Expedition lausannoise «Pérou 71»

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( 22 mai - i septembre 1971 )

Philippe Staub, Lausanne

D' un rive naquit l' idee et de l' idée la ferme volonté de le re' aliser.

Quel montagnard passionné n' a pas reve un jour de vivre l' aventure d' une expédition sur une terre lointaine? Notre idée était vieille de quatre ans, époque à laquelle nous décidions, trois camarades de montagne et moi-meme, de créer un fonds destiné à financer un voyage dans une région quelconque de notre planète. Puis les années ont passé, l' idée s' est rapidement concrétisée. La Cordillère des Andes nous attirait particulièrement et, parmi les pays andins, le Pérou nous paraissait le plus attrayant, tant par son histoire que par son folklore, sa géographie, ses habitants, sa musique, son mystère et, bien sür, ses montagnes. Nous tenions à ce que cette expérience soit un réel enrichissement pour nous tous; aussi les préparatifs furent-ils longs et minutieux. Nous amassions au fil des jours une somme impressionnante de renseignements de toutes sortes qui allaient nous permettre d' établir un programme précis. Notre voyage devait durer trois mois et demi et comporter deux périodes d' ascensions en haute montagne: la première, d' une durée de quatre semaines, avait pour cadre la Cordillère Blanche, et la seconde, tout aussi longue, devait se dérouler dans la Cordillère de Vilcanota. Tel était le projet! Mais sa réalisation complète allait bientöt se révéler utopique.

Des nos premières semaines sur sol péruvien, nous comprenons que tout va titre bouleversé et qu' il faudra vivre au jour le jour. Le premier contretemps est de taille: nos 600 kg de vivres et de matériel, arrivés par voie maritime, doivent etre dédouanés en une semaine. Des lenteurs administratives inexplicables et de nouveaux décrets tou- chant les importations temporaires retardent les formalités à tel point qu' il nous faut patienter non moins de trois semaines dans la capitale. Nous passons notre rage dans les nombreux musées, à la corrida, au match de football et aux combats de coqs. Lorsque, enfin, le 15 juin, nous partons en camion vers Huaraz, Lima n' a plus de secrets pour nous.

Apres deux cents kilomètres sur la route panaméricaine en direction du nord, nous prenons le chemin des montagnes. La terre battue succède à l' asphalte, la poussière remplace le brouillard du littoral du Pacifique. La route est ici une véritable tole ondulée et nous avons, devant nous, trois cents kilomètres de ces vibrations infernales. A minuit, nous passons le col de Conococcha, à 4100 mètres d' altitude; c' est l' accès logique à la vallée du Rio Santa: le Callejon de Huaylas. Fatigués par 16 heures de camion, nous parvenons à Huaraz avant l' aube. La ville est détruite à 50% par le séisme désastreux du 31 mai 1970; toutes les maisons endommagées ont été rasées par des trax et il n' y a plus ici qu' un vaste terrain vague au milieu duquel se dressent les rester de la cathédrale. Cette vision ne manque pas de nous impressionner fortement...

II y a, quelques kilomètres après Huaraz, un hotel agréable et bien connu de tous les andinistes: le Monterrey. C' est là que nous établissons pour quelques jours notre quartier général, jouissant d' une piscine alimentée par une source thermale. Ces bains insolites à Faltitude de la cabane du Trient sont un enchantement.

Des le lendemain de notre arrivée ici, nous avons la joie de trouver Eustachio Henostroza, Fun de nos deux porteurs. Ce dernier a travaille, il y a déjà un peu plus de dix ans, avec une équipe lausannoise; en outre il a participé, par la suite, à de nombreuses expéditions étrangères. Son expérience et sa connaissance des montagnes sont pour nous d' un grand secours. Eustachio nous propose, pour le seconder, un autre porteur de Huaraz: Marcellino Vargas. Avec nos nouveaux amis, nous entreprenons la préparation de quelque 35 charges de 20 kg destinées aux betes de somme. Dix-sept änes et chevaux seront nécessaires pour acheminer notre materiel et nos vivres jusqu' au camp de base. Ayant effectué nos derniers achats de benzine et de nourriture, nous fixons le départ au lendemain.

