Excursions dans le groupe de l'Ofenpass

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Julien Gallet ( Section Chaux-de-Fonds ).

Par Depuis longtemps la Basse Engadine m' attirait. J' avais lu des descriptions de ses beaux villages, de ses vallons perdus, de sa flore, de sa faune, de ses immenses forêts où parfois l' ours se rencontre encore. Aussi je m' étais décidé à visiter ce pays durant mes vacances de l' été dernier, et plus spécialement la partie la plus sauvage connue sous le nom de „ Ofenpassgruppe ".

Malheureusement il me manquait un guide presque indispensable pour explorer avec fruit ce coin peu connu: ce guide était l' Itinéraire du S.A.C. par M. Imhof.

Je savais la haute compétence de ce dernier et je cherchai par tous les moyens à me procurer l' un des premiers exemplaires de ce recueil tant désiré. Ce fut en vain, il sortit de presse trop tard et je fus forcé de partir sans lui. Aussi bien souvent j' eus à déplorer durant mes pérégrinations l' absence de données précises sur un grand nombre de montagnes ou même de vallées jusqu' ici ignorées de la littérature touristique.

Les descriptions sommaires de Tschudi, quelques recherches faites dans le Jahrbuch S.A.C. et les quatre excellentes cartes Siegfried ( Zernez, Scanfs, Scarl et Sta Maria ), furent les seuls documents qui servirent à me diriger.

Le 5 août 1898 au soir, j' arrivais à Zernez, accompagné de mon fidèle guide du Lötschenthal, Joseph Kalbermatten. Après m' être installé au confortable hôtel de l' Ours, je fis immédiatement des préparatifs de départ pour me mettre en campagne dès le lendemain. J' engageai encore un chasseur de chamois, en qualité de porteur, non pas que j' eusse besoin d' un second guide, mais tout particulièrement en vue d' avoir avec moi un homme connaissant parfaitement le pays, ses mœurs, ses sentiers et ses immenses forêts. De cette façon mes excursions devenaient infiniment plus instructives.

Le Dr Gröbli, l' alpiniste bien connu, qui se trouvait précisément au même hôtel que moi, trouvait, non sans quelque raison, que j' ascensionnais en sybarite.

„ Qu' avez besoin de deux hommes, de ces provisions, de ces „ bouteilles de vin, disait-il, tenez, moi je reviens aujourd'hui du Piz „ Quatervals, après douze heures de marche, sans guide, absolument seul. „ Un peu de pain et de chocolat, voilà tout mon bagage, et si j' ai soif, „ l' alpe n' offre pas assez de ruisseaux ?"

Tout cela est idéal sans doute, mais tout le monde n' est pas un alpiniste de l' endurance d' un Weilenmann ni même d' un Dr Gröbli. D' ail, il me paraît imprudent d' aller complètement seul dans des régions aussi peu fréquentées, où les alpages sont souvent tenus par des bergamasques. Quant aux provisions, je crois bien que M. Gröbli a le meilleur système... seulement les guides ne pourraient s' en contenter.

Donc, j' engageai un porteur du nom de Meinrad Gross, homme très solide, très serviable et duquel je n' ai eu qu' à me louer.

Il n' y a d' ailleurs pas de guides attitrés à Zernez, pas plus que dans plusieurs autres stations voisines, bien que le nouveau recueil édité par le C. C. en 1898 „ Tarif Général " porte pour chaque localité le prix des guides et porteurs pour tous les sommets et passages du voisinage. Ce travail minutieux est évidemment fait en vue de l' avenir et l'on a eu raison. Cela rappelle les fondateurs de nouvelles villes dans le Far West américain: on commence par bâtir l' église, par construire les routes, on trouve un nom, puis seulement on met en vente les sols à bâtir.

Piz Laschadurella ( 3054 m ), Piz Ftur ( 3050 m ), Piz del Bosch ( 3014 m ).

Le matin du 6 août, à 3 h. 15, nous quittons Zernez par le plus beau des clairs de lune. Pendant quelque temps nous suivons la route de l' Ofenpass et prenons ensuite à gauche un joli sentier sous bois qui mène à la première alpe de Laschadura 2005 m ( 1 h. 1h ). Cet alpage est tenu par des bergers bergamasques, dont les chiens nous font une vie amère, nous suivant comme des loups pendant une demi-heure, sur le sentier encore marqué qui conduit à la deuxième alpe, 2212 m. C' est d' ici que l'on monte au col de Stragliavita, lorsqu' on veut faire l' ascen du Piz Nuna.

Notre chemin à nous se dirige vers la droite, à travers un vaste cirque de rochers et d' éboulis, dont les contours sont formés par le banc de rochers „ Ils Cuogns " au nord, et le Piz d' Ivraina au sud. Ce dernier se relie au Piz Laschadurella par une chaîne escarpée que les chasseurs appellent „ Ova d'spin da dora " et „ Ova d'spin da daint ". L' arête de ces chaînons a été suivie déjà par M. Oscar Schuster.

Quatre chamois trottent au-dessus de nous pendant au moins vingt minutes. Ils ne sont pas plus craintifs que ceux des alpes de Cogne, constamment ils s' arrêtent pour nous regarder. La distance qui nous sépare d' eux est si courte que nous distinguons leurs yeux et leurs museaux.

Nous gravissons les névés assez étendus qui tapissent le flanc ouest du Piz Laschadurella; la neige est excellente, aussi la pente est-elle enlevée en fort peu de temps. Après l' escalade de quelques rochers un peu abrupts, nous atteignons la cime du Piz Laschadurella à 7 h 30. Le ciel est admirable et la vue fort belle. Au loin brille avec éclat la chaîne majestueuse de la Bernina, tandis que de tous côtés s' élèvent des rangées de cimes qui forment les groupes de la Silvretta, de l' Ofenpass et du Tyrol. Je regarde de tous mes yeux pour m' orienter dans cette contrée nouvelle pour moi. Nous avions l' intention de suivre la crête à l' est jusqu' au point 3050, encore inconnu. Mais cette arête paraissant ardue et longue, nous préférons descendre quelque peu au nord. Nous nous maintenons sur des pentes semi-neigeuses, semi-rocheuses qui se changent bientôt en une succession de couloirs. Ici la corde devient de rigueur, car la neige est très dure, et il faut tailler passablement de marches pour regagner l' arête un peu avant le point 3050. Une escalade terminale sans grande difficulté nous amène à notre cime à 9 h. 45. Aucune trace de précédente ascension. C' est une assez jolie pointe, dominant non sans fierté le val Ftur, ce qui pourrait lui mériter le nom de Piz Ftur.

