Extrait du journal d'un porteur

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

( Notes manuscrites du guide Karl Küster, né le 2 août 1862, officier d' état civil, curateur des orphelins et secrétaire municipal d' Engelberg, décédé enjuin 1932 ) Mises à jour par Paul Küster de Bürglen ( OW ) « J' ai lu dans la Feuille officielle qu' un cours de guides a lieu à Engelberg. On peut en obtenir le programme auprès du chef des guides. Je me suis finalement décidé à y aller età demander à quelles conditions je pourrais suivre ce cours. M. Hess, Je chef des guides, m' a fourni tous les renseignements. Il m' a vivement encourage et a su me convaincre que j' étais tout à fait capable d' obtenir un brevet de guide. Il m' a promis de me transmettre son savoir et de m' accorder son appui.

Le samedi io octobre ( le millésime manque, mais cela doit se situer entre 1884 et 1889 ), je me trouvai à trois heures et demie de l' après à l' au A Ipenklub pour le début du cours.

Le chef dudit cours, M. Biely de Frutigen, ouvrit la séance. Il se déclara agréablement surpris du grand nombre de guides et d' aspirants.

Il exposa alors le but de ces cours: ils sont prévus pour former les personnes qui désirent se consacrer à cette profession.

Ce métier est depuis toujours plein de responsabilités, puisqu' il consiste à protéger des dangers de la haute montagne les touristes qui se content aux guides.

Pour exercer cette profession, il est nécessaire de connaître les chemins et de savoir lire correctement une carte.

De plus, il est indispensable d' être vigoureux et habile dans l' escalade des rochers et des glaciers et au courant des dangers de la montagne. Les cours pratiques sont destinés à développer ces qualités puisqu' ils fournissent et mettent en pratique les notions relatives à la sécurité en montagne.

Puis le chef des guides donna la parole à son assistant, M. Lussy, qui salua également les participants et leur souhaita plein succès. Il y eut encore quelques recommandations quant à l' équipement de marche et une bonne discipline; puis nous fûmes invités à nous retrouver le même soir à 8 h. 30 au Bierlialp pour la projection de quelques images des Alpes bernoises.

Le départ fut fixé au lundi matin à 7 heures. En cas de mauvais temps, on commencerait à 8 heures par la théorie.

Sans compter les « anciens » bénéficiant d' une dispense, le nombre des participants fut fixé à 23 y compris Durrer de Melchthal et Christen de Wolfenschiessen, ces deux localités dépendant d' Engel.

Un jeune guide renonça à participer au cours sans motif valable.

Ce soir-là, je me rendis au »Bierlialp » pour assister à la séance de projections lumineuses. Il m' intéres surtout de savoir ce qu' on entendait par ce terme.

Un drap blanc carré de trois mètres fut tendu contre la paroi.

Mon voisin remarqua: - Va-t-on déjà ce soir nous peindre le diable contre la muraille?

Une sorte d' appareil photographique fut installé et on y glissa des petites plaques de verre. Elles étaient éclairées par derrière avec une lumière électrique et les images apparaissaient sur le drap en l' occupant presque entièrement.

Elles représentaient de nombreuses montagnes des environs de Kandersteg et de la Blüemlisalp, ainsi que divers jolis petits lacs et de mignonnes maisons isolées. Assise derrière moi, une demoiselle trouvait ces contrées très romantiques.

On admira aussi la Jungfrau, le Moine et l' Ei ainsi que des varappeurs, des cocherset des alpinistes, dont un ou deux guides. On aurait pu toucher ces personnages, tant ils semblaient proches!

Toutes ces images étaient magnifiques et nous plurent beaucoup. Si l' une ou l' autre apparaissait moins belle, c' est que M. Haslebacher, qui aidait à la projection, les avait introduites à l' envers dans la machine. Mais, remises à l' endroit, elles étaient aussi jolies que les autres. L' assistance était enchantée. A o heures, les chefs du cours, des guides et de la police se retirèrent dans une autre pièce. Je les entendis discuter à haute voix pendant un moment, puis je rentrai à la maison pour y dormir.

Le lundi 12 octobre, je me rendis au village vers sept heures et demie. Le temps ayant grise mine, je supposai que nous allions commencer par la théorie. En effet, il était prévu de consacrer la matinée à l' étude théorique et de faire une excursion à la cabane du Spannort l' après.

A 8 heures, Joseph Küster apparut sur la place. Lorsqu' il apprit le changement de programme, il proposa aussitôt la course au Wendenjoch, puisque, de toute façon, on devait se rendre dans une cabane du Club alpin. On l' approuva et le départ fut fixé à 9 heures.

