Expédition au Queen Maud Land Ascensions de rêve dans le Grand Sud glacé

Le Queen Maud Land est un étrange paysage granitique émergeant des gigantesques masses glaciaires de l' Antarctique. A l' occasion d' une expédition, plusieurs sommets inviolés ont été gravis au cours d' excursions inoubliables.

Nous voici seuls au milieu d' un pays de gnomes et de fées, entourés de cathédrales de granit et d' orgues minérales. Un vide sans limites occupe l' espace, le temps et les esprits. Blanc comme le néant. C' est probablement ce vide, ce silence, ce blanc qui ne nous laissent pas en repos. Ou peut-être, lorsque le grincement du piolet labourant la glace est avalé par le silence, la conscience subite d' une terrifiante solitude? Ou le fait qu' il n' y a pas un être humain à part nous au milieu de ce désert de glace, dans le Queen Maud Land antarctique ?

Sur une superficie de 14 millions de kilomètres carrés, seuls 280 000 sont libres de glace. C' est le plus grand réservoir d' eau douce de la planète, mais aussi la région la plus ventée, la plus froide et la plus sèche. Son écosystème est unique, constitué d' un nombre réduit de plantes, lichens et mousses hébergeant et nourrissant de rares insectes et oiseaux.

L' homme a commencé dès le XIX e siècle à s' intéresser à la Terra incognita australis, surtout en raison d' une abondante présence de phoques. Des aventuriers et chercheurs comme Roald Amundsen, Robert F. Scott, Ernest Sha ckleton et Douglas Mawson ont inscrit leur nom dans l' histoire de l' Antarcti. Ces rudes pionniers ont été suivis de nombreux scientifiques appliqués à l' investigation et à la mensuration du continent blanc.

De nombreux pays ( Etats-Unis, Russie, Allemagne, Chine, Afrique du Sud et Nouvelle-Zélande ) possèdent aujourd'hui des stations de recherches dans l' Antarc. Plusieurs d' entre eux ont voulu marquer leurs prétentions territoriales par la mise en place de stations permanentes: la présence de matières premières faisait espérer des affaires juteuses. Cette situation critique fit apparaître la nécessité d' une coopération. En 1959 fut signée la Convention de l' Antarctique garantissant la protection du septième continent, déclaré patrimoine commun de l' humanité et mis à l' abri de l' exploi commerciale et de l' usage militaire.

Malgré la présence des stations de recherches, cet héritage de l' humanité est encore inexploré à 60 %. De nombreux sommets sont encore invaincus. Mais comment s' y rendre si le voyage n' est pas justifié par un mandat de recherche reconnu internationalement ?

Depuis des années, la société Adventure Network International ( ANI ) propose des vols vers l' Antarctique au départ de Punta Arenas au Chili. Elle y a construit une station au pied des monts Ellsworth, à quelque 3000 kilomètres de Punta Arenas, pour une clientèle plutôt aisée. Durant les mois d' été, on y conduit les touristes vers les buts d' excursion souhaités. L' atterrissage dans ce monde désolé est une expérience inoubliable pour les passagers, et une aventure chaque fois risquée pour les pilotes expérimentés. Comme la plupart des vols se font à vue et selon la force du vent, il peut arriver que le Herkules, avec son plein de passagers, fasse demi-tour au-dessus de la place d' atterrissage pour les ramener, désemparés et frustrés, à Punta Arenas.

Pour nous, le rêve s' est matérialisé un après-midi de décembre, voici quelques années. Les roues du lourd Herkules touchent enfin le sol gelé de Patriot Hills. Les employés d' ANI au bord de la piste, le soleil et une colonie bariolée de tentes nous font un accueil souriant. Tout va changer rapidement: durant presque deux semaines, nous sommes bloqués là par une tempête de neige et des vents atteignant 150 km/h. Ce n' est que le 24 décembre que nous pouvons prendre la direction du Queen Maud Land. Après trois heures et demie de vol, le mauvais temps annoncé à notre destination nous contraint à une étape intermédiaire sur l' île de Berkner. Nous pourrons, durant deux jours, y apprécier l' immensité crue du paysage polaire: du blanc partout, sans le moindre repère. Et pourtant, nous sommes venus pour les montagnes. Enfin, le vol devient possible jusqu' au prochain dépôt de kérosène puis vers la station sud-africaine de Sanae, située sur les hauteurs à 170 kilomètres environ de la côte. Là, il faut encore attendre jusqu' à l' avant jour de l' année pour un départ précipité, presque brutal, avec les Sud-Africains. Dans l' après, nous survolons la région que des photos nous ont déjà rendue familière. Les formations granitiques éveillent, chez les alpinistes que nous sommes, des désirs de premières: poser le pied avant quiconque sur l' un ou l' autre de ces sommets! Le DC-3 pique en direction de la surface enneigée, s' y immobilise après un doux atterrissage puis disparaît à peine le matériel débarqué.