La vue est un peu inférieure à celle du Piz Laschadurella, mais ce qui d' ici fascine le plus nos regards, c' est le sauvage Piz Plavna da daint, sans contredit la plus belle apparition parmi tous ses confrères rocheux aux formes bizarres et dolomitiques.

Devant nous se dresse une cime assez escarpée, dépassant peut-être aussi les 3000 m, dont les rochers vont rejoindre au nord le col séparant le val Sampuoir du val Plavna. Elle est indiquée sur la carte Siegfried, mais non cotée. Nous renonçons à l' ascensionner faute de temps, car l' arête jusqu' à la Fuorcletta del Bosch est encore d' une très grande longueur. Nous lâchons pour un moment la crête, descendons un couloir d' éboulis au sud, puis suivons la pente vers l' est, sur d' abominables pierriers et quelques champs de neige. Un peu plus tard, nous remontons de nouveau sur l' arête et suivons toutes ses dentelures jusqu' au point 3014. II est 1 h. 20.

Nous trouvons sur ce sommet un petit steinmann, sans doute élevé par M. O. Schuster, qui gravit cette sommité par le sud en 1897. Il nous paraît que ce point pourrait être dénommé Piz del Bosch. Durant ti Julien Gallet.

une heure entière nous jouissons de la vue tout à fait intéressante qui s' étend autour de nous: au sud, elle embrasse d' abord le val del Bosch, l' Ofenpass, les alpages de Buffalora, puis le val del Acqua et le val Livigno tout entiers, au sud-est, le massif de l' Ortler et les Alpes tyroliennes, au nord, elle plonge sur l' alpe de Plavna et un coin de la Basse Engadine avec le village de Fettan.

Notre descente s' opère par les pierriers et les plaques neigeuses du sud-ouest, puis par un sentier passable descendant dans les alpages et les forêts d' arolles du farouche val Ftur. Nous coupons ensuite par Champ-Long pour regagner la route de l' Ofenpass et revenir ensuite en flânant à Zernez, à 6 h. 45. De toutes parts on voit rentrer les foins de la montagne, l' air est imprégné de leur délicieuse senteur. Le foin est entassé dans des toiles que l'on replie et attache avec soin, puis on empile ces ballots sur des voitures. Quoi de plus pittoresque que ces grands attelages traînés par des bœufs et escortés par des faneurs aux mouchoirs bariolés!

Zernez.

Le lendemain étant un dimanche, j' en profite pour étudier ce grand et curieux village de Zernez. Il brilla en 1872 et fut rebâti presqu' en en pierres, ce qui lui donne un aspect méridional, avec ses :-y.,grandes places, ses toits plats, ses fresques grossièrement peintes, son clocher monumental où s' ébattent d' immenses vols de corneilles.

Zernez est un relai de voitures et de diligences; aussi, grand mouvement de voyageurs à midi et le soir, heures des dîners à l' hôtel de l' Ours, où la consommation est excellente.

Mais aussitôt l' appétit et la soif calmés, tout ce monde cosmopolite regagne les voitures, les postillons enlèvent leurs chevaux dans un superbe claquement de fouet, les lourds véhicules s' ébranlent an son des grelots en soulevant des nuages de poussière; puis tout rentre dans le silence et Zernez redevient un paisible village alpestre, où ne circulent plus que de loin en loin de petits chariots à deux roues traînés par un bœuf au pas lent.

La richesse de la commune de Zernez, celle qui lui permet d' éteindre la dette contractée après l' incendie, gît surtout dans l' élément forestier. Elle possède en effet à elle seule, m' a dit, une superficie de forêts plus considérable que le canton de Genève ou celui de Zoug tout entier. L' inspecteur forestier n' est pas encore parvenu à parcourir toute leur étendue, quoiqu' il soit établi à Zernez depuis longtemps. On comprend ainsi facilement comment ce district des Grisons a été l' un des derniers refuges des ours, dont il n' existe pour ainsi dire plus actuellement que quelques exemplaires isolés.

Deux cantonniers de la route de l' Ofenpass m' ont affirmé avoir encore vu en juin dernier une ourse avec ses deux petits non loin de la route cantonale. La mère s' est dressée devant eux à leur approche, puis a poussé les oursons dans la forêt en disparaissant à leur suite. Une battue, organisée dès le lendemain, n' a pas donné de résultat... heureusement.

Tout au bord de la route de l' Ofenpass, Meinrad m' a fait voir un endroit où l'on avait installé autrefois une trappe pour la capture de ces plantigrades; la carte Siegfried indique d' ailleurs exactement cet endroit sous lé nom suffisamment explicite de „ Falla dell' Uors ".

On ne sait pas au juste si les ours hivernent dans les forêts de la Basse-Engadine, pas plus que l'on n' est fixé sur leur prétendu sommeil pendant l' hiver, car les mœurs de ces animaux sont excessivement difficiles à étudier. Lorsqu' ils se sentent traqués, ils peuvent accomplir des trajets absolument invraisemblables et traverser en une seule nuit toute une contrée.

L' après du dimanche, tous les habitants de Zernez vont s' asseoir devant leurs demeures, regardant tranquillement descendre le soleil dans les grandes forêts, pendant que les jeunes gens, rassemblés sur la place principale, jouent aux boules, avec force gestes méridionaux. Les gamins les imitent et forment de petits jeux dans les coins. En voyant ces jeux du dimanche sur la grande place ensoleillée, je songeais au Ramuntcho de Loti, au jeu de paume et aux bérets basques.