On partir en break pour Herrenrüti. La vallée se remplissait de brouillard et le temps ne présentait vraiment pas un aspect engageant.

De Herrenrüti, la montée se fit par Leiterli et l' alpe de Bödmcn, puis tout droit entre les ruisseaux jusqu' à la Windegg. On fit une halte à la limite de l' herbe, en un endroit s' appelant Gorris Egg. Personne ne connaissait l' origine de ce nom. Il est probable qu' un chasseur, du nom de Gregor, a autrefois guetté un chamois ou une marmotte à cette place qui reçut ensuite le diminutif de son nom.

Au moment du casse-croûte, le chef du cours redevint loquace. Il mit en évidence les nombreuses choses qu' on demandait à un guide bien formé et instruit. Il ne devait pas être un samaritain seulement, mais aussi connaître les plantes et savoir donner des noms aux différentes sortes de roches de la montagne.

Il ne parla pas de botanique en raison de la période avancée de l' année ( octobre ) car, en automne, la végétation est déjà endormie. En revanche, il dit rapidement quelques mots sur les roches, surtout à l' intention des jeunes porteurs, ainsi qu' il nous appelait. Les dalles rocheuses jaunes dominant Firnalpeli sont du calcaire partiellement schisteux. Le massif du Titlis se dressant devant nous est aussi composé en majorité de roches calcaires. Ici, sur le Gorris Egg, on peut observer une modification dans la nature des roches. Elles ont un peu l' aspect du grès; on les appelle du gneiss. Genet Käri fit remarquer que l'on trouvait, ici et là, des blocs de granite de Grassen, ce que le chef du cours constata également. Celui-ci décrivit alors les différences entre le granite, le gneiss et le calcaire. Nous, les huit aspirants, avons alors été répartis en deux groupes et encordés. On nous ordonna de monter au Wendenjoch en passant par la droite sur le glacier de Firnalpeli. On nous recommanda aussi de laisser une distance de cinq mètres entre chaque homme. Formant trois cordées, les guides prirent à gauche sur du rocher, puis sur le glacier. Le chef du cours, encordé avec Küster, suivit notre route.

Nous sommes bientôt arrivés entre les crevasses et la rimaye du glacier. Je pensai qu' il valait bien mieux faire demi-tour et choisir le chemin pris par les guides. Mais l' état du cours ne voulut rien entendre. Il nous était imposé de grimper tout droit là-haut et les difficultés étaient surmon-tables. Nous avons contourné quelques crevasses, sauté quelques autres et progressé ainsi tant bien que mal. Tout à coup, une large et grande crevasse s' ouvrit devant nous. Il était impossible d' al plus loin. A nouveau, je proposai de la contourner par la gauche en décrivant un grand arc de cercle. Mais le chef objecta une trop grande perte de temps. Nous devions tenter de traverser directement la crevasse. Nous avons cherché sa paroi la moins raide et nous nous sommes laissés glisser le long de la corde. Arrivé au fond, Genel Käri commença à tailler des marches dans la paroi opposée pour la remontée. En hurlant, le chef les exigea bien faites pour permettre un éventuel retour sur nos pas. « Mince alors! Retraverser cette horrible crevasse, surtout pas ça! En montagne, plus qu' ailleurs, il faut choisir les meilleurs chemins », pensai-je.

Après une petite demi-heure, nous sommes heureusement sortis de la crevasse. La neige était très molle et les premiers de cordée enfonçaient jusqu' au du genou. Nous avons marché du côté du Titlis pour contourner une autre grande fente. Au bord du glacier, le long du rocher, nous sommes arrivés devant une paroi de glace presque verticale où la neige avait entièrement glissé. Afin de revenir le plus vite possible sur la surface praticable, il fallut progresser en biais le long de cette paroi, la « traverser » comme dit le chef du cours. L' ascension me sembla très longue et la neige fraî- che supposait quelques dangers possibles d' ava. Mais nous l' avons traversée. Gustave Hess passa le premier en creusant de très belles marches, suffisamment larges pour y -poser les deux pieds. Le chef en décréta l' inutilité: pour gagner du temps, il fallait les prévoir pour un seul pied et inclinées vers l' intérieur.

Bientôt, nous sommes arrivés au-dessus de la paroi sur la surface plane du glacier. Le Wendenjoch était maintenant tout près. De nouveau, nous avons du traverser prudemment une rimaye pour atteindre enfin le but et rejoindre sans difficultés notables parmi quelques blocs de rochers les guides qui se reposaient sur le glacier de Wenden. Les chefs parlèrent quelques minutes de leur montée, mais je n' ai pas compris tout ce qu' ils disaient.

