Excursion dans les Grisons en été 1922

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avant de commencer, je me demande s' il n' est pas utile de vous dire que cette causerie est le récit d' un solitaire, d' un marcheur et non d' un grimpeur. Vous ne palpiterez donc pas d' émotion devant des parois abruptes que l'on gravit à la force du poignet, agrippe par un clou aux anfractuosités du granit, suspendu dans le vide au bout d' une corde, ou rampant à plat ventre sur une dalle branlante qui risque de choir, avec votre précieuse personne, dans le gouffre béant. Un voyageur solitaire ne fait pas de varappe, n' a pas d' aventures; au pied du Piz Linard, il s' arrête et contemple: les jambes grillent de monter, mais la tête est sage et commande. Puis, le long des routes, il songe, comme le lièvre, « car que faire sur route, à moins que l'on ne songe ». Enfin et surtout, il ne peut raconter les hauts faits du Président Felix, de l' ami Charles, du grand-papa Robert, du jeune marié Thurner, il ne peut rapporter leurs bons mots, leurs déboires ou leurs succès et son récit est si personnel que le « je » haïssable revient à tout propos. Je m' en excuse d' avance.

Les Grisons, pays aux rubans de routes interminables, m' intéressaient à plus d' un titre, dont le premier était d' y retrouver le repos dans le grand silence de la nature.

Et c' est ainsi que, mettant un pied devant l' autre, je descendis le long de l' Inn, de Schuls à Martinsbrücke, pour y voir une fois la tête d' un douanier autrichien, que je fis les cols de la Flüela, de l' Ofenpass et de l' Umbrail, de la Bernina sous la pluie, du Julier par la neige, de l' Oberalp par un gai soleil et de la Furka dans le brouillard Dans ce récit, j' ai cherché à résumer ce qui m' est resté d' une course faite il y a déjà trois ans en évoquant ce qui m' a le plus frappé: le Parc National et le Stelvio.

Au milieu du 18e siècle, de nombreuses familles du Val-de-Ruz s' étant entièrement libérées des tens et tailles dus au seigneur, avaient enfin acquis la bourgeoisie de Valangin. Etre bourgeois de Valangin, c' était avoir le droit de posséder des armoiries et d' habiter dans le bourg. Des graveurs héraldistes composaient des blasons plus ou moins parlants, curieux, toujours fantaisistes, qui étaient adoptés, puis défendus comme un fétiche intangible.

Ma famille, pensant que « Fallet » dérivait de « falot », se pourvut à ce moment d' un écu où, sur champ d' azur, se dressent fièrement deux superbes torches de sable, cerclées d' or et allumées de gueules.

Le désir de se libérer était légitime: Au prix de belles espèces sonnantes, on devenait d' abord bourgeois admodéré, puis bourgeois de communance, enfin bourgeois de Valangin. Quant à l' orgueil d' arborer des couleurs, il fait sourire aujourd'hui. De plus, à tort ou à raison, il devint de bon ton de se donner comme descendant de réfugiés français pour cause de religion et l'on évoquait avec sérieux et conviction la Révocation de l' Edit de Nantes, de 1685. Comme Farei, les Fallet devaient venir du Dauphiné.

On ne se donnait du reste pas la peine d' accorder ces deux faits; car, ou bien l'on est une famille établie au pays avant la Réforme et soumise aux lourdes obligations de la glèbe, ou bien, comme nouveau venu, on n' a jamais eu à acquitter ces droits.

Pour notre instruction et le réveil d' un patriotisme de meilleur aloi, les archives de l' Etat, mises aujourd'hui à la portée du public, renversent ces échafaudages puérils. L' Edit de Nantes et sa révocation! Allons donc! La plupart des paysans du Val-de-Ruz sont fils du terroir et, de toute antiquité, arrosent de la sueur de leur front les rives verdoyantes du Seyon.

A plusieurs reprises, dans la Suisse allemande, on m' avait demandé si j' étais d' origine grisonne. Et, en réponse à mes questions, on m' avait appris que des familles portant mon nom vivaient à Bergün et à Münster, les premières de langue allemande et de religion réformée, les secondes rom anches et catholiques. Je voulus en avoir le cœur net, et après quelques démarches, je reçus de la Chancellerie de l' Evêché de Coire un arbre généalo-gique d' une branche grisonne des Fallet, habitant le Münstertal dès 1350, date qui correspond à peu près, à la mention, à Dombresson, vers 1400, du premier porteur de ce nom à étymologie inconnue. Sommes-nous de la même souche? Mystère sans importance qui ne sera probablement jamais éclairci. Mais mes homonymes de Münster me firent promettre d' aller les visiter si l' occasion se présentait.