En revenant à l' hôtel, je passe devant une maison de grande allure, mais dont toutes les portes et toutes les fenêtres sont hermétiquement closes. Dans le jardin abandonné croissent à foison les herbes touffues et les ronces; un grand rosier jaune y fleurit sans éclat, et de cette demeure se dégage un air de tristesse indéfinissable. C' est la maison que le juge fédéral Bezzola s' était fait bâtir pour passer ses vacances dans son village natal... mais le pauvre juge Bezzola est mort, et la jolie maison a pris cet air de deuil, en attendant que l'on dispose d' elle.

Le soir, comme j' allais admirer une dernière fois la cime altière du Linard encore bien éclairée, voici venir sur la grand' route une caravane fort originale: des jeunes gens amènent un cheval qu' ils vont faire baigner au bord de l' Inn et tout un essaim de jeunes filles endimanchées vient voir la baignade. Combien elles sont proprettes et gracieuses, toutes ces petites Engadinoises, au minois éveillé et curieux, quel délicieux jargon que ce babil romanche s' échappant de leurs lèvres rieuses. Mais la petite troupe a passé et je vais sur le grand pont de l' Inn pour la Excursions dans le groupe de l' Ofenpass.

revoir encore. La bande est si loin déjà que je ne vois plus que des silhouettes dans la nuit tombante; le cheval a été poussé dans l' eau jusqu' au poitrail par les garçons et tout le groupe des jeunes filles est rassemblé sur le bord. J' entends encore d' ici des envolées de chansons romanches.

Mais l' air fraîchit, les flots tumultueux de l' Inn vont se perdre là-bas, du côté de Sus, dans la nuit de l' épaisse forêt, les hautes montagnes se sont teintées d' un violet sombre. Aussi bien est-il l' heure de rentrer pour retrouver, à la salle d' auberge, Meinrad et l' hôtelier, M. Danuser, qui sont disposés à me donner une petite leçon de géographie romanche. J' apprends entre autres que le curieux nom de Buffalora — qui ressemble plus au nom d' une ville de Cuba qu' à un paisible alpage rhétien — se décompose en romanche comme suit: „ buffa " ou „ bouffaexposé au vent et „ foraalpe.Et s' il y a tant de Piz Murtér, Murtèra, Murtaröl dans le voisinage, c' est que les pierriers y sont nombreux, car „ murtér " en romanche vent dire éboulis.

Comme je répétais ma leçon, novaruisseau, „ lailac, „ da doraextérieur, „ da daintintérieur, etc., Joseph, que le romanche n' intéresse point, nous interrompt brusquement. Il rappelle que nous ferons bien d' aller nous reposer en vue de l' excursion de demain, car nous projetons l' ascension du Piz Plavna, très long à atteindre d' ici.

Piz Plavna da daint ( 3174 m ).

Le 8 août nous quittons Zernez à 4 heures du matin et nous remontons le val. Laschadura. Le ciel se couvre rapidement, un violent vent du sud siffle à nos oreilles; nous marchons, mornes et muets. Tout à coup, au bord du torrent, une étrange scène: deux bergers bergamasques, à la mine farouche, les mains sanglantes, sont en train de dépecer une génisse, tandis que leurs chiens féroces s' élancent sur nous, poil hérissé, grinçant des dents devant nos piolets.

A grand' peine on calme quelque peu ces carnassiers et on apprend de la bouche des bergamasques que les chamois — probablement les mêmes que ceux aperçus l' avant — ont provoqué une chute de pierres, dont l' une est venue frapper cette génisse à la tête. La bête a dû être tuée, aussi comprend-on la méchante humeur des bergers... et celle des chiens, dont les aboiements nous accompagnent durant très longtemps.

Maintenant le vent du sud-ouest nous envoie des rafales de pluie. Pendant une heure nous nous abritons sous un rocher, mais aussitôt que la pluie devient moins intense, nous nous remettons en route pour traverser le col 2580. Celui-ci, qui peut être appelé col Laschadurella. mène dans le haut du val Sampuoir. La descente en oblique dans ce dernier vallon, par des éboulis et des champs de neige, s' effectue en une demi-heure, puis nous gagnons en une heure le petit glacier flanquant le Piz Plavna à l' ouest. Ici, seconde halte dans une excavation de rocher, pour laisser passer une nouvelle averse. Meinrad nous conseille d' aban l' ascension, mais une déchirure des brouillards nous laisse voir tout à coup le Piz Plavna, plus sauvage, plus déchiqueté, plus provocant que jamais... Plus moyen de résister à l' attraction de l' escalade, aussi en avant, à l' assaut du Plavna!

Il est 10 heures; nous traversons vivement le glacier, montons résolument le couloir de neige assez rapide qui mène directement au pied sud du Piz, et à 11 h. 15 nous sommes devant les formidables escarpements rocheux formant la base du sommet. Maintenant commence une escalade superbe, sur un rocher relativement bon, par des cheminées et des plaques abruptes. Cette grimpée de 40 minutes, vraiment très intéressante, nous ravit, et c' est avec une joie d' enfant que nous touchons le-sommet, quoique les brouillards nous empêchent de jouir de la vue. Il est midi juste. Les noms des précédents ascensionnistes sont renfermée dans un petit portefeuille: ils ne sont que quelques-uns, et c' est vraiment dommage, car ce pic mérite d' être plus souvent gravi par les grimpeurs, d' autant plus qu' il nous paraît accessible de divers côtés.

Pendant les 40 minutes de notre séjour à la cime, le brouillard ne voulut s' entr qu' une seule fois, ne nous laissant voir que la chaîne de Laschadurella, toute couverte de neige et de glace sur son versant nord, et le noir Piz Foraz.