Ce vendredi 18 juin, bien avant l' heure convenue, nous piaffons d' impatience dans le jardin du Monterrey. Eustachio doit arriver avec un camion dont nous avons déjà partiellement rétribué le chauffeur. Grave erreur! Le camionneur nous fait faux bond et c' est avec deux heures de retard que notre chef porteur arrive avec une camionnette affretee au pied levé. Avant meme qu' Eustachio ait termine l' explication de sa mésaventure, nous avons charge le véhicule et pris place sur le pont.

En deux heures, nous remontons une vallée latérale jusqu' au village de Vicos où se termine la route carrossable. Marcellino est déjà là avec quatre arrieros et leurs änes et chevaux. Les choses, enfin, ont Fair de s' arranger. Eustachio, après une brève conversation avec l' infirmier du village, obtient que le dispensaire soit mis à notre disposition pour la nuit. Nous serons ainsi à l' abri de la curiosité bien comprehensible des indigenes.

Des l' aube du lendemain, nos spécialistes s' af à charger chevaux et burros. Une heure plus tard, notre caravane peut se mettre en route. Nous allons en deux jours remonter la quebrada Honda, longue de 30 kilomètres. Cette marche d' approche nous fera pénétrer au cceur d' un massif dont les plus importants sommets sont le Palcaraju, le Toccliaraju et les Nevados Chinchey. Leur altitude est supérieure à 6000 mètres. Nous avons choisi cette vallée de la facon la plus arbitraire, à partir de cartes. Nous tenions surtout à titre seuls, et cette longue approche devait nous assurer un certain isolement. Notre crainte d' etre deranges n' était d' ailleurs pas sans fondement, puisque nous avons appris, en arrivant à Lima, que trente-deux expeditions allaient parcourir les montagnes du Pérou en cette seule saison 1971. Heureusement pour nous, les sommets les plus prestigieux sont plus au nord et, tandis que l'on se bat pour la face N du Huandoy ou les aretes du Huascaran, les sommets que nous approchons gardent leur silence, leur mystère et parfois leur virginite.

Pendant toute la première journée, nous suivons un chemin bien trace: c' est une importante voie de communication entre les deux versants de la Cordillère. A plusieurs reprises, nous croisons des caravanes lourdement chargées qui traversent un col situé à l' altitude du Mont Blanc en un parcours de plus de 70 kilomètres. ...Et les Indiens n' ont pas peur d' emmener avec eux des enfants de trois ou quatre ans! Nous avons marche pendant presque huit heures lorsque nous établissons notre bivouac en plein air. Avec la nuit qui tombe d' un coup ( nous sommes à moins de 1000 kilomètres de l' equateur ), nos porteurs et arrieros sortent ponchos et couvertures, car le froid est déjà assez vif. Nous mangeons de bon appétit, et, à 20 h, on n' entend plus le crépitement des feux de camp qui se meurent.

Est-ce le froid ou le fait qu' il est dimanche qui nous incite à rester le plus longtemps possible dans nos sacs de couchage recouverts de givre? Il y a probablement aussi un reste de fatigue de la veille. Mais le temps est merveilleux et cela nous donne du courage. La caravane est vite en chemin, au fond de notre superbe vallée. Par deux ressauts successifs nous approchons des 4000 mètres. La Vegetation est subitement moins abondante; il ne reste que l' herbe drue caractéristique des hauts plateaux andins, et de nombreux buissons fleuris. Nous sommes frappes par l' éclat très particulier des couleurs comme de la diversité des tons, tous si chauds. La vallée se coude vers la droite et il faut effectuer ce changement de direction pour découvrir soudain les montagnes fantastiques qui nous serviront de décor pendant cinq semaines. Le Toccliaraju d' abord nous apparait au fond d' un vallon lateral. Puis ce sont, barrant le fond de la vallée, les trois sommets imposants du Nevado Chinchey avec leurs impressionnantes cannelures de glace. Enfin le Palcaraju offre aux regards des faces glaciaires incroyablement bouleversées. Il y a là des problèmes susceptibles de satisfaire les alpinistes les plus exigeants!