Christen avait pris un appareil de photo avec lui. Il le mit rapidement en place et le chef des guides photographia notre groupe.

Christen rangea son appareil qui se refusait à entrer correctement plié dans son sac; une moitié en dépassait et son gros œil semblait admirer la magnifique vue sur les Alpes bernoises.

Christen me demanda comment la montée s' é passée. Je lui avouai qu' à mon sens, nous avions choisi le plus mauvais itinéraire. Si c' était à refaire, je choisirais plutôt celui des guides.

Au sommet du Titlis, le 24 août igo2. M. et Mme Sieueknig de Hambourg, accompagnés par le guide C. Küster d' Engelberg ( au milieu ).

Il me répondit: Sais-tu que ce chemin à travers les rochers est tout aussi scabreux? En bas déjà, j' aurais préféré suivre le sentier des vaches par Firnalpeli plutôt que gravir les pentes escarpées du Windegg.

Il est cependant possible que la situation fût un peu meilleure sur l' itinéraire emprunte par Lussy et quelques autres guides. Mais nos avis diffèrent quant aux difficultés de ces parcours. Je pense qu' il est malaisé, en montagne, de trouver d' em l' itinéraire le plus favorable, car il n' y a pas de chemins bien marqués.

Nous cheminions ainsi un peu à l' écart sur une pente caillouteuse conduisant à un petit lac, en commentant nos récentes prouesses.

Je rejoignis ensuite le groupe principal tandis qu' une petite troupe se dirigeait directement, avec le chef du cours, par le glacier et le col d' Urath, vers Steinalp au pied du Susten.

Le long du chemin, le forestier Herr, un ancien guide vigoureux, nous montrait comment choisir au mieux le sentier. Cela nous faciliterait les prochains passages.

Du petit lac, on se dirigea à gauche vers l' alpe de Vorbetli et la route du col du Susten. Celle-ci avait été prolongée par Napoléon, il y a 105 ans comme route stratégique, jusqu' au col et clans la vallée de Meien. Comme les piquets l' indi, une nouvelle route était prévue.

Nous l' avons suivie jusqu' à Steinalp où l'on nous accueillit confortablement dans une auberge agréable. Le chef du cours était arrive avec son groupe un quart d' heure avant nous. Madame Jossi, qui était montée de Meiringen avec sa fille Marie, nous avait préparé un bon repas qui nous parut excellent. Plus tard, les chefs nous inter-rogèrent chacun à son tour au sujet des différentes conditions rencontrées sur les glaciers, dans les rochers et sur la façon dont nous avions vaincu les obstacles. Chacun avait un problème à résoudre. J' étais le dernier. J' aurais pu répondre assez bien à toutes les autres questions posées aux porteurs, mais on me demanda: - Comment et pourquoi les crevasses se forment-elles dans les glaciers?

Je pensais que c' était dû au gel ou éventuellement à la suite de tremblements de terre. Mais cette réponse n' était pas satisfaisante. Après une petite discussion, le chef nous expliqua que les crevasses provenaient du mouvement constant des glaciers. Il nous décrivit très clairement les différents processus, les façons de vaincre les obstacles et de s' assurer. Il parla aussi de l' aveuglement dû à la neige et comment le soigner par des compresses de thé noir, d' eau légèrement salée, d' infusion de camomille ou de lait tiède allongé d' eau.

Par son discours, le chef du cours se révélait ne pas être un novice dans les choses de la montagne, mais au contraire un vieux routinier d' une grande expérience. Il ajouta qu' un guide doit jouir d' une bonne santé et posséder vigueur, calme et prudence afin de conduire les touristes à travers les dangers de la montagne. Il doit savoir aussi estimer les capacités des touristes qui lui sont confiés avant de leur proposer des tournées difficiles. Pour ce faire, il leur proposera des excursions assez faciles au cours desquelles il sera à même de juger de leurs performances.

Le chef des guides remercia son collègue de ses explications très instructives. Puis il déballa un volatile qu' il avait, en bon chasseur, tué lui-même et nous lui fîmes honneur durant l' agréable entretien qui suivit.

J' aurais volontiers prononcé quelques mots, mais ne sachant pas comment m' y prendre, je restai silencieux en buvant avec plaisir mon café noir et en tirant sur mon cigare.

Mardi 13 octobre. La pluie tomba à verse toute la nuit, mais cela n' améliora pas le temps. Le lendemain, un vent violent soufflait des averses de neige sur le glacier de Steinberg, ce qui retarda notre départ. Un coin de ciel bleu apparut à travers le brouillard vers 8 heures. En raison de la violence du vent, les guides expérimentés prévoyaient une journée partiellement dégagée.