Dans un autre ordre d' idées, le Parc National du Val Cluozza, dont on parlait depuis peu, m' attirait.

Aller dans les Grisons! Rêve de jeunesse réalisé au seuil de la vieillesse. Les Grisons, c' est si loin. On va à Paris, à New-York, à Melbourne, mais dans les Grisons! Les Allemands vont dépenser leurs bénéfices de guerre à St-Mo-ritz et les Français les leurs aux bains de Tarasp, mais il faut une décision héroïque et un but bien défini pour accepter de parcourir en touriste des régions souvent monotones, très isolées, où, sur 10, 20, 30 kilomètres, vous ne rencontrez personne.

Il y a trois ans, profitant de mes vacances d' été, je partis donc seul pour ce pays de mes rêves et, deux jours plus tard, j' arrivai fatigué à Zernetz, par la route de la Flüela, et pris chambre et pension dans le petit hôtel Filli, où, dernier hôte de la saison, je fus accueilli et traité en ami plus qu' en voyageur. C' était un samedi soir.

Le lendemain, pour prendre contact avec la population endimanchée, j' allai à l' Eglise réformée afin d' entendre parler romanche.

Zernetz est un village essentiellement agricole, rebâti sans goût après l' incendie qui consuma 117 maisons en 1872. De pareils sinistres sont fréquents quand le fœhn souffle et la destruction récente du village voisin de Sus, comme celle de Sins, il y a quatre ans, le rappelle d' une manière tragique.

Les gens qu' on croise respirent la santé dans toute leur allure, au physique comme au moral. La démarche est rapide, aisée; la conversation charme l' oreille, le visage est basané aussi bien chez l' homme d' âge mûr que chez la femme et la jeune fille, le regard est vif et droit. On voit d' emblée qu' on a affaire à une population consciente de sa personnalité, qui ne craint pas d' appeler les choses par leur nom et qu' il ne faudrait pas irriter.

Le texte choisi par le pasteur confirme cette première impression: « Oeil pour œil et dent pour dent»Oel per oel e daint per daint ). Pendant une demi-heure, de la voix, du geste, l' œil brillant, le jeune homme en chaire, dans une langue sonore comme l' allemand, douce et musicale comme l' italien, fluide comme le français, développe son texte. Son « oel per oel e daint per daint » énergique revient à chaque instant, et son index en avant semble évoquer la rude histoire de son pays. Pendant qu' il parle, que l' oreille écoute sans comprendre, mon esprit travaille et remonte les siècles. Je revois en pensée la tragique histoire des deux frères papistes Rodolphe et Pompée Planta, restaurateurs de I' église en 1623, et dont le château est resté debout au pied de la colline.

« Oel per oel e daint per daint. » « Celui qui prendra vif Pompée Planta aura 1000 écus, qui apportera sa tête, 500. Et si on le prend vif sur nos terres, sera écartelé et ses quartiers attachés à des pieux aux 4 coins du pays. Sa maison sera rasée et en son lieu seront dressées deux colonnes pour perpétuelle ignominie. Si quelqu'un leur aide, il paiera une amende ou en pâtira au corps. » Son complice, le vénérable Zambra, est « adjugé à la corde pour avoir cherché à faire une alliance contre son propre pays; il sera écartelé, sa maison rasée et à la place d' icelle, seront érigés deux piliers pour éternelle mémoire. Mais, en considération de ses 74 ans et de ses 9 enfants, aura plutôt la tête tranchée ».

« Oel per oel e daint per daint. » On voit le pasteur-colonel Georges Jenatsch présider le tribunal de Thusis et condamner à mort le vieil archiprêtre Rusca. Le premier j our, Rusca est mis à la question, soulevé trois fois sans poids, mais ne vent rien confesser; le second jour, levé deux fois sans poids, il devient fort débile et rend l' esprit. Et comme on accuse les juges d' avoir fait mourir trop vite le supplicié, le tribunal s' en défend véhémentement: « C' est une imposture et pure calomnie qu' on nous a voulu imputer que nous aurions fait mourir barbarement le dit Rusca, par la violence de la torture. Au contraire, par le témoignage de gens d' honneur, il n' a pas été en tout plus d' une heure entière suspendu à la corde et ce, par une torture très lente — lentissima tortura. » « Oel per oel e daint per daint. » Le bon Dieu doit être content de l' ardeur de ses fidèles et du meurtre de Planta par Jenatsch, dans son château du Rietberg. « Qu' il fasse donc la grâce à tous ceux qui ont vu un si épouvantable esclandre, d' en faire leur profit pour la crainte de son grand nom. » Le culte est fini. Qu' a dit le pasteur? Je n' en sais rien, mais l' énergie de son « Oel per oel e daint per daint » résonne encore à mon oreille. Je n' ai fait ici que transposer sa parole enflammée en rappelant les exploits et sentences de ses confrères d' il y a 300 ans, sentences rendues souvent dans les églises, peut-être même dans celle-ci.

