Face nord du Fletschhorn, 3996 m

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

TROISIÈME ASCENSION, PREMIÈRE DE LA VOIE DES VIENNOIS PAR ERICH VANIS, VIENNE

Avec 2 illustrations ( 92, 93 ) Des milliers de voyageurs franchissent bon an mal an le col du Simplon. Des milliers lèvent les yeux vers l' éclatante muraille de neige, de glace et de rocher qui paraît s' élever directement au-dessus des forêts de mélèzes. Les uns en conçoivent autant d' effroi que les autres d' admiration. Pourtant, bien que cette paroi s' offre comme peu d' autres aux regards de la foule, elle n' a séduit jusqu' ici que bien peu d' alpinistes.

Le 25 juillet 1927, E.R. Blanchet et ses guides Oskar Supersaxo et Kaspar Mooser réalisaient la première ascension du versant nord du Fletschhorn. La muraille, haute de 800 m, leur demanda seulement cinq heures et demie d' efforts, alors qu' il en avait fallu six de Simplon-Village jusqu' à l' attaque. La deuxième ascension fut réussie le 21 juillet 1948 seulement, par le Dr Hans Oertli et le guide Alexandre Taugwalder. Eux aussi partirent de Simplon-Village, mais leur voie d' ap décrivait un grand arc par la Rossbodenalp, le P. 2669 m, le Griesserengletscher et la brèche 3012 m, pour atteindre la vaste terrasse de névé du Rossbodengletscher. Dans la paroi, ils suivirent à peu près l' itinéraire des premiers. Pour la partie médiane seulement ils empruntèrent une côte rocheuse à droite de la voie Blanchet. En cet endroit leurs prédécesseurs avaient suivi une coulisse présentant pas mal de dangers objectifs. La deuxième ascension prit sept heures, la course entière vingt, avec le retour à Simplon-Village par le Breitlaubgrat. La troisième équipe qui aborda cette muraille, c' est la notre. Elle était forte de sept grimpeurs appartenant au groupe d' alpinisme de l' ÖTK, de Vienne.

La raison qui explique l' espacement de ces ascensions dans le temps, c' est d' abord la longueur de la course. En fait il s' agit de s' élever d' une traite de la région des forêts à celle des 4000. Pas d' abri où passer la nuit entre deux. Autre motif: le Fletschhorn n' est plus un 4000! Depuis la nouvelle mensuration de la Pierre du Niton, ce bloc erratique du golfe de Genève qui sert de base à toutes les mensurations des cartographes pour la Suisse, les sommets de la Confédération ont perdu 3,26 m en même temps que la pierre passait de 376,86 m à 373,60 m. Le Piz Zupo ( 4002 m ) et le Fletschhorn ( 4001 m ), culminant à la limite des 4000 m, ont été de ce fait déclassés. La nouvelle carte de la Suisse accorde au Fletschhorn 3996 m. Il s' en faut de quatre bons mètres qu' il n' atteigne le chiffre fatidique. Le voilà considéré par beaucoup comme un sommet de deuxième ordre. S' en porte-t-il plus mal?

Tandis que nous montions le versant italien du Simplon, venant du lac de Come, nous nous demandions si nous ferions notre base de l' hôtel de Simplon-village, ou d' Eggen, ou de l' alpe de Rossboden. Cette dernière l' emporta: d' abord par fidélité à la bonne vieille tradition du vagabondage alpin; ensuite pour des raisons budgétaires; enfin pour gagner une heure de chemin: raison décisive. Nous trouvâmes là à nous loger dans le foin au-dessus d' une écurie, où nous pûmes tout à loisir écouter le crépitement de la pluie. D' autres bruits se faisaient entendre au-dessous de nous. Contre le carillonnement des vaches, nous pouvions nous prémunir en bourrant les sonnailles de papier. Mais les autres bruits caractéristiques de l' étable nous laissaient sans défense. Us pénétraient, en compagnie d' odeurs diverses, par les fentes du plancher. Ce n' était rien toutefois en comparaison des chèvres. Elles pénétraient sans la moindre gêne dans notre logis et nous avions fort à faire à protéger contre leurs dents nos matelas de foin, sous nos sacs de couchage. Cette idylle dura trois jours. Une orgie de lait succédait à l' autre. Entre temps nous considérions avec des mines allongées la lente transformation de l' alpe en un marécage infect.