Notre descente s' opère par une légère variante S.O., avec quelques-précautions, en 55 minutes jusqu' au glacier. Puis, retour long et pénible,, en traversant derechef le col Laschadurella. Une ample cueillette d' edel et la vue de quelques pavots alpins nous dédommagent de la monotonie de la route dans le brouillard.

Plus bas, dans la forêt, je continue d' admirer une haute flore luxuriante: marguerites géantes, campanules, digitales, gallium dorés, aconit napel et anthora, foisonnent ensemble à côté des grandes fougères. Sou& les mélèzes croissent des familles de pyroles, et dans les clairières fleurit l' œillet „ superbus ", si bien dénommé avec ses corolles délicates merveilleusement découpées. Cette jolie fleur est d' ailleurs commune dan& les Grisons, mais ici se trouvent quelques exemplaires absolument blancs,, d' un effet ravissant.

Le confortable hôtel de l' Ours nous accueille à 5 h. 45, un peu fatigués, passablement mouillés, mais enchantés du Plavna.

L' ascension, en partant de Zernez, peut s' évaluer à 6 h. lk de marche pour l' aller et 5 h. pour le retour.

La nuit du 8 au 9 août fut mauvaise, un véritable ouragan se déchaîna sur l' Engadine, déversant des torrents de pluie dans les vallées et couvrant toutes les montagnes d' une neige épaisse. Aussi le 9 août fut-il un jour de repos force; j' allai visiter le pasteur, M. Guidon, qui connaît fort bien la contrée montagneuse avoisinante. Malgré son âge avancé, il va encore à la chasse du chamois et me dit avoir failli périr dans une crevasse l' automne dernier. Devant me rendre à Davos le lendemain pour retrouver ma femme, je cherchais à savoir de M. Guidon, s' il n' existait pas un passage direct de Zernez à Davos, sans utiliser la route de la Fluela et sans aller aussi loin que jusqu' au Scalettapass. Il me semblait qu' en montant le val Sarsura, je pourrais facilement traverser le cirque dit de l' Arpschella, de là retrouver le Grialetschpass et gagner Dürrboden. Mais M. Guidon ne me conseillait pas de tenter ce passage à cause de l' énorme couche de neige fraîche et du temps encore très troublé.

Néanmoins, après avoir consulté Meinrad, qui connaissait les montagnes de l' Arpschella pour y avoir chassé, je me décidai à partir le lendemain dans cette direction avec Joseph. En partant de très bonne heure, nous pensions sûrement trouver un chemin qui nous amènerait à la gare de Davos à 1 h. 15 après midi, pour l' arrivée de ma femme. En cas d' insuccès, on pouvait toujours se rabattre sur la route de la Fluela.

Arpschellapass ( environ 2900 m ), probablement premier passage et Grialetschpass. Le 10 août, avant 4 heures, nous cheminons, Joseph et moi, à la lueur de la lanterne, sur la route de Süs. Le temps est incertain, les brouillards passent et repassent sous l' action de vents contraires. Au bout d' une demi-heure, nous tournons à gauche, près d' une scierie, pour prendre le chemin du val Sarsura. Fort joli, le sentier côtoie presque constamment le torrent, et le val Sarsura lui-même offre un cachet très pittoresque. Arrivés à l' alpage de Sarsura da daint ( 5 h. 45 ), nous quittons le vallon qui nous eût conduit au glacier du même nom et nous montons vers le N.E. dans l' Arpschella.

Ici nous sommes dans la neige fraîche, épaisse d' environ 25 centimètres. Des oiseaux, dont les nids sont sans doute détruits, font entendre des cris plaintifs, de vieux arolles alignés sur la pente blanche ont l' air de sombres sentinelles, l' air est âpre, les flocons de neige se mettent à tomber toujours plus serrés: c' est l' hiver absolument.

Nous n' avançons qu' à grand' peine dans ce vaste cirque de l' Arpschella, enfonçant constamment jusqu' à mi-jambe entre les blocs de rochers ou les mottes de gazon cachés sous la neige. La carte et la boussole sont souvent mises en réquisition.

Peu à peu cependant les nuages deviennent plus légers; par places, quelques coins de ciel bleu. Il devient possible de distinguer la chaîne de montagnes qui enserre l' Arpschella à l' est, entre autre le sommet 3030. Nous profitons de cette éclaircie pour nous diriger un peu au nord de ce point, sur une brèche paraissant offrir un passage avantageux. Au fait, c' est un couloir assez abrupt, avec, par places, un peu de glace. Mais lorsqu' il n' y a pas de neige fraîche, il ne doit pas offrir de difficultés sérieuses. Nous parvenons au sommet du col avec quelques précautions, mais sans pourtant faire usage de la corde. La hauteur est probablement de 2900 m environ. Il est 8 h. 35. Quoique le temps s' a de plus en plus, les brouillards ne nous laissent cependant apercevoir que quelques parcelles de vue. Aussi ne faisons-nous aucun arrêt appréciable et nous mettons-nous en devoir de descendre aussitôt l' autre versant. Celui-ci est inoffensif, mais la pente est si forte qu' il faut descendre souvent plus vite qu' on ne le voudrait, la neige fraîche entraînant d' im couches de sables et de pierriers.

Au bas de la pente, c' est le „ Murtér chömber ", un désert pierreux. Nous suivons d' ici la direction du Grialetschpass, en restant le plus possible sur la hauteur. Cette marche en oblique est longue, pénible, car il faut „ brasser " dans les ravins jusqu' à 50 centimètres de neige. Avec cela, le soleil a troué les nuages et darde de chauds rayons sur cette immensité blanche.

Ce n' est qu' à 11 h. 10 que le col de Grialetsch ( 2546 m ) est atteint. On passe à côté de ses petits lacs, paraissant tout à fait noirs dans ce cadre hivernal et l'on descend sur Dürrboden, au-dessus duquel on retrouve le sentier du Scalettapass. Halte de 10 minutes seulement à l' au de Dürrboden, car nous constatons avec effroi que ce passage nous avait absorbé beaucoup plus de temps que nous ne l' avions supposé d' abord. Sûrement nous arriverons trop tard à la gare de Davos et ma femme sera très inquiète en ne nous y trouvant pas.