Le départ fut alors décidé sur-le-champ; chacun fut libre de choisir son itinéraire, soit par Sustenlimmi, soit par le col.

M. Biehli prit la direction du groupe du Sustenlimmi et M. Lussy se chargea de l' autre. Le col fut donc choisi par I' aîné des guides. Je me ralliai à la majorité pour le Sustenlimmi. Notre route nous conduisit vers le glacier de Steinlimmi que nous devions longer, puis vers le Thierberghorn. A gauche, un rocher appelé Bockberg, était complètement entouré par le glacier. Sur l' alpe de Stein, au-dessous du glacier, nous avons trouve quantité d' artémises dont nous avons garni nos chapeaux. Le chef du cours nous apprit que ces plantes récoltées et séchées donnaient une infusion aux vertus thérapeutiques.

Un guide affirma qu' une décoction de ce prétendu vermouth était très amère. Autrefois, les personnes pieuses en buvaient à certaines fêtes, mélange à du vin. Küster prit la tête du groupe pour la montée au Thierberg. Puis, un peu plus loin, ce fut le tour du jeune Hess. Son allure était plus rapide et je préférais celle de Küster pour une longue grimpée.

Dix heures. Au Sustenlimmi, le vent glacial soufflait fortement. C' était même tempétueux par moments, en alternance avec les percées de soleil à travers les nuages ou le brouillard.

Nous sommes arrivés à une arête rocheuse escarpée dont l' autre côté formait une paroi verticale jusqu' au glacier. Nous avons tourné à droite, là où la paroi de neige montait le plus haut. A ce moment précis, un coup de vent emporta mon chapeau qui vola par-dessus l' arête. Le chef du cours et deux de ses adjoints progressèrent en droite ligne sur la face que nous considérions comme infranchissable, dans la direction où avait disparu mon chapeau. A mon étonnement, ils avaient l' air de connaître un chemin par là. Mais ils n' ont pas trouvé le chapeau qui avait dû être emporté par un tourbillon; je ne le revis plus et me couvris la tête d' un mouchoir.

Je suivis le chef et ses compagnons dans le but de m' instruire. Les trois hommes descendirent tout droit à travers le glacier et ses crevasses assez enneigées. Je marchais rapidement derrière eux afin de pouvoir appeler à l' aide, si nécessaire. Je n' étais, en effet, pas encordé. Tout à coup, ils s' arrêtèrent; ils n' étaient plus que deux.

Le troisième avait, à son tour, perdu son chapeau dans une crevasse et le chef était parti à sa recherche. Je n' étais plus seul à créer un incident de ce genre. Je fus heureux de voir ses efforts couronnés de succès et tout rentra dans l' ordre.

Nous sommes rapidement descendus au pied du glacier. Nous avons alors oblique un peu à droite et dégringolé un éboulis herbeux pour atteindre la nouvelle cabane du glacier de Kahlen. Le chef du cours démontra à nouveau son habileté dans la descente. Les deux autres et moi-même ne pouvions presque pas le suivre. Christen pensait qu' il n' était pas possible de soutenir une telle allure avec n' importe qui.

Le chef fit encore une glissade sur l' herbe que je n' imitai pas. Nous sommes arrivés à la cabane à une heure.

Elle nous parut très confortable, quoique trop petite pour nous accueillir tous. A l' appel, nous étions tous là et plus ou moins en bonne forme.

Le chef du cours s' était éraflé trois doigts. Mais il refusa le pansement que nous lui proposions. Le cours pour samaritains prévoyait pourtant l' arrêt rapide des écoulements du sang, élément noble du corps humain dont le remplacement était très difficile. Mais le chef ne montra pas d' inquiétude et préconisa, pour les petites hémorragies, un simple tamponnement avec un peu de neige. Sepp Kuster, qui saignait passablement à une oreille, fut traité de la même façon. Il était tombé dans une crevasse et le frottement de la corde lui avait blessé quelque peu l' oreille. Ces petits incidents n' étaient pas suffisants pour entamer notre bonne humeur. Fritz avait découvert, en cours de route, un beau caillou où brillaient quelques diamants, ainsi que nous le pensions. On nous affirma que c' était de la calcite sur laquelle s' étaient développés de jolis cristaux. Selon l' usage, nous avons signé le registre et nous eûmes une pensée pour l' au groupe.

Le chef du cours prononça ensuite quelques mots sur l' ordre à maintenir dans une cabane. Le Le cours de guides d' Engelberg, au-dessous du Schlossberg.