Pendant la semaine, le village est désert. Tous les valides sont dans la forêt ou les clairières. On fane dans la montagne et le foin sec est descendu le soir dans de nombreuses toiles solides, attachées aux quatre coins et entassées sur de mignons petits chars. D' autres ramassent l' aiguille des conifères, pins, arolles et mélèzes, pour la litière du bétail. L' hiver est précoce à cette altitude et l'on se hâte. Soir et matin, le troupeau de chèvres anime les rues; on entend sonner le cor du berger conduisant un troupeau de 300 à 400 têtes.

Zernetz, situé à la limite des deux Engadines, la Haute et la Basse, n' a rien de très intéressant pour le touriste, si ce n' est, depuis la gare, la silhouette imposante du Piz Linard, noire pyramide rappelant par sa forme la Dent Blanche vue des Haudères. Tout près, le Spöl unit ses eaux rapides à celles plus rapides de l' Inn. C' est d' ici qu' on visite le Parc National.

Vous savez qu' en 1913, un contrat conclu entre la Confédération et les communes de cette région a créé, dans les solitudes boisées et difficilement accessibles du Val Cluozza, une réserve pour la protection des animaux et des plantes. Ces réserves sont du reste nombreuses en Suisse; sans quitter notre canton, les rives du lac entre Auvernier et St-Blaise, le cirque du Creux du Van et une partie des marais des Ponts, sont au bénéfice de lois protectrices de la nature.

Dans les Grisons, le Parc dit National, d' une superficie de 143 km2, comprend le Val Cluozza, bien entouré et clos, comme son nom l' indique, par une gorge très profonde et les Piz d' Esan, Quatervals et del Diavolo, puis une partie des Vallées de Spöl et de Fuorn, enfin une région sise au sud du Piz Pisoc, sur la rive gauche de la Clemgia, affluent de l' Inn à Schuls ( Scuol ).

Du Parc lui-même, je ne dirai pas grand' chose. Il enthousiasme les uns, il désillusionne les autres et laisse indifférents les troisièmes. Suivant le point de vue auquel on se place, chacune des trois attitudes est soutenable. Les uns pensent y trouver une sorte de parc zoologique avec barrières et grillages de protection contre certains animaux féroces; ils passent en courant, ne voient rien et reviennent déçus; les autres, impatients également de découvrir des troupeaux de chamois, de bouquetins, de cerfs, se lassent, haussent les épaules de dédain et regrettent le temps et l' argent perdus. Pour jouir du Parc, il faut y aller plusieurs fois, s' y orienter, s' installer dans un endroit solitaire, s' asseoir, sortir ses jumelles et ne plus bouger. Alors, autour de soi, peu à peu, la solitude se peuple, les marmottes sortent, les chamois animent les taillis. On les voit ici et là brouter, gambader, se reposer, tel un troupeau de chèvres dans les rochers. En été, leur robe brun-roux se remarque de très loin, se détache de la verdure et du gris du calcaire. Et quant aux fleurs qui attendent patiemment leurs admirateurs, votre bonne étoile vous conduira certainement, au cours de vos promenades, sur une prairie blanche d' edelweiss ou bleue d' aconit. On ne cueille rien, c' est entendu, mais les yeux pétillent et le cœur saute de joie.

