaqua le morceau et, s' aidant de plusieurs pitons d' assurage, parvint à mi-hauteur de la dalle où il resta bloqué. Magoun monta alors jusqu' à lui et s' ancra solidement à un piton. Beckey grimpa sur ses épaules, puis sur une des mains élevée au-dessus de la tête et réussit enfin, grâce à cette courte-échelle, à saisir la prise au-dessus. Peu après, le sommet était à nous. Une vue glorieuse sur les grands pics neigeux, Mt. Waddington, Mt. Monday, Mt. Reliance, Mt. Queen Bess, et beaucoup plus loin sur les hauts plateaux glaciaires de Homathko récompensa nos peines. Facilitée par deux rappels, la descente fut rapide; à 2 heures de l' après nous étions de retour à nos tentes. Désireux de profiter du beau temps, Magoun et moi traversâmes le glacier dans une autre direction pour aller escalader la McCormick Needle. Cette grimpée assez acrobatique, dans du rocher solide, rappelle celle des Grands Charmoz. Nous rentrâmes au camp à 7 heures, prêts à de nouvelles escalades le lendemain.

Les Claw Peaks avaient repoussé un premier assaut de trois de nos camarades. Shiverick, King, Beckey et moi fîmes une deuxième tentative, non sans escompter de sérieuses difficultés. Ce fut en effet une longue escalade sur une arête en dos d' âne très exposée. Le passage le plus croustilleux nous attendait non loin du sommet, où un grand rocher plat, très érodé par-dessous et d' aspect peu solide, barrait la crête. Il fallut descendre dans la paroi presque verticale et sans prises, s' agripper à la crête sous le bloc menaçant, toutefois sans le toucher, et traverser ainsi de flanc sur quelques mètres. Nous plantâmes là plusieurs pitons d' assurage. Le retour se fit par le même chemin, et Beckey, qui était en queue de cordée, ne dut pas la trouver drôle sous le bloc instable.

Chaque ascension nouvelle posait des problèmes différents. Le Mt. Delusion, que King et moi gravîmes plus tard, fut atteint par une arête ourlée de corniches traîtresses. Au Mt. Cornelia, c' étaient des couloirs garnis d' une neige si instable qu' il fallait tasser du pied quatre fois chaque marche pour obtenir un point d' appui qui tienne. L' ascension du Mt. Asperity, accomplie après mon départ ( j' avais promis de rejoindre fin août quelques camarades de mon club de Yale pour faire des ascensions dans la région du Mt. Rainier ), se fit d' abord en crampons, puis par des rochers. Ce fut la plus haute sommité 1 gravie par notre expédition et la plus haute cime vierge qui restait à gravir dans le continent nord-américain, les géants de l' Alaska mis à part. Stiletto Needle ressemble au Grépon.

Il y a encore beaucoup de « premières » à faire dans la Coast Range. La Tour Noire de Serra, dans le groupe Tiedemann, une sorte de pouce défendu de tous côtés par des parois verticales, est d' une approche très difficile et présentera de jolis problèmes de rimayes et de couloirs de glace.

L' expédition prit fin au début de septembre après deux mois d' activité.

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