Club alpin consent de gros sacrifices à la construction de cabanes prévues pour le bien-être et la sauvegarde des touristes. C' est leur but, et l' ordre doit y régner. L' amabilité est aussi de rigueur avec les autres sociétés ou groupes que l'on peut y rencontrer et également vis-à-vis des personnes voyageant sans guide.

Un guide observa l' existence de deux classes de touristes refusant l' aide de leur corporation, l' une se comportant avec courtoisie, l' autre beaucoup moins et dédaignant les guides.

On parla ensuite de l' homologation dans le livret du guide des excursions, des certificats et des remontrances éventuelles. Durrer montra le sien. Ces inscriptions sont habituellement assez brèves. Le chef lut: « Content - content - content - rien à signaler - très satisfait. » Ah! voici le témoignage d' une dame: « J' ai trouvé en M. Durrer un homme très aimable » lut-il ensuite, puis il referma le livre. Il ajouta qu' un guide ne pouvait espérer plus d' éloges. Je demandai à Durrer le nom et rage de la dame. Parmi les nombreux autres témoignages du même genre, il ne se souvenait pas de celui-ci.

On s' orienta au moyen de la carte que Durrer avait prise avec lui. On devait se trouver sur le canton d' Uri.

M. Durrer parla alors d' une grotte magnifique se trouvant à peu de distance de l' alpe de Tannen. Elle s' appelle Vickenloch. Près de son entrée, on jouit d' un coup d' œil prestigieux sur Engelberg. On peut ramper pendant quatre heures dans cette caverne avant d' en atteindre le fond. On s' y tient tantôt debout, tantôt courbé, tantôt encordé. Elle possède de beaux passages dans le rocher et une bonne aération.

Nous étions étonnés de notre ignorance à son sujet, et certains guides, connaissant la région assez bien, en furent dépités. L' un d' eux se risqua à demander la longueur de la grotte. M. Durrer lui répondit qu' il l' avait parcourue sur 415 mètres. Le guide demanda s' il s' était faufilé par-dessus ou par-dessous ce rocher qui rétrécit fortement le couloir. En effet, il y avait là un passage par lequel un homme pouvait ramper, mais Durrer ne s' en souvenait plus très bien.

Après le casse-croûte, on se décida à partir. Un camarade et moi, nous fûmes chargés de nettoyer la cabane. Comme nous n' avions trouvé aucun balai malgré nos recherches, il ne nous restait plus qu' à expédier la poussière et les débris par un moyen ou par un autre.

Après la fermeture de la cabane, nous nous sommes dépêchés et avons rapidement rattrapé nos camarades. Le jeune Hess, qui tenait un bâton dans chaque main, fit une chute si remarquable qu' il brisa en trois morceaux le' manche du piolet qu' il avait emprunté.

Nous avions quitté la cabane à deux heures et quart. La descente se fit par un sentier à droite du glacier de Kahlen, puis de là à gauche par la vallée vers l' alpe de Gœschenen. Waser était parti en avant avec les cartes, ce qui nous empêchait de nommer avec plus de précision les endroits et les montagnes.

Trois heures et demie: arrivée à l' alpe de Gœschenen.

Nous nous sommes arrêtés à l' hôtel Dammafirn pour nous regrouper. En comparaison des conditions d' Engelberg, cette maison était peu avenante et, de plus, fermée.

Le président de la commune n' avait pas été averti de notre arrivée. C' est pourquoi nous n' avions pas été officiellement accueillis.

Bientôt, le chef du cours et Küster nous dépassèrent. Un guide dit: — Ils partent en avant sans attendre que tout le monde soit là! Nous ne les avons revus qu' à Wassen lorsqu' ils arrivèrent à sept heures et demie.

Le chemin de la vallée de Gœschenen est assez long, mais facile. Au fond de celle-ci s' étendent de nombreuses tourbières pleines d' eau et même les prairies semblent très humides. Du petit hameau, la vue est vraiment magnifique sur les glaciers de Damma et de Kahlen. Le jeune Hans admira la vallée mais n' aurait pas voulu y demeurer l' hiver parce que le bois de chauffage manquait autour des maisons. Le panorama s' étendait jusqu' au Dammastock et au Rhonenstock. Le glacier de Damma descendait même jusqu' à proximité de l' hôtel et du « village ».

Christen se fit verser un cognac à l' auberge de l' Ochsen. On lui demanda 30 centimes, ce qui lui parut cher. Mais il en eut pour son argent car il crut que cette boisson l' avait enivré quelque peu. En effet, voyant un mazot incliné par le poids de la neige ou l' avalanche, il en conclut qu' il était saoul.