Faut-il signaler une singulière et grave lacune du règlement du parc? On y a tout prévu, tout, sauf sauf la chose principale. Devinez-le. Je vous le donne en mille.Vous savez que le Parc longe la frontière italienne sur un parcours de 12 à 15 km. Eh bien, avant et pendant toute la durée de la guerre, le gardien était... Non, vous ne me croirez pas. Il était... Je vais vous le révéler discrètement. La femme du gardien Langen était Bâloise d' origine, mais le mari, armé d' un fusil et d' un revolver, parcourant nuit et jour le grand domaine commis à ses soins, pilotant les voyageurs, s' entre avec les douaniers, était... Vous l' avez deviné. Inutile de préciser. Dès lors, il est devenu Suisse, Papierschweizer s' entend, et a régularise sa situation. Mais on est effaré d' apprendre que le gardien du Parc National suisse était sujet de la blonde Germanie. Le propriétaire de l' hôtel de l' Ofen, mort récemment et Suisse de vieille roche, auquel je posai à ce sujet une question embarrassante, ne put que m' exprimer sa tristesse et son impuissance devant cette situation cocasse, antipatriotique et singulièrement dangereuse.

Une fois dans le Parc, et pour changer d' itinéraire, il est intéressant de suivre une crête mamelonnée. Peu à peu et sans peine, on arrive à 3000 m ., et d' instinct on s' assied pour jouir d' un spectacle auquel on ne s' attendait pas. Quand on est habitué aux découpures profondes, aux glaciers brillant au soleil, on est frappé par l' aspect curieux des Alpes Grisonnes; on se sent dépaysé, on éprouve un sentiment indéfinissable de grandeur et de monotonie, d' uniformité qui vous charme un instant, parce que nouveau, puis vous lasse. Alors l' œil fatigue cesse d' interroger et l'on se contente de jouir simplement de l' heure. Ici et là, dans le lointain, il y a bien tel sommet neigeux comme point de repère, tel glacier imposant; mais, d' une manière générale, on est perdu au milieu d' innombrables cimes de hauteur sensiblement égale, de même aspect, de même couleur, se découpant comme les dents d' une scie; les diverses chaînes se placent les unes derrière les autres à perte de vue et il est bien difficile de mettre un nom à telle pointe qu' on désirerait déterminer.

Mais le moment est venu d' aller plus loin et d' aborder le Münstertal, par la longue route de l' Ofenpass, culminant à 2155 m. Ici, comme dans tous les Grisons, l' altitude de ces routes carrossables ne doit pas impressionner; la végétation arborescente est encore active à 2200 et 2300 m.; la forêt d' arolles monte avec vous, monte encore sans arrêt et dans toute sa vigueur, tandis que dans le Jura, l' arbre disparaît vers 1400 ou 1500 m. Sur les pentes peu rapides, il prend pied, il résiste au froid, aux vents âpres, à la neige; l' ava est moins meurtrière qu' en Valais, et si, d' une part, la lutte de l' homme s' avère un peu partout par la construction de murs de protection, d' autre part, elle paraît facilement victorieuse et efficace. Mais ce qui frappe partout aussi, c' est une solitude qui finit par vous peser. On marche des heures sans rencontrer âme qui vive, sinon un cantonnier penché sur sa pioche, un douanier en habit civil qui vous salue poliment, puis s' excuse de devoir examiner vos papiers. « Qui êtes-vous? » me demande un jour un passant, sac au dos, l' in du Club alpin bien en vue. « Un collègue », lui répondis-je interloqué et sur le même ton, trompé par l' aspect du personnage. « Je suis douanier, dit mon touriste, et chargé de la surveillance de la région; voici mon ordre de service. Et voici mes papiers et ma carte de clubiste », dis-je en les sortant de leur cachette. Tableau et tête des deux: chacun prenant l' autre pour ce qu' il n' était pas.

Une autre constatation pénible est celle du manque d' eau. Tandis que dans l' Oberland, dans le Valais, les eaux coulent à la surface, bouillonnent, écument, descendent en cascades les pentes abruptes, ici, pas ou presque pas la chanson familière que nous aimons et qui nous berce, pas de glacier en vue, souvent pas de neige. Si le temps est calme, ce serait le silence complet, n' étaient les sifflements aigus des marmottes qui se répondent de partout. Avec un peu d' habitude, on finit par distinguer sur les pentes des fuites éperdues, des taches jaunes ou noires qui passent et disparaissent dans les éboulis. Peut-être même vous arrivera-t-il de surprendre un groupe de ces intéressants rongeurs: ils ont eu le vent mauvais et vous vous êtes approché sans être aperçu. Rien n' est plus curieux que de voir les ébats de toute la famille et le sérieux du surveillant assis sur son train de derrière, la tête haute et mobile, les pattes de devant ballantes et prêt à signaler le danger. Puis, quand il jette son cri d' alarme, toute la bande s' éclipse et se terre, on ne sait ni où ni comment. Peut-être enfin, dans une clairière, surprendrez-vous un enfant habillé chaudement; il est assis sur le gazon et surveille de loin le troupeau de chèvres venu du fond de la vallée, ou bien il cueille des fleurs, il cherche des cristaux, il tue le temps comme il peut, car la journée est longue et les distractions rares; ou bien, armé de la longue-vue paternelle des randonnées de chasse — car tout homme est chasseur —, il suit avec passion les évolutions d' un ou deux chamois dans les pierriers élevés.