Le fond de la quebrada Honda est un lieu enchanteur nommé Condormina. C' est là que nous installons notre camp de base, à 4150 mètres. Nous sommes au milieu d' arbustes et de fleurs aussi belles que nombreuses; l' eau claire du torrent coule à proximité immédiate, et nos sommets semblent à portée de main. C' est vraiment la base teile qu' on l' imaginerait dans un reve. Nous disposons ici d' une très grande tente et de tout le confort désire; nous apprécierons ces commodités à chacun de nos retours de l' altitude. De plus, nous sommes équipes pour mijoter des plats succulents capables de nous remonter le moral, quoi qu' il puisse arriver. Bref, nous abordons les choses sérieuses dans les meilleures conditions possibles.

La première journée au camp de base commence très mal. En effet, Pierre-André Jaunin, notre cuisinier, voit tous ses efforts vains lorsqu' il tente d' allumer notre réchaud. Le généreux donateur de cet engin diabolique n' avait pas prétendu que son brüleur digerait le pire des carburants? Il faut bien, toutefois, se rendre à l' évidence: notre benzine n' est pas assez volatile. Tandis que nous décidons de renvoyer un arriero à Huaraz pour chercher de la « Super », nos porteurs jouent les incendiaires avec les quarante litres désormais inutiles.

Le Nevado Chinchey est le plus beau sommet du groupe et nous décidons de l' attaquer en premier. Nous n' avons d' ailleurs pas la moindre idée des difficultés qui nous attendent car l' itinéraire, loin d' être évident, est meme en partie cache. Une première reconnaissance nous voit des le lendemain sur la moraine qui domine le camp et emprisonne un superbe lac. Notre objectif pour ces prochains jours semble se préciser: atteindre le col séparant le Chinchey du Pucaranra, et escalader au préalable une barre de rochers de plus de 400 mètres de dénivellation qui nous inquiète un peu. Nous rentrons alors au camp pour discuter d' un pland' action.

Michel Duport, Lucien Rentchnik, Pierre-An-dre Jaunin et les deux porteurs partent le jour suivant pour installer le camp I. Ils remontent les pentes herbeuses qui dominent le camp, longent le lac sur sa rive gauche et parviennent à une moraine interminable qui va mourir sous la grande barre de rochers. Le camp est installé à 4650 mètres, dans un cirque encaissé et sauvage, au milieu d' un champ de blocs. Seuls Michel et Lucien restent là pour la nuit. Ils tenteront demain de forcer ces rochers dont le seul défaut semble etre un couloir délité longeant la chute de séracs qui descend à leur gauche.

Le lendemain, Pierre-André et moi remontons au camp I pour appuyer nos camarades, tandis que nos porteurs sont à la recherche d' un cheval égaré depuis hier. En trois heures et demie, nous sommes au camp où nos camarades ne sont pas encore rentrés. Nous scrutons les rochers droit au-dessus de nous et apercevons tout à coup les bras levés de Michel qui vient d' arriver au-dessus des difficultés. Nous jubilons, car l' accès au col du Chinchey semble désormais ouvert... Deux heures après, Michel et Lucien sont de retour. Ils sont éprouvés et c' est avec ménagement que nous leur proposons de descendre au camp de base pour remonter demain avec le solde du matériel d' alti.