Nous avons quitté l' alpe de Gœschenen à quatre heures moins un quart. En progressant rapidement vers Gœschenen, nous apercevions ici et là des piquets ornés de petits fanions déchirés, placés là pour indiquer l' emplacement du chemin par forte chute de neige. Nous parlions peu. Nous espérions rattraper le chef du cours et Küster, mais en vain. A notre gauche, un ruisseau qui cascadait à travers les pierres attira temporairement.notre attention.

Nous pensions qu' il descendait du vallon de Voralp où se trouve une cabane du Club alpin, et cela nous fut confirmé un peu plus bas par un indicateur de direction. De temps à autre, dans cette vallée quelque peu déserte en raison de la saison tardive, nous croisions quelques chèvres d' une race au port assez lourd, particulière à cet endroit. Elle est reconnaissable à ses longs poils blanchâtres, à son cou noir et à ses grosses D' après les tétines, dit Christen, elles ne doivent plus donner beaucoup de lait!

Plus nous avancions dans la vallée, plus nous rencontrions des maisons et des étables dispersées. Finalement, le chemin sembla nous conduire directement dans le torrent au fond d' un ravin ef- frayant. Mais un pont de bois, audacieusement accroché au rocher et à une pile centrale, nous permit de passer sur l' autre rive où se trouve la bifurcation de chemin menant vers le vallo de Voralp.

Je me demandai si ce pont était pres e aussi haut que celui entre Kerns et Flüeli, considéré comme le pont le plus élevé de Suisse. En regardant l' eau, la profondeur donnait le vertige et le pont était construit de façon intéressante, même si la technique utilisée se révélait assez grossière.

Je remarquai de l' autre côté du pont u e petite chapelle dont l' architecture attira mon attention. Au contraire des nôtres, qui sont élancées t étroites, celle-ci était assez large et peu profonde. Je regardai rapidement à travers la grille l' i age du saint qu' elle contenait. C' était un évêque avec son bâton et trois noix dorées dessus. C' est saint Nicolas, dit Felder, et nous allons bientôt rencontrer les trois jeunes filles qu' il doit doter!

Nous avons franchi, sur une courte distance, deux ponts traversant le torrent. Puis la contrée devint plus accueillante, les prairies offraient un vert agréable à l' œil, les maisons et les domaines se faisaient plus cossus. En approchant du village, nous voyions les gens travailler aux champs, récoltant les pommes de terre, épandant le fumier, etc.

Trois jolies filles de l' endroit étaient occupées à ces travaux à quelque distance des habitations. Je les nommai les Trois Grâces, puisque le chef du cours avait cité ces trois demoiselles dans les points importants de la théorie de la veille, disant que deux d' entre elles étaient simplement jolies, et la troisième vraiment très belle.

A leurs vêtements, Jakob conclut qu' elles ne s' occupaient pas exclusivement du fumier, mais également d' hôtellerie.

Nous avons atteint Gœschenen à 5 heures 30 et demandé en vain des nouvelles de Küster et de son compagnon. Christen et les retardataires nous 1 1 Lesguidesd' Engelberg ù vers 1904. Au milieu, C. Küster.

ayant rejoints, nous avons bu une bière en souhaitant le beau temps pour le lendemain. Nous sommes allés tranquillement jusqu' à Wassen où nous sommes arrivés vers 6 heures 30. Nous avons été accueillis par le quartier-maître et loges à l' Och où le souper était déjà prêt et la table proprement mise. La soupe fut appréciée pour sa qualité. et sa quantité. Quant à la viande, la brave hôtesse avait plutôt prévu des portions pour demoiselles de pensionnat que pour des guides de montagne affamés. A ce propos, Gottlieb, l' aubergiste de chez nous, prépare habituellement une nourriture abondante et épicée, afin que les gens boivent beaucoup, ce qui augmente son bénéfice.

Cette ruse ne semble pas connue à l' Ochsen mais l'on s' y trouve bien aussi. Nous étions satisfaits de notre belle journée, du temps qui s' était arrangé et nous échangions nos impressions.

Mais nos camarades qui avaient emprunté le col du Susten faisaient des mystères. De leurs paroles, il ressortait qu' ils avaient eu aussi de bons moments. Cela fut même franchement gai à l' Alpenrösli à Meiental. Ils faisaient allusion à une fille, une vache, une soupe, des cartes illustrées et ils en riaient sous cape.

Après le repas, la direction du cours fixa le départ au lendemain matin à 6 heures et déclara qu' en raison de la fatigue de cette journée, la théorie du soir serait supprimée. Il mentionna briève- ment les événements les plus intéressants et nous souhaita une bonne nuit.