Alors commence ( 12 h. 10 ) une descente échevelée dans le Dischmathal, nous courons comme des lièvres sur la petite route, au grand étonnement des habitants du pays. Essouflés, suants, fourbus, nous entrons à Davos-Dorf à 2 h. 15. Hélas! nous arrivions cependant une heure trop tard, et cette heure avait déjà fortement angoissé ma pauvre femme, qui attendait devant l' hôtel Fluela, incertaine et toute désappointée.

Ah! cet Arpschella, comme nous le maudissions alors, et pourtant ce passage serait tout à fait intéressant pour ceux qui l' entreprendraient sans se hâter.

Piz del Diavel ( 3072 m ), lre ascension par le nord-ouest.

Après être revenus en voiture à Zernez par la route de la Fluela — toute encombrée de neige vers l' hospice — nous décidons de faire une excursion dès le lendemain. Ma femme, quoique souffrante des suites d' une gastrite, veut nous accompagner; elle espère que la marche et l' air tonique des sommets accéléreront la guérison.

Donc, à 4 heures du matin, le 11 août, nous cheminons derrière Joseph et Meinrad, dans la direction du val Cluoza, avec l' idée d' ex la chaîne du Piz del Diavel.

Ciel d' une pureté absolue, mais froid intense; partout les gazons sont couverts de givre.

Il n' est malheureusement plus possible de suivre le fond du val Cluoza en côtoyant la rivière, car les gorges resserrées tombent parfois presque à pic, et le chemin qui existait autrefois sur la rive droite a été détruit par les éboulements et l' usure du temps. Ce sentier n' avait d' ailleurs été construit que sommairement par des chasseurs qui se rendaient naguère dans cette sauvage contrée pour traquer les chamois et les ours.

Pour pénétrer dans le mystérieux val Cluoza, il faut donc jourd' hui suivre un sentier de forêt très rapide qui monte péniblement jusqu' au point appelé Fops ( 2328 m ) pour redescendre ensuite d' environ 300 m jusqu' au fond du vallon. Quoique pénible, ce circuit nous paraît cependant intéressant; le primitif sentier côtoyé parfois l' abîme avec hardiesse, puis se perd dans le fouillis des jeunes arolles parmi lesquels il faut se frayer un chemin comme dans une forêt vierge. Des centaines et centaines de pyroles fleurissent sur ses bords.

Devant nous, un chamois de très forte taille se décide à quitter le sentier pour descendre dans le val Cluoza. Pendant un bon moment nous le voyons descendre lentement, tout en nous regardant avec beaucoup d' intérêt. Meinrad, qui s' y connaît en chamois, nous dit que c' est là l' un des plus vieux exemplaires qu' il ait jamais vus. Une fois ce grand-père chamois disparu, nous arrivons à notre tour au fond du val, d' où l'on a une échappée merveilleuse sur le Piz Linard. Celui-ci, couvert actuellement de neige fraîche, se détache absolument seul à l' ouver de la vallée, toute revêtue de ses sombres forêts. De ce cadre foncé la silhouette svelte du Linard ressort presqu' aussi imposante qu' un Cervin. Longtemps nous contemplons ce tableau, si simple et si saisissant.

Le sentier suit encore un bon moment la rive gauche de la rivière, sans monter beaucoup. Constamment il faut écarter les branches des ar- brisseaux et sauter par-dessus les racines noueuses des conifères. A l' ou de la „ Valletta ", il y a une hutte en ruines: il paraît qu' elle avait été construite il y a tantôt 40 ans par un chasseur d' ours renommé, du nom de Jacob Filli.

Puisque notre but est le val del Diavel, il s' agit maintenant de traverser le torrent pour gagner la rive droite. Il existait autrefois un pont fait de troncs d' arbres; mais Meinrad le cherche en vain, tout a été emporté par les eaux. La rivière a été fortement grossie par les pluies des jours précédents, aussi le courant est-il trop fort pour permettre un passage à gué.

Force nous est donc de construire une espèce de pont nous-mêmes. On rassemble d' énormes branches, des troncs d' arbres, on consolide avec de grosses pierres; Meinrad surtout se montre excellent pontonnier alpestre.

La scène ne manque pas de saveur vraiment, et cette lutte contre les éléments dans cette vallée perdue, d' un sauvage et d' une rudesse extraordinaires, me fait songer à quelque épisode des pionniers américains dans les Montagnes Rocheuses.

Le premier pont est emporté au moment de son essai, Meinrad plonge une jambe entière dans l' eau et résiste difficilement au courant! On recommence une construction plus solide et avec mille précautions on finit par passer à la manière des danseurs de corde.

Bientôt après nous arrivons au confluent des deux vais Sassa et del Diavel, dans un endroit d' une grandeur farouche. Ces deux petits vallons s' élèvent dans un entassement formidable de pierriers, de moraines, de blocs superposés jusqu' aux cols neigeux qui portent leurs noms respectifs. Les montagnes qui enserrent ces mornes vallées tombent presque à pic; leurs parois, les unes nues, les autres déchiquetées, sont colorées de reflets fauves. Et comme pour faire contraste à ces images rébarbatives, la place même où nous nous arrêtons, soit la jonction des deux ruisseaux, est tout idyllique. Des arolles aux formes bizarres, de jeunes mélèzes se penchent sur le torrent, baignant leurs rameaux tandis que sous cette jeune forêt, toute capitonnée de mousse humide, croissent en quantité innombrable plusieurs espèces d' orchis aux couleurs brillantes.

Ici, nous faisons une halte bien méritée, car nous marchons depuis 4 heures.

A 8 h. 30 nous montons dans le val del Diavel. Notre première intention était de le suivre dans tout son parcours, d' ascensionner ensuite le Piz dell' Acqua, puis gagner de là le Piz del Diavel par l' arête qui relie les deux pics.