La nuit au camp I n' est troublée que par de fréquentes chutes de séracs dans les glaciers toujours en éveil qui nous entourent. A 8 h, courbes sous le poids de nos énormes sacs, nous partons vers les rochers. La partie inférieure du couloir est exposée aux chutes de séracs, et nous apprécions les 200 mètres de corde fixe posés hier par nos deux camarades. Plus haut, les difficultés cessent, mais l' altitude nous fait ralentir encore. Le haut des rochers est à 5000 mètres; nous déposons là notre matériel de bivouac et continuons pour une reconnaissance des pentes de neige qui mènent au col.

Le lendemain à midi, Michel et Lucien nous rejoignent au haut des rochers. Tous ensemble nous montons au plateau glaciaire qui precede le 2Le Nevado Chinchey, vu du camp 11 3Le Palcaraju, vu du nord-est col du Chinchey, à 5300 mètres d' altitude. Les trois cents derniers mètres de dénivellation nous ont épuisés et notre forme n' est pas encore excellente. Alors que nous montons les tentes du camp II, de lourds nuages viennent encore tempérer notre optimisme. Le samedi 26, les nuages noirs encombrent encore les horizons: il n' est pas question de réaliser aujourd'hui une tentative sérieuse en direction du sommet. Nous partons tard pour « faire la trace » le plus haut possible. A peine au col, nous sommes recus par une violente bourrasque. Un brouillard opaque nous enveloppe et le moindre accident de terrain nous contraint à de longs tätonnements dans la neige profonde. A midi, nous sommes à 5500 mètres et décidons de nous replier sur le camp II. Mais, de retour aux tentes, nous constatons que le temps s' est encore détériore. Après un bref examen de la situation, nous admettons qu' il sera plus confortable d' attendre au camp de base l' arrivée de jours meilleurs. Sans plus tarder, nous repassons les cordes fixes, le glacier, les interminables moraines...

La neige et la pluie sont la raison de deux journées d' inaction forcée au camp de base. Seul le cuisinier n' a pas une minute de répit, et notre mouton perd pas mal de cötelettes.

Nous voilà prets pour un nouvel assaut vers ce Chinchey qui nous nargue.

Le 29 juin, nous sommes de retour au camp II. Notre grande fatigue nous permet d' y passer une nuit excellente et un début de grasse matinée. Car Taube n' est pas encourageante, et la neige est tombée en abondance. Encore une fois, nous passons la journée à creuser un sillon en direction du sommet. Cette fois, nous montons jusqu' à 5600 mètres, et une brève éclaircie nous permet de juger la suite de facon optimiste. Seul l' édifice sommital, très redresse, peut opposer une résistance sérieuse. De plus, notre cadence s' est bien améliorée et nous sommes persuadés de pouvoir réussir le sommet sans bivouac. Il ne nous reste plus qu' à implorer le ciel...

A i h du matin, le ciel est tout étoile, l' optimis me est de rigueur. A 2 h 30, nous quittons les tentes; un froid terrible transperce nos vetements de duvet. Des le départ le rythme est rapide; nos sacs sont insignifiants, rien ne peut plus désormais nous arreter. En un temps record, nous atteignons le point extreme de la veille. Il fait encore nuit noire, et nous devons attendre le lever du jour, assis sur nos sacs et claquant des dents. De gros nuages passent, nous n' osons trop y songer. Puis la progression reprend et absorbe complètement nos esprits. L' homme de tete change constamment, tous les vingt mètres. Parfois la neige perd toute consistance: notre marche se transforme alors en un piétinement stérile, sans efficacité. Et le ciel se voile en meme temps que le doute s' installe. Nous voilà à 5650 mètres, à la base de l' édifice sommital. Une grosse rimaye défend l' accès d' une pente à 50 degrés. La poudre a glisse, la glace apparaît. Plus haut, c' est du carton, puis de nouveau du sucre sans consistance. L' itinéraire est fantastique, très raide entre d' énormes séracs. Mais le brouillard empeche que cette course soit une fete. II n' est pas loin de midi lorsque nous venons buter contre le mur de glace surplombant qui précède le sommet. Une vire neigeuse devrait nous permettre de gagner l' arete ouest par une longue traversée horizontale. Nous ne trouvons qu' une pente de neige instable, très inclinée. La visibilité se limite à quelques mètres lorsque Michel place une vis et s' engage avec mille précautions vers l' arete. Cinquante mètres l' en séparent encore lorsque la tempete se déchaîne. Dans de telles conditions, le passage devient problématique. L' équiper d' une corde fixe reclamerait une ou deux heures. Reste-rait l' arete sommitale garnie de corniches, et le retour très délicat. Pousser plus loin vers le point culminant entraînerait inévitablement un bivouac à plus de 5500 mètres, et nos sacs de couchage sont au camp II. Une seule décision s' impo: renoncer. L' altimètre marque 6050, nous sommes à 170 mètres du sommet. Notre déception est immense. Après dix jours passés sur ses pentes, nous avons été vaincus par le Chinchey. Nous allons redescendre définitivement et tourner nos 2 4Ascension du Palcaraju. Le camp II 5La montée au camp I du Nevado Chinchey Photos: Expédition lausannoise au Pérou 1971 regards vers une autre de ces montagnes intraita-bles et d' autant plus envoütantes.