Pendant ce temps, un homme s' était assis dans un coin de la salle; il désirait jouer quelques airs à l' harmonium pour notre plaisir. Bientôt la salle s' anima. Je voulais m' éclipser et aller dormir, mais le chef des guides ordonna la participation de chacun. Je suivis le mouvement, mais cela me gênait de me disputer les mêmes filles que les guides, d' autant plus qu' elles semblaient préférer danser avec les jeunes qu' avec les guides barbus. Nous avons dansé, Christen et moi, presque toute la soirée avec Elise qui était agréable et avait de la conversation. Je m' aperçus bientôt de sa préférence pour moi et l' attribuai à mes dons de danseur.

Mais elle dut nous quitter pour répondre à l' ap pressant du chef du cours, qui se montra tendre et entreprenant avec elle. Je remarquais qu' elle désirait s' en aller, ce qu' elle fit après lui avoir accordé une danse. Elle me revint rapidement et insista pour me revoir par la suite. Devenu très gai, le chefdu cours dansait avec d' autres filles pour oublier Elise.

Soudain le chef des guides s' écria: Voulez-vous vraiment danser jusqu' au matin? Il est deux heures et demie et grand temps d' aller dormir! Cela nous incita à prendre un peu de repos. Je me promenai avec Elise encore une bonne heure dans fair frais de la rue, puis allai me coucher.

A 5 heures, on nous réveilla. Je fus le dernier au petit déjeuner et n' obtins rien d' autre qu' une demi-tasse de café noir. Il n' y avait plus de lait. Les autres n' en avaient guère reçu davantage et étaient prêts à partir. Il était 6 heures 30.

Le chemin conduisant à la vallée de Gorner était mauvais et pierreux. Je trébuchais fréquemment, mais il n' y eut pas de sérieux incidents.

A 8 heures, nous sommes arrivés tout au fond de la vallée de Gorner. Là se trouve la prise d' eau de l' usine électrique de Gurtnellen. Le chemin montait ensuite lentement et très agréablement. Cette grimpée nous fit quelque peu transpirer, malgré notre allure modérée. Je n' avais pourtant pas bu de bière avant le départ. Je n' arrivais pas à m' ex la raison de cette transpiration. Nous nous sommes arrêtés à peu près au milieu de la montée pour la pause du déjeuner.

Le chef du cours expliqua que les guides de l' Oberland bernois avaient coutume de déjeuner à des endroits précis, peu importe le temps qu' il fallait pour y arriver. C' était une mauvaise habitude à ne pas suivre; il valait mieux manger quelque chose toutes les deux ou trois heures afin de conserver sa forme et ses capacités. On continua après s' être restaurés convenablement et avoir étanché temporairement sa soif. L' ascension se fit plus rude. En atteignant la neige, il nous fut conseillé de porter des lunettes de soleil très sombres. Celles que je portais, de couleur bleue, n' étaient pas appropriées aux glaciers.

Nous avons pris le chemin entre le Zwächten-stock et le Schneehühnerstock. C' était une pente de neige étroite et raide s' élevant jusqu' à l' arête. Je craignais un danger d' avalanches. Mais on m' assura que ce n' était pas si dangereux que cela à cette saison. Il fallut à nouveau grimper à gauche dans les rochers. Je préférais cela. Presque au sommet, nous nous sommes faufilés dans ce qu' on appelle une cheminée. Christen qualifia cet endroit de très difficile. Nous nous sommes reposés ensuite sur l' arête, près du névé de Glatten. On nous photographia encordés les uns derrière les autres. Puis on nous laissa libres de nous rendre directement à la Schlossberglücke ou d' entreprendre encore quelque chose. A nous les jeunes, on recommanda l' ascension du Grand Spannort et le chefdu cours nous accompagna.

Arnold et moi, nous ne voulions faire que l' as du Petit Spannort, mais nous avons renoncé à cette tentative, car les rochers étaient tout enneigés et couverts de glace. Pendant ce temps, les autres avaient atteint la cime du Grand Spannort. Après un court arrêt, ils prirent le chemin du retour. En les observant, nous avons vu le chef et deux autres personnes tourner tout à coup à droite et entrer dans une cheminée. Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés, mais je les revis ensuite agrippés sur une arête de neige comme des araignées. De là, ils ont encore gravi un piton du Spannort.

Durrer et Christen, ce dernier sans chapeau ni capuchon, étaient à nouveau au pied du Grand Spannort. Je demandai ce qui était arrivé. Le chef du cours leur avait recommandé de mettre le chapeau dans le sac et de relever le capuchon en raison de la violence du vent au-dessus de 3000 mètres. Comme il transportait l' appareil de photo, Christen n' avait plus de place dans son sac et avait place son chapeau sous un caillou au sommet du plus haut rocher où il l' avait malheureusement oublié. J' allai le chercher en vingt minutes pour un franc de récompense. De ma vie, je n' ai jamais gagné cette somme aussi vite et aussi aisément.