Mais la route nous paraissait longue maintenant, dans ces pierriers interminables; ma femme souffrait de l' estomac et nous croyons mieux faire d' essayer l' escalade du Piz del Diavel en partant d' ici, c'est-à-dire du nord-ouest.

Les parois du Diavel sont très abruptes de ce côté et paraissent d' autant plus difficiles à gravir qu' une forte couche de neige fraîche recouvre encore toutes les parties supérieures. Et n' oublions pas que la hauteur à atteindre est encore d' environ 900 m, car jusqu' ici nous n' a gagné que fort peu d' altitude.

N' importe, nous montons courageusement, d' abord sur des éboulis extrêmement rapides, puis dans un long couloir fatigant mais pas trop difficile. Au haut du couloir, une paroi de rochers nous arrête. Joseph grimpe seul plusieurs cheminées scabreuses. En fin de compte, on renonce à prendre cette direction; il faudrait en effet trop de temps pour vaincre les difficultés qui s' accumulent; à maints endroits, les rochers sont recouverts de verglas; de petites pierres se détachent des hauteurs et viennent siffler à nos oreilles. C' est le soleil qui, en fondant la neige fraîche là-haut, amène l' effritement des rochers peu solides. Sortons donc au plus vite du couloir et dirigeons-nous plus au nord. Après nous être encordés, nous grimpons successivement des terrassements rocheux sinon difficiles du moins fort pénibles. La crête blanche tout là-haut a l' air de s' éloigner et cette chaîne del Diavel nous paraît bien mériter son nom.

Ma pauvre femme est exténuée, de violents spasmes de l' estomac la secouent continuellement. Elle préfère renoncer et nous attendre sous un rocher pendant que nous chercherons à atteindre le sommet du pic. Meinrad l' installe de son mieux et demeure auprès d' elle en fidèle gardien, tandis que je pars, encordé avec Joseph, pour conquérir cette cime rebelle.

Après d' assez rudes escalades et quelques traversées de couloirs tapissés de neige fondante, nous arrivons, après 1 h. 1k de labeur au sommet du Piz del Diavel.

Il est 2 h. 15. L' ascension est donc fort longue sur ce versant, puisqu' il nous a fallu 9 h. SU de Zernez, dont 5 h. 3li d' ascension proprement dite. Nous trouvons au sommet la carte de M. Oscar Schuster, qui a fait la première et probablement la seule ascension de ce Piz jusqu' ici. Accompagné du guide Moser, il est monté par le val dell' Acqua, puis a suivi l' arête au nord sur toute sa longueur.

Malgré le temps admirable, malgré la jolie vue sur le massif de la Bernina, sur celui de l' Ortler, sur le groupe de l' Ofenpass et surtout sur les sauvages premiers plans, nous ne demeurons pas longtemps sur cette cime si laborieusement conquise. En effet, j' ai hâte de revenir auprès de ma femme, et je réduis la halte à 10 minutes, le temps de joindre une carte à celle de M. Schuster et de boire une gorgée de vin.

Pour revenir au lieu où nous attendent ma femme et Meinrad, nous suivons l' arête nord, en passant par-dessus un autre sommet très effilé. Cette crête, avec de jolies quilles à traverser, offre une promenade aérienne pleine d' imprévu. A notre grand plaisir, nous voyons de loin que Meinrad amène lentement ma femme sur l' arête. Là, les deux caravanes se réjoignent et descendent dans le val dell' Acqua, en dégringolant dans des couloirs pierreux et dans d' opulents gazons. C' est rapide mais sans difficulté.

Du fond du val dell' Acqua, part un sentier rudimentaire qui traverse des forêts de jeunes arolles jusqu' à un pont sur la Spöl. Cet endroit se nomme „ Punt Perif ".

Ici, Joseph et Meinrad prennent les devants pour aller quérir une voiture à l' auberge del Fuorn ( ou Ofenhaus ), pendant que je remonte lentement avec ma femme l' admirable chemin forestier qui conduit sur la route de l' Ofenpass au point 1710.

Les forêts de cette région sont d' une étendue inouïe; on circule au milieu d' un dédale d' arolles, de mélèzes et de pins, avec de temps à autre, une charmante clairière où coule une source limpide sur des mousses et des populages. Nous faisons la remarque que nous n' avons pas rencontré un seul être humain, ni même un seul animal domestique, depuis notre départ de Zernez, soit pendant plus de 15 heures. Il n' est donc guère possible de faire en Suisse, sauf sur les glaciers, une excursion plus sauvage que celle que nous venons d' exécuter.

Mais bientôt sur la grande route arrive la petite voiture amenée par Meinrad et Joseph; nous y montons à notre tour, et, entassés dans la carriole, nous redescendons vers Zernez, aux gais tintements des grelots. La soirée est admirable, les immenses forêts s' assombrissent toujours plus, les lueurs du couchant qui empourpraient l' horizon s' éteignent doucement, les premières étoiles s' allument et l'on entend, tout au fond de la gorge, le mugissement mystérieux de la Spöl.

Nous rentrons à l' hôtel de l' Ours à 9 h. 20. Bien sûr nous allons rêver cette nuit de forêts impénétrables, de rochers étranges et de piz diaboliques.

Piz Schumbraida ( 3123 m ), ascension par le flanc nord.

Après avoir traversé l' Ofenpass, nous étions arrivés dans la vallée de Münster. L' hôtel Piz Umbrail — très fruste, mais agréable — nous servait de gîte à Sta-Maria.

Malheureusement, ma femme encore souffrante, renonçait à nous accompagner dans nos ascensions et se contentait d' étudier le très curieux village de Sta-Maria et ses environs immédiats.

Le matin du 14 août, nous quittions l' hôtel, Joseph et moi, à 3 h. 10. Malgré notre lanterne, nous tâtonnons un bon moment dans une haute forêt de mélèzes et suivons ensuite le bon chemin qui conduit aux alpes de Münster. Non loin de Vau — autrefois une auberge très fréquentée, aujourd'hui une ruine sinistre — nous voyons apparaître un jeune touriste autrichien; ce pauvre diable vient de passer la nuit sous un arbre.