Ma visite faite aux Fallet de Münster, au vaste cimetière où chaque famille réunit les siens dans un clos séparé, à la frontière qui coupe ici tout près la vallée à angle droit et où l' Italie parle aujourd'hui en maîtresse, je remontai à Santa Maria, village situé au débouché de la route qui, traversant le col de l' Umbrail, conduit dans la Valteline et la plaine du Pô.

Mon but est maintenant le Stelvio et la Dreisprachenspitze. De bonne heure, le lendemain matin, tantôt suivant la route, tantôt coupant ses lacets, j' arrive au Cuolm d' Umbrail à 2505 m,, où des sentinelles inflexibles barrent le passage. Patte blanche serait un passeport en règle, et je n' en ai pas. Après avoir parlementé un instant, on consent à me laisser passer à condition que je dépose sac et piolet au poste. De cette façon, j' avance d' une centaine de mètres, en face d' une caserne que cachait un repli du terrain, et au bord de la route du Stelvio. Mais on me surveille; des soldats jouant aux « boce » m' examinent; un sous-officier me rejoint. Décidément je parais suspect. Mes explications ne convainquent pas de la pureté de mes intentions et mon interlocuteur me prie d' attendre l' officier commandant le poste. Inutile d' alarmer ou d' indisposer ces braves gens; il n' y a du reste rien que je ne puisse voir de plus haut, aussi, faisant demi-tour, je reprends sac et piolet et m' engage sur le chemin muletier qui, sur territoire suisse, conduira à la pointe qui se dresse à peu de distance vers l' est.

Il y a trois ans que la guerre est finie et pourtant la guerre est partout. Nos postes militaires sont abandonnés, il est vrai, mais les baraquements gisent sur le sol avec des restes de paille, de boîtes de conserves, de carton goudronné, de débris de toutes sortes et sans nom; puis les fils de fer barbelés et rouilles longent la frontière sur une ligne ininterrompue et lugubre. Et c' est le côté suisse. Que sera-ce plus haut et plus loin sur le théâtre de la lutte?

En l½ heure, du Cuolm d' Umbrail, on monte insensiblement jusqu' à un hôtel abandonné que l'on est étonné de voir édifié à une telle altitude, 2896 m ., et dans une région absolument déserte. Mais l' arrivée est un enchantement. En faisant abstraction de toutes considérations politiques, militaires et historiques, en jugeant simplement en touriste, on est émerveillé. La nature qui fait bien les choses, a élevé là un belvédère d' une beauté admirable. En face de soi, au sud, l' imposant massif de l' Ortler dont on n' est séparé que par un col étroit à 150 m. plus bas. Au milieu de l' après, le soleil fait étinceler les glaces et les névés qui donnent naissance à d' innombrables ruisseaux. Toute la montagne pleure. Avec ses 3902 m ., l' énorme masse domine la contrée, attire les regards et les retient. Sentinelle du pays, elle se dresse dans sa majesté incomparable et oblige à la contempler, muet de saisissement. A l' ouest et à l' est, la chaîne descend et borne l' horizon. A l' ouest, elle sépare la Valteline des Alpes bergamasques et ses eaux forment l' Adda dont voici la source; à l' est, la pente est excessivement rapide; les flancs de la montagne fuient, se terminent dans des gorges profondes qu' on devine et dans lesquelles s' engage la grande route, à lacets nombreux, presque superposés, parcourue en ce moment, dans les deux sens, par des automobiles qui vont prudemment, s' arrêtent à chaque contour trop brusque, manœuvrent, reculent, avancent pour reculer encore, prennent du champ, recommencent plus loin et disparaissent.

Aunord, culminant à 3030 m. et dominant la Dreisprachenspitze de 131 m ., une pointe de grès rouge, la Rötlispitze que je gravirai tout à l' heure, puis des deux côtés, l' Umbrail et la Bernina à l' ouest, à l' est, les Alpes Tyroliennes.