Nous nous sommes ensuite rapidement rendus à la Schlossberglücke, puis à la cabane. Le thé avait été prépare par les premiers arrivés et nous l' avons beaucoup apprécié. Lussy avait un bandeau autour de la the; cela nous aurait effrayés s' il n' avait conservé sa figure habituelle et sa bonne humeur. Aussi avons-nous conclu que son accident il avait été atteint au front par la chute d' une pierre - n' aurait pas de suite fâcheuse.

Puis quelqu'un cria: - Christen, sors l' appareil de ton sac pour photographier la cabane et notre groupe! Mais Christen n' était pas là et restait introuvable. En scrutant longuement l' horizon, nous l' avons enfin vu près de l' Alpenrösli, se dirigeant vers Niedersurenen, où une partie de nos camarades se rendaient également. D' autre part, le chef du cours n' était pas encore arrivé, ni ses deux compagnons.

Il était déjà plus de six heures et demie et nous les attendions depuis trois heures. Nous commencions à nous inquiéter. De plus, nous comptions encore recevoir quelques instructions du chef du cours. Au lieu de cela, les aînés parlaient de l' éventuel envoi d' une colonne de secours à la recherche des trois absents: trois guides devraient se diriger vers le col du Spannort et trois autres entreprendre l' ascension de la Schlossberglücke. Dans chaque direction, un homme de liaison de- L' ancienne rue villageoise rf Engel berg, à la fin du siècle dernier. A droite, un angle de la buvette « Bierlialp ». Tiré de: « Vieil Engelberg » de Fritz Hess. Edition Josef von Matt, Stans.

vrait rester mi-chemin pour transmettre les signaux à la cabane. Il commençait déjà à faire sombre. Les visages devenaient graves. Cette absence imprévue restait inexpliquée. On emballait déjà thé et provisions et le départ allait être donne lorsque, enfin, nos trois gaillards, que l' ascension de l' Adlerspitze avait retardés, furent aperçus au-dessous de la Schlossberglücke. Ils arrivèrent rapidement à la cabane. De nouveau, un piolet avait été cassé et perdu. A part cela, tout allait bien. Nous descendîmes en hâte dans le crépuscule par le Geissrücken. Cette arête étroite m' ap anguleuse en maints endroits. A gauche et à droite, la pente était très raide et je n' y retournerais pas volontiers de nuit. Mon pantalon en souffrit quelque peu. D' ailleurs, cette descente, ce retour tardif, cette promenade aventureuse m' avaient énervé et m' enlevèrent momentanément mes bonnes impressions.

Nous avons retrouvé Christen à Niedersurenen. Il avait manqué la cabane et craignait de ne pas savoir la trouver lorsqu' il devrait y retourner.

Nous nous sommes ensuite rendus de Herrenrüti à Engelberg au moyen des breaks que nous avions commandés et nous y sommes arrivés à 8 heures, bouclant ainsi notre tour.

Le lendemain matin à 9 heures, nous nous sommes retrouvés dans la salle du Club alpin. Le chef de la police de Sarnen était là pour assister à l' exa final qui, d' ailleurs, n' eut pas lieu. La direction du cours releva la bonne impression générale des aptitudes pratiques et des capacités des guides d' Engelberg. On avait un peu négligé la lecture des cartes en raison des conditions météorologiques défavorables et du manque de temps. Mais n' importe quel guide, ayant suivi avec succès l' école primaire, était censé savoir se débrouiller avec les cartes. Les courbes de niveau indiquaient l' altitude. La raideur des pentes se lisait en fonction de leur écartement. Les ombres les plus foncées désignaient les rochers et les points minuscules les éboulis recouverts de grosses pierres. D' au encore représentaient la forêt.

Le chef des guides remarqua qu' une boussole était le complément indispensable d' une carte.

Dillier me dit alors: - Si le soleil brille, je repère les points cardinaux sans boussole. Et s' il y a du brouillard et que je ne vois pas mon chemin, la carte ne me sera guère utile.

Cette théorie sur les cartes ennuyait visiblement le chef de la police. Pour un peu, il aurait même abondé dans le sens de Dillier.

Là-dessus, il appela la sommelière et commanda quelques litres de vin à ses frais. Il s' ensui une agréable fête d' adieu. La direction du cours promit ensuite au chef de la police de lui envoyer son rapport et ses propositions pour la remise des brevets de guide.

Traduit de l' allemand par Cyril Aubert

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