Excursions dans le groupe de l' Ofenpass.

II nous raconte que, venant la veille de Bormio, il s' est égaré vers le soir, après avoir fait 14 heures de marche.

dides, s' étonne de voir des touristes, à cette heure matinale surtout; il nous apprend que tous les alpages sont pour le moment infectés de la surlangue et qu' ainsi il n' y a pas moyen d' obtenir de lait.

Nous nous dirigeons en reconnaissance sur le val Schumbraida, sans savoir encore exactement à quel piz nous nous attaquerons. A notre gauche s' élève un chaînon marqué sur la carte 2907 m, formé d' une suc- Jahrfcuch des Schweizer Alpenclub. 34. Jahrg.2 cession de rochers à l' aspect dolomitique; ces roches affectent des formes bizarres, on dirait de monstrueuses éponges ou mieux encore un chou-fleur gigantesque.

De ces bancs de rochers descendent des pierriers où croissent de nombreux pavots alpins. On les trouve surtout en très grande quantité sur le versant est du val Schumbraida. Ce pavot alpin, „ papaver rhseti-cum " ou „ papaver pyrenaicum ", est une des spécialités de la belle flore grisonne. Parmi ces débris rocheux, il étale aux rayons du soleil, ses fines corolles d' un jaune éclatant, et replié sur sa courte tige, il frissonne à la moindre brise. Oh! que je regrettais ma femme en cet instant! Combien elle eût joui de voir toutes ces rosaces d' or infiniment délicates, émailler les éboulis en telle profusion.

Joseph me tire de ma contemplation et de mes enthousiasmes floraux, pour me montrer le Piz Schumbraida qui maintenant élève tout à coup sa grosse croupe, fermant le fond du val. C' est un éblouissement, car sur ce versant, le Schumbraida s' enveloppe d' un manteau de neige, strié de quelques bancs de rochers noirs; à sa base, un véritable petit glacier.

Décidément c' est là un piz qui a de l' allure et aussitôt nous nous décidons à l' ascensionner, plutôt que de chercher un autre but. En montant directement d' ici, face nord, ce sera plus piquant que d' aller par un détour gagner les arêtes qui paraissent très bénignes.

Nous montons donc sur le petit glacier, puis gravissons des pentes d' excellente neige. Celle-ci est assez dure cependant pour nous obliger à tailler des marches légères. En atteignant les bancs de rochers noirs, de la glace et quelques pierres peu solides ralentissent notre rapide escalade, vu qu' il faut mettre la corde. Non loin du sommet, nous ré-joignons l' arête N.E. et nous atteignons aisément le point culminant du Piz Schumbraida à 8 h. 55.

Sous une accumulation de pierres, nous trouvons une bouteille contenant les noms de deux touristes du C.A.I. et d' an guide de Bormio, qui sont venus par le versant sud en 1891. La vue dont on jouit du Schumbraida est d' une beauté surprenante. On voit admirablement les groupes de l' Ortler, de TAdamello, du Tyrol, toute la rangée des pics rocheux qui environnent la contrée de Scarl, en un mot une vue analogue à celle si réputée du Piz Umbrail. Mais ce qui donne un caractère tout particulier au panorama du Schumbraida, c' est que l' œil plonge au fond des vallées italiennes: tour à tour, nous fouillons avec la lunette, les vais de Bormio, de Livigno, de Viola, de Sotto, avec leurs torrents, leurs alpages et leurs petits lacs, puis le cours brillant de l' Adda, la route du Stelvio, la ville de Bormio toute entière; tout ce merveilleux paysage s' appuie aux chaînes italiennes d' où ressortent avec éclat les groupes Cima di Piazzi et de Lago Spalmo.T ) En se retournant vers le sud-est, on voit distinctement, au pied des montagnes bleutées du Tyrol, le village de Taufers avec ses vieux châteaux en ruines. Malheureusement Münster et Sta-Maria ne sont point visibles.

Durant 1 h. 1k, sous un ciel d' une absolue pureté, nous jouissons de ce coup d' œil magique, regrettant de tout notre cœur l' absence de notre chère compagne habituelle.

A l' ouest s' élève tout près de nous une cime assez élancée, sans nom sur la carte Siegfried, mais cotée 3147 m. Les Italiens l' appellent, sauf erreur, „ Monte Cornacchia " et l' ont gravie déjà. La preuve en est qu' elle porte un haut Steinmann. On pourrait l' atteindre facilement d' ici en 1 h. 1k ou peut-être moins, nous semble-t-il. Plus loin à l' ouest, s' é la masse imposante du Piz Murtaröl, qui a été gravi de plusieurs côtés déjà. Il y aurait cependant encore une route intéressante à faire, ce serait d' escalader le Piz délias Pallas, peut-être encore vierge, et gagner ensuite le Piz Murtaröl en suivant l' arête qui relie les deux cimes. C' est là une course que nous avions projetée, mais que nous n' avons pas en le temps de mettre à exécution.

A regret, il faut quitter notre superbe belvédère. La descente de l' arête terminale n' est nullement difficile, seulement elle offre des saillies aiguës, coupantes comme des lames, faites pour taillader les doigts. La traversée des pentes de neige doit se faire lentement, la neige étant encore trop dure, mais ensuite on peut faire de belles glissades sur le glacier inoffensif. Par le chemin du matin nous regagnons les Münsteralpen, puis Sta-Maria où nous arrivons à 1 h. 50.

Il faut donc compter 5 h. 8k à 6 h. d' ascension et 3 h.'/a de descente.

Ma femme est surprise de nous voir revenir aussi vite. Pendant que nous courions la montagne par ce beau dimanche, elle est allée à l' église, où le pasteur prêchait en allemand ce jour-là et terminait par un baptême romanche. Le sermon se fait en romanche trois dimanches consécutifs, puis le quatrième en allemand. Cette particularité indique quelle est la proportion des habitants en ce qui concerne le langage. De plus, Sta-Maria est de confession protestante alors que Münster est entièrement catholique.