On comprend qu' on ait bâti là un hôtel de trois étages qui, cependant, n' a pas dû y réaliser de brillantes affaires, pour deux raisons: la première est que ce site est trop en dehors du courant des touristes tant suisses qu' étrangers: l' intérêt de la région est essentiellement historique et militaire, et la seconde, que sur le col lui-même, à 150 m. au-dessous de la pointe où je suis, se trouvait également un hôtel autrichien. La guerre ne l' a pas épargné: il est complètement en ruines. Une buvette en planches le remplace avantageusement et suffit aux voyageurs italiens qui ne viennent ici qu' en automobile, à cause des distances considérables à parcourir jusqu' aux lieux habités. On arrive du Trentin ou de Come; on se restaure, on gravit peut-être la Dreisprachenspitze, si l'on dispose d' une ou deux heures, et l'on repart. Les Grisons n' y viennent presque jamais; de Zernetz ici, on compte 60 km. et, tout récemment seulement, les autocars postaux font des courses régulières de l' Engadine à Münster qui en est encore éloigné de 15 à 20 km.

Ce serait maintenant le moment de dîner et il faut se tirer d' affaire seul, puisque l' hôtel est fermé. Les provisions du sac suffisent. Les pierres ne manquent certes pas pour un foyer, les débris de bois de guerre non plus, mais l' eau... Qui me donnera de l' eau? En face de moi, elle abonde, mais en pays interdit. Inutile de chercher longtemps: sur cette crête rocheuse, c' est le désert.

Un jeune officier se promène dans les rochers et a l' air de faire de la botanique. Il paraît bon enfant et ne me mangera pas. « Signor tenente, è permesso scender giù per cercare dell' acquaNo, bisogna prendere dell' acqua svizzera. » — Farceur, val — « Dell' acqua, non c'è ne! » La patrie italienne ne sera pas en danger si elle m' offre un peu de son superflu et le « tenente » accepte enfin que je descende me ravitailler au col. Puis, faisant d' une pierre deux coups, j' obtiens la permission de visiter après dîner les casemates et ce qui en reste.

Oui, ce qui en reste 1 L' esplanade où je me trouve et qu' on appelle la « Pointe des trois langues », est l' extrémité d' une crête rocheuse triangulaire qui s' avance, à l' altitude de 2896 m ., assez loin au sud, à la rencontre de l' Ortler, dont elle est séparée par la dépression du Stelvio. C' est un poste d' observation unique. Jusqu' à la guerre, trois pays s' y affrontaient. A deux mètres de l' hôtel, une table d' orien forme borne-frontière entre la Suisse, l' Italie et l' Autriche. Notre pays possédait et possède encore le massif intérieur complet, d' un accès facile. Les deux côtés extérieurs du triangle descendent en surplomb et les rochers qui les composent étaient autrichiens à l' est et italiens à l' ouest, de telle sorte que, pendant les hostilités, les sentinelles suisses s' avançaient en coin et séparaient les deux groupes ennemis agrippés aux parois leur appartenant.

Pour mieux me faire comprendre, représentons-nous le Dos d' Ane dont la partie supérieure, dès le Soliat, jusqu' à l' extrémité orientale, serait suisse, tandis que les flancs abrupts et nus regardant le Creux du Van seraient italiens; le côté opposé, autrichien, sur une largeur de 2 à 5 m. et une profondeur de 50, 100, 150 m. Les belligérants ont creusé, percé, troué le roc, établi des réduits en pierre sèche, en ciment armé, en bois, avec des milliers de sacs de sable, ont construit des chambres souterraines boisées et commodes pour les soldats, pour les officiers, y ont installé l' électricité dont les fils pendent partout, puis ont apporté de la paille, ont fait des meubles grossiers ou polis — deux lits en bois dur sont encore intacts —, ont taillé des chemins et, à la débâcle, ont abandonné le tout en le laissant dans un désordre indescriptible. On a recueilli là de nombreuses.armes. Voici encore des cartouches vides ou pleines, un fragment d' obus, des câbles rouilles, voici un bloc de ciment avec un tou-rillon en acier, sur lequel tournait une pièce de siège. Les boiseries sont recouvertes de toile faite en fil de papier que constellent des cartes postales nombreuses parlant du foyer désert et des absents.