Alors commence la longue et épuisante retraite. Nos traces de montée ont disparu sous les rafales. La pente qui domine la rimaye est effrayante dans le brouillard. Nous la descendons en rappel gräce à un piquet d' aluminium, objet d' une efficacite remarquable. Plus bas, nous retrouvons les larges pentes sans relief, sans points de repère: nous serpentons au hasard. Enfin, Michel retrouve la trace. Nous ne la perdrons plus jusqu' au camp II où, vers 17 h, nous nous effondrons sur nos matelas pneumatiques, revant déjà du camp de base, de son confort, de boissons fraîches et de crème au chocolat...

Si j' ai choisi de décrire en detail notre aventure du Chinchey, c' est parce que cet échec m' a marque et enrichi plus que les victoires, pourtant exaltantes, qui ont suivi. Celle du Palcaraju d' a, pour laquelle le soleil est enfin revenu.

Et pourtant il pleut lorsque nous partons installer le camp I à 4660 mètres. Pendant la nuit, il neige, et le lendemain est encore bien maussade. Puis, le 8 juillet, le temps change. Sortant de la tente, nous sommes éblouis par les glaces du Palcaraju, sommet que nous n' avions encore jamais vu de près. Notre géant en impose, déversant du haut de ses 6274 mètres un déchaînement de séracs, de crevasses, de murs et de ressauts desor-donnes. Déjà on imagine un itinéraire à travers ce chaos. Michel et moi effectuons une première reconnaissance du glacier, jusqu' à la base d' une chute de séracs de 500 mètres de hauteur: le vrai problème. Les deux jours suivants, Pierre-Andre et Michel s' ingenient à trouver un cheminement dans cet incroyable labyrinthe.

Lorsque, au soir du to juillet, une fusee verte nous renseigne sur le résultat heureux des investigations de nos camarades, notre moral est déjà plus haut que le sommet de notre montagne. Dans la matinée, Lucien et moi rejoignons nos deux éclaireurs à leur camp II provisoire, installé dans un décor de glace exceptionnel. Le soir meme, la 5 tente est déplacée à 5360 mètres, là où le glacier reprend des formes plus « humaines ». Serrés à quatre dans notre minuscule abri, nous passons là une nuit glaciale et très inconfortable.

Le temps est beau lorsque, vers 4 h 30, nous nous préparons pour l' ultime assaut. Nous partons à la lueur de nos lampes frontales, et gravissons de longues pentes débonnaires. Puis l' inch augmente pour former un couloir à 50 degrés. Une dizaine de longueurs nous permettent d' en sortir après bien des efforts dans une neige profonde. Plus haut, la pente diminue mais non la couche de neige. A tour de role, nous nous epoumonons en tete, pestant contre les detours que des crevasses béantes nous font faire...