Autre remarque singulière: dans la jolie église de Sta-Maria, il se trouve pour l' assemblée une série de bancs à dossier et une autre sans dossier. Or les premiers sont destinés aux seuls hommes tandis que les seconds sont occupés par les dames. Choquée de cette galanterie à rebours, ma femme alla tout bonnement s' asseoir... auprès des hommes!

Nous ne pensons pas que cet acte de protestation ait rien changé au système par la suite, les femmes de Sta-Maria étant loin d' être mûres pour les revendications du féminisme.

Piz Umbrail, Piz Chazfora ( 3007 m ), Lai da Rims.

Le lendemain, à 4 h. 10 du matin, je gravissais avec Joseph le vieux passage historique de ['Umbrail ou Wormserjoch. Sur tout le parcours nous croisons des ouvriers qui viennent travailler à la nouvelle route de l' Umbrail. Il y a même des baraquements déjà construits et du matériel amené à une certaine hauteur. Cette route, qui viendra se souder à celle du Stelvio, promet d' être aussi pittoresquement belle que profitable, et Sta-Maria a accueilli avec une joie profonde la décision des chambres fédérales au sujet de cette création.

En marchant sans arrêt, on arrive en 3 petites heures au point culminant du passage. Le grand caravansérail de la 4e cantoniera — contenant la douane royale italienne, des magasins d' approvisionnements et l' auberge — s' élève devant vous sur la route du Stelvio et vous invite à goûter de l' Asti spumante.

En 1 h. 10 nous gagnons par un bon petit sentier le sommet du Piz Umbrail et pouvons admirer à notre aise la vue dont on jouit de ce belvédère renommé. Les massifs de l' Ortler et de l' Adamello fascinent surtout les regards, avec leurs masses énormes couvertes d' une neige éblouissante. Très intéressant aussi le coup d' œil sur le Tyrol, dont les nombreuses chaînes découpent l' horizon à perte de vue. Et cette merveilleuse route du Stelvio, dont les hardis lacets s' élèvent de la plaine italienne pour monter encore, monter toujours jusqu' en face même de l' Ortler, dans lequel il semble qu' elle va s' enfoncer. Nous distinguons des bicyclistes, grands comme des mouches, qui descendent ces lacets avec une vitesse vertigineuse.

Au nord de l' Umbrail se trouve un vaste champ de neige que nous traversons en enfonçant copieusement, puis nous gravissons sans difficulté la jolie petite arête sud du Piz Chazfora. Une demi-heure a suffi pour nous amener d' une cime à l' autre. Le Chazfora est une petite redoute de chamois, car on y constate une multitude de traces et de chemins pratiqués par ces gentils animaux. La vue y est encore assez jolie, surtout sur le Tyrol et au nord sur le groupe des pics sauvages du Scarlthal.

Une descente monotone de 45 minutes à travers des débris rocheux nous amène au val da Rims, avec le ravissant petit lac du même nom, aune altitude de 2392 m. Voilà une idylle alpestre dans toute l' acception du mot. Imaginez au fond d' un vallon de moraines, un lac d' un bleu merveilleux, tout entouré de sombres montagnes se mirant dans son eau. A une courte distance, une toute mignonne hutte de berger avec un Excursions dans le groupe de l' Ofenpass.

grand troupeau de moutons blancs. Au pied des rochers foisonnent les aconits bleus; sur les pentes, des pavots grisons en grand nombre.

Pour se déverser dans la vallée, l' eau du lac doit franchir pour commencer de très abrupts rochers, elle forme ainsi une cascade considérable dont le bruit rythmé s' entend au loin.

Assis au bord de ce lac enchanteur, nous suivons du regard, à la grande joie de Joseph, des truites en assez grand nombre. N' est pas étrange que ces poissons puissent vivre à cette altitude pendant la saison des frimas?

De petits papillons blancs voltigent sur le lac bleu et lorsqu' ils s' approchent trop près de l' eau, vite une truite s' élance et happe l' im!... La petite scène produit un sillon qui tournoie, tournoie, grandit, puis se confond avec les rides légères dessinées sur I' eau par la brise.

Notre flânerie de 40 minutes dans cet idéal val da Rims est bien vite écoulée; en nous apprêtant à partir, il nous semblait sortir d' un songe.

Mais il ne nous est pas permis de rêver longtemps, car la façon de sentier qui mène dans le val Vau est d' une rudesse peu commune, quoiqu' il ait l' honneur d' être pointillé sur la carte Siegfried. Il nous semble qu' en améliorant ce sentier on amènerait les touristes de Sta- Maria à visiter plus souvent le val da Rims, avec ou sans la combinaison du Piz Umbrail. La descente à Sta-Maria s' accomplit en 2 heures, et nous atteignons l' hôtel à 1 h. V«.

L' après nous allons en voiture à Münster, où défile une grande procession infiniment pittoresque: c' est aujourd'hui l' Assomption, et Munster est en effervescence. Puis nous poussons jusqu' à Täufers, où nous constatons, comme nous le dit l' un des douaniers autrichiens, „ qu' il fait bon vivre en Tyrol ". En effet, la bonhomie et l' aspect accueillant des habitants ne sont égalés que par l' extrême bon marché de l' existence, même pour les touristes.

Notre campagne dans le groupe de l' Ofenpass était arrivée à son terme, mais comme le temps favorable continuait, je pus, en compagnie de ma femme, traverser le Scarlpass. puis gravir successivement avec elle le Piz Linard, le Piz Bernina et le Piz Kesch.

Chacune de ces trois montagnes est la reine de son groupe; aussi, de leurs cimes classiques avons-nous joui de vues admirables, par le plus beau temps du monde. Du même coup nous apprenions à mieux connaître et à apprécier à leur juste valeur, les beautés diverses du grand et fier pays rhétien.

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