La mort a passé là et un cimetière modeste le rappelle. Une sentinelle suisse a payé de la vie sa fidélité au devoir. La guerre se faisait autour des rochers ennemis, par ricochet. Les deux adversaires s' étaient également établis en face sur les flancs de l' Ortler couverts encore jusqu' au glacier de fils barbelés, avaient creusé un peu partout des tranchées profondes que l' œil suit avec intérêt. L' hôtel autrichien n' a pas résisté longtemps aux obus et des pans de murs lamentables semblent continuer de protester contre la haine des hommes; un monument autrichien en syénite, élevé près du sommet du col, est criblé de traces de balles. Plus tard, les vainqueurs l' ont abîmé à coups de marteaux pour effacer les noms abhorrés de Ferdinand et de François-Joseph.

Depuis trois aujourd' hui l' eau, la neige, le vent, le froid, l' aban ont mis à mal ces travaux de guerre. Quand on entre dans les chambres souterraines ou à demi éclairées, on jette un coup d' œil furtif et interrogateur sur la lourde couverture en ruines, sur les plafonds qui cèdent. Est-il prudent d' entrer? Il y a danger d' éboulement. Seul, on a quelque appréhension, parce qu' on pourrait être pris comme dans une souricière. Et l'on entre quand même, poussé par une curiosité irrésistible. Certes, les malheureux qui ont vécu là-dedans et y sont morts n' admiraient pas les splendeurs de l' Alpe. Pour eux, le repos et la paix, c' était cette paille épaisse étendue en abondance entre ces planches grossières, c' était ce lit, c' étaient ces cartes postales qu' on lisait et relisait au bruit de la mitraille, avant de les clouer au mur.

Mais quittons ces lieux de désolation. Aujourd'hui c' est fini et seule, la douce langue du si résonne des deux côtés de cette frontière renversée et que la nature elle-même répudie.

Pour avoir une vue dégagée, il faut aller plus haut. En une heure, par un sentier qui coupe en biais les éboulis, on arrive facilement sur la crête, puis au sommet de la Rötlispitze, à 3030 m. Là, alors, par le temps calme et chaud de ce radieux jour, par un ciel d' une limpidité parfaite, je jouis d' un des plus beaux spectacles dont je me souvienne. Devant moi, à une portée de fusil, l' Ortler plus majestueux, plus éblouissant avec sa seconde cime du Monte Cristallo borne l' horizon au sud; au nord, la chaîne des Alpes dans toute sa largeur, les pics innombrables des Grisons jusqu' au Rhätikon, à l' Arlberg et au Säntis; un peu à droite, la Zugspitze des Alpes bavaroises; à l' est, tous les pics tyroliens dominé par le Gross Glockner; mais à l' ouest, c' est l' ensemble des Alpes suisses, c' est d' abord la Bernina suffisamment éloignée pour ne pas écraser et masquer le tableau; puis, à revers, vue par le versant italien, l' en des Alpes Valaisannes, le Mont Rose, le Cervin, le Combin, le Mont Blanc et le Paradiso, puis l' Aletschhorn et les Bernoises, plus près la chaîne de l' En, les Piz d' Err, Kesch et Vadred, derrière lesquels se découpent le Titlis et le Tödi. J' ai vu des panoramas splendides et plus grandioses, écrasants par leur majesté. On a plutôt ici l' impression de l' immensité et il doit être difficile d' en trouver d' aussi étendu que celui offert par cette Rötlispitze inconnue des touristes.

Un sentier militaire sur territoire suisse, construit lors de la mobilisation et que je n' avais pas vu d' abord, me permet de descendre directement le long d' une paroi abrupte. Il faut faire attention, car il n' est plus entretenu et la nature a repris ses droits dans son domaine désormais tranquille. Le soir est venu et, bien à regret, il faut reprendre le chemin de l' hôtel; le chevrier descend aussi et nous marchons de compagnie. Lui romanche et moi romand, nous employons un allemand presque incompréhensible à l' autre. Il aime ses chèvres et la liberté, il est fier d' être Suisse et, sur ce chapitre, nous nous entendons parfaitement.

Le Stelvio ou Stilfserjochl La Gazette de Lausanne du 11 janvier 1824 disait: « La route militaire de Bormio dans la Valteline, par le Stelvio et pour le Tyrol, est un véritable d' œuvre. » Les guerres de la Revolution, les combats et les passages de troupes dont nos Alpes furent trop souvent les témoins, la Campagne d' Italie sous Bonaparte, la revanche de la IC Coalition et les exploits de Souvarof et de Lecourbe, le passage du St-Bernard en 1800, par le Premier Consul, appelant à son aide Molitor et Macdonald par le Splügen et le Simplon, tous ces faits avaient attiré l' attention sur la difficulté des transports militaires à travers les Alpes et démontré la nécessité d' y créer des voies de communication rapides et sûres. En 1805, Napoléon, qui s' était emparé du Valais, ordonnait de construire la route du Simplon qui lui permît d' arriver à l' improviste au centre de la plaine lombarde et à Milan. On comprend ainsi que le passage du Stelvio attirât les regards et que, dès qu' il le fut possible, on décidât d' y établir la route militaire actuelle terminée par les Autrichiens en 1824.