En quechua, la langue des Indiens de la region, Palcaraju signifie Crete de coq; ce nom s' applique au sommet sud-ouest, le plus élevé, forme d' une jolie arete cannelée et aigue. Mais les conditions de neige nous interdisent ce morceau de bravoure. Nous nous contenterons du sommet nord-est dont les pentes, plus avenantes, suivent un mur de glace et une courte arete cornichée d' où se détachent des plaques à vent. Il est 12 h 30 lorsqu' au milieu de brouillards voltigeants nous constatons que tous les horizons sont à nous. 6152 mètres: c' est le plus haut point de notre montagne... et de notre bonheur.

Je devrais dire que le panorama est fantastique, puisque toute la Cordillère Blanche est là, sous nos yeux. En fait, nous sommes trop haut. Le Toccliaraju est écrase, les Chinchey n' ont que des glaciers pour toile de fond, et la multitude des sommets visibles garde pour nous un anonymat décevant. On aime surtout les montagnes qui ont un nom et une histoire. Le Palcaraju a pour nous maintenant tous les deux.

Une heure a passé; il nous reste la descente, laborieuse, interminable, exténuante. Mais peu importe maintenant que nous trébuchions sans cesse dans la neige profonde... Un rappel dans le couloir, et le petit point bleu de notre tente apparaît au milieu des séracs. Nous y arrivons vers 16 h, il n' est pas question d' aller plus bas d' hui...

Monsieur César Morales, de Lima, bien connu de tous les andinistes, nous avait signale l' existence de quatre sommets vierges dans le groupe du Copap: les Condormina N et S ainsi que les Yanasilca N et S. Il nous reste une semaine, c' est plus que suffisant pour « aller voir ».

Ici encore, la tactique est la meme qu' au Palcaraju: camp I vers 4600 mètres, que nous installons avec nos deux porteurs, puis camp II sur un immense plateau glaciaire à 5200 mètres. Le site est merveilleux, nos quatre sommets forment un chaînon qui fait suite au Nevado Perlilla vers le sud. Nous voilà à pied d' oeuvre avec des vivres pour plusieurs jours.

Le 18 juillet, nous attaquons les Yanasilca qui culminent tous deux vers 5600 mètres. Pour la première fois, nous trouvons de la neige dure et, malgré l' altitude, notre marche est aisée. Tous les quatre, nous sommes maintenant parfaitement acclimatés et, à cet égard, il est dommage d' arriver déjà au terme de notre période d' ascensions... En quelques heures, nous atteignons la selle qui sépare les deux sommets que nous escaladons, Fun après l' autre, par leurs aretes faitieres d' une esthétique parfaite. C' est avec une grande joie que nous foulons pour la première fois des sommets vierges, con-tentsdecouronnerainsinotre« campagneandine ».

Le lendemain, toujours par un temps merveilleux, c' est au tour du Condormina sud de succomber; mais le sommet nord nous repousse lorsque nous tentons de gravir son arete sud. De véritables surplombs de poudreuse tassée par le vent nous obligent à chercher une autre voie. Le Condormina nord est notre dernière conquete dans la Cordillère. Nous y trouvons, le lendemain, une voie élégante dans sa face ouest, escaladant un couloir à plus de 50 degrés, puis des cannelures de glace très belles, mais délicates à parcourir, tant paraît grande leur fragilité. Nous sommes à l' extrémité est du massif et, du sommet, nos regards se perdent dans les profondeurs infinies du bassin de l' Amazone. Derrière nous, la Cordillère Blanche aligne sa multitude de pics glaces, du Huascaran, le plus élevé, à l' Alpamayo, le plus beau...

En descendant la quebrada Honda, le 23 juillet, nous sommes un peu mélancoliques, nous retournant sans cesse vers le Chinchey, le Palcaraju et ce petit paradis où se dressait le camp de base. Car notre reve déjà se transforme en un souvenir ineffacable!

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