Nous entrons alors dans le rêve de notre vie. Le jour suivant, nous explorons les alentours à skis. Notre allure n' est pas vraiment rapide. Nous contournons le Pic Holtanna haut de 2650 mètres, pour évaluer l' escalade rocheuse. Les conditions d' assurage dans la paroi friable semblent tellement misérables qu' un doute nous vient quant à la possibilité de son ascension. Nous décidons, compte tenu de notre cordée de deux, de ne pas prendre de trop gros risques.

Un vin blanc de Bohême et des cierges magiques nous accompagnent pour fêter le Nouvel-An et la victoire sur les obstacles mis au désir, cultivé depuis notre enfance, de venir ici. Nous restons durant les cinq jours suivants à notre camp situé sur le glacier de Fenristunga, à une altitude de 1900 mètres. Et nous réussissons déjà une première dans la paroi de névés et de glace du flanc ouest du Mundlauga. Nous faisons aussi une tentative sur une vertigineuse arête du sommet du Midgard pittoresquement dentelé. Le soleil réfl échi par les parois rocheuses réchauffe notre camp, où nous nous tenons souvent en t-shirt après une excursion, malgré les températures négatives. C' est un royaume pour deux montagnards, entre galeries, remparts, dentelures déchiquetées et châteaux de pierre. Les pétrels des neiges, semblables à des mouettes, suivent un moment les visiteurs inhabituels avant de retourner à leurs jeux aériens.

Il nous faudra trois longs jours de concentration intense pour traverser le glacier de Sigynbreen. Avec nos bâtons de ski allongés au maximum, nous devons sonder chaque mètre devant nous pour détecter d' éventuelles crevasses: dans ces solitudes, une chute pourrait avoir des conséquences fatales. Nos deux luges bien chargées et jumelées ne facilitent pas notre avance.

Notre nouvelle base se trouve maintenant à une altitude d' environ 1400 mètres. Nous nous étions imprégnés de la vision de cet endroit lors du vol d' appro et commençons notre chasse aux sommets. Le jour suivant déjà, c' est la griserie d' une première. Et nous donnons au glacier séparant deux arêtes inviolées le nom de « Swiss Glacier ». Si petit dans son environnement antarctique, il nous semble l' image même de la Suisse dans la grande Europe. Un passage étroit dans une arête rocheuse permet d' y accéder. Comme les Norvégiens n' ont pas mentionné ce col sur leurs cartes, nous le baptisons du nom de son découvreur: la « brèche de Lukes ». Aucun homme n' a jamais visité cette région. Nos crampons dessinent sur la glace bleue, irrégulière mais glissante, des traces frangées d' argent. L' épreuve de notre marche de quelque 25 kilomètres, attelés à nos luges de transport, est presque oubliée à l' heure des premières ascensions. Nous laissons nos traces dans quatre parois de glace, ne trahissant la ligne droite d' escalade que pour contourner les crevasses. Durant plusieurs jours encore, nos campements se verront de loin à l' œil nu pour témoigner de notre présence. Les sommets rocheux nous accueillent chaleureusement au moment de nous émerveiller du fabuleux panorama, de la lueur bleue et argentée du glacier qui, vu du sommet, semble un lac ou une mer.

Avec orgueil, avec reconnaissance aussi, nous avons l' impression d' être les premiers humains sur terre. Au pied d' une paroi vierge, nous nous sentons parfois comme des artistes attendant l' inspira devant une toile blanche. Ainsi tra-çons-nous notre sillon dans la neige, suivant notre inspiration et la forme de la montagne dont nous strions la face pour quelque temps. Notre humaine créativité apporte de légères modifications à ce paysage grandiose. Ce sentiment de plénitude dure jusqu' au moment où le DC-3 américain vient nous recueillir. Malgré le succès de notre expédition, nous ne parvenons pas à nous réjouir. De retour à Patriot Hills, nous nous retrouvons prisonniers du mauvais temps: la neige, le vent et le froid nous enserrent d' une poigne glaciale. Notre aventure blanche retourne au rêve, à se demander si le continent antarctique ( ou s' agit de l' Atlantideappartient à la réalité ou n' est qu' illusion et imagination.

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