Les Grisons furent pendant longtemps et jusqu' au milieu du 17° siècle, le théâtre de luttes âpres et sanglantes, sauvages toujours. Une des principales raisons était précisément la possession convoitée du Stelvio. Si l'on examine la carte d' un peu près, on constate que ce col se trouve sur la ligne presque directe qui, de Milan, mène à Innsbruck et de là, à Vienne ou à Munich. Celui qui le possède a une position très forte sur les Alpes Orientales et, si l' Italie a si souvent été envahie, conquise, maîtrisée par l'«Austriaco », c' est que ce dernier descendait sans peine sur le Pô. Depuis un siècle et jusqu' à la guerre actuelle, l' Italie a voulu conquérir ou reconquérir les passages et le faîte des Alpes. Peut-on lui en faire un grief? Quand on sait ce qu' a souffert notre voisin du sud pendant quinze cents ans par les barbares du Nord, on comprend la haine millénaire du « Tedesco », on applaudit à l' ode de Manzoni:

« Dieu n' a jamais dit au Germain: Va, récolte où tu n' as pas labouré, ouvre tes griffes, je te donne l' Italie. Chère Italie, partout où a jailli le cri douloureux de ton long servage, là où la liberté a déjà fleuri, et là où elle mûrit en secret, partout où le comble de la misère arrache encore des larmes, il n' y a pas de cœur qui ne batte pour toi. » C' est par le Tarvis, le Brenner, le Stelvio que dévalaient ces bandes. Le Stelvio appartenait à un Etat-tampon, petit, mais fier, libre, mais trop généreux de son sang; et dès lors, Milanais et Autrichiens, même les Espagnols, même les Français de Louis XII à Henri IV et Richelieu, briguèrent l' honneur d' avoir les Grisons comme alliés, y favorisèrent la formation de partis politiques adverses, y fomentèrent des divisions en profitant de leurs querelles religieuses, l' envahirent, le subjuguèrent parfois pour y parler en maîtres et pouvoir en utiliser les cols nécessaires au passage des lansquenets: l' Enga et la Maloïa, la Valteline et le Stelvio.

L' Engadine sut rester suisse, mais la Valteline si belle, si riche par ses produits variés, fut perdue. Elle le fut par la faute des Grisons eux-mêmes qui ne voulurent pas donner aux habitants la liberté politique. On sait que Bonaparte, choisi comme arbitre, prononça l' union de la Vallée à la Cisalpine. Fut-ce un bien ou un mal pour nous? L' étude attentive de la carte répond à cette question. La Valteline complétait, arrondissait heureusement notre frontière du Sud, mais des complications, des querelles pouvaient surgir à tout instant au sujet du Stelvio. Au double point de vue militaire et commercial, ce col si important nous est inutile, parce qu' il ne conduit pas chez nous, tandis que sa possession est indispensable à l' Italie moderne, comme le Gothard à la Suisse. Le Stelvio était une écharde dans la chair sensible de nos voisins. L' Italie l' a reconquis sur l' Autrichien, l' Italie est contente. Qu' il nous suffise, à nous, Suisses, d' en avoir gardé les abords, d' avoir conservé cet admirable belvédère de la Dreisprachenspitze, de la Rötlispitze qui ne peut porter ombrage à personne, et contentons-nous d' y voir de haut et de loin l' étranger passer et repasser à nos pieds, conscient de sa force et libre de ses mouvements.

Mon séjour touchait à sa fin. Le vent du sud, présage de mauvais temps et de froid l' abrégea. En trois jours, l' Engadine revêtit son manteau d' her et c' est par deux pieds de neige et le brouillard que je traversai le Julier. L' Oberalp et la Furka furent plus accueillants, mais il n' y avait plus rien à faire sur la montagne; partout le bétail abandonnait les alpages élevés; seules les hirondelles surprises et volant bas rappelaient encore l' été qui finissait brusquement et c' est, enrichi d' une belle gerbe de souvenirs, reposé et heureux, que je rentrai à la maison.j^i Fallet

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