Dans la nuit du 16 au 17 juillet le temps s' éclaircit peu à peu. A 1 h. 30 déjà nous sommes en route: les jours précédents nous ont purgés de toute envie de dormir, et d' autre part la course promet d' être longue. En outre le temps s' est remis trop vite pour nous inspirer confiance. Une lampe frontale et une lanterne à bougie éclairent notre chemin: c' est peu pour sept hommes! Toutefois nous gagnons rapidement de l' altitude et à 4 heures déjà nous sommes à la selle 3012 m.

Les premiers rayons du soleil empourprent la muraille, tandis que nous étudions notre voie d' ascension. La route Blanchet, qui attaque la partie inférieure à gauche, et plus haut s' incurve à droite, en direction du sommet, traverse une zone rocheuse assez longue, couverte de neige poudreuse. Nous finissons par décider de prendre à droite par une voie nouvelle, entièrement de glace.

L' inclinaison est modérée dans les trois cents premiers mètres, avec des conditions de neige si favorables que nous sommes presque déçus. Karli Mach et sa cordée, qui font la trace sur ce parcours, mettent à peine une heure pour en venir à bout. Puis ils se dirigent franchement à droite. Un îlot rocheux s' offre pour la halte du petit déjeuner. Il sort du névé comme la poupe d' un vaisseau, sur plusieurs mètres, invitant à prendre place commodément sur sa plage bien horizontale. Nous y grimpons à notre tour: une vraie loge de théâtre. L' alpe de Rossboden se fait voir 1500 m plus bas. Notre pensée va aux bergers qui nous ont reçus avec tant d' hospitalité, et au bétail un peu familier, à vrai dire! Nous gardons un souvenir qui nous le rappellera plus d' une fois au cours de la journée: nous puons tous la chèvre.Vêtements, équipement, tout, jusqu' à nous-mêmes, est imprégné de cette odeur alpestre.

Plus bas encore nous épions la route du Simplon. Par moments les chromes ou les glaces des voitures lancent des éclairs; ou bien la trompe d' une auto postale vient se mêler aux bruits qui montent de l' Alpe. Nous suivons le car jusqu' au passage du col, où il disparaît de notre vue, plongeant vers les brumes du Rhône. Les montagnes de l' Oberland bernois nous saluent de l' autre côté de la vallée. Une ligne horizontale comme tirée à la règle marque l' altitude de la neige tombée pendant les jours de mauvais temps. Pour la photo, c' est branle-bas: l' obturateur mitraille. Juste le genre de luminosité que doit bénir l' industrie internationale du film!

Haut dans la muraille, mais à bonne distance à gauche, une seconde île rocheuse nous fait signe. En considération de la halte délicieuse que nous venons de faire, nous la choisissons pour notre prochain but, dans l' espoir qu' elle offrira une même oasis. Nous prenons la tête, le Dr Heinz Regele et moi-même. Au début la neige est encore profonde; mais tandis que la pente se redresse, la couverture neigeuse se fait de plus en plus mince.Vient le moment où il faut tailler et s' assurer à des pitons à glace. Ce sont d' abord de courts espaces nus entre lesquels on trouve encore quelques taches neigeuses autorisant la marche avec les seuls crampons. 100 m plus haut, c' est décidément le règne du piolet. Je frappe comme un possédé la glace vitreuse et cassante, en me répétant: « Quatre ou cinq longueurs plus haut, vers ces rochers, Egbert me relaye! ». Pourquoi ménager mes forces? 100, 50, 30, puis 10 marches encore, et je prends pied enfin sur le bloc de pierre... Il offre de la place pour deux personnes au plus!

Or quand je veux faire passer Egbert en tête, je le vois blême, le visage creusé. Il se sent peu bien et souffre depuis des heures de crampes d' estomac. Je regarde vers le haut. La pente, très raide jusqu' ici, devient encore plus abrupte là où se marque un bombement de glace. Si quelqu'un pouvait prendre ici la relève, ce serait bien Egbert Eidher, mon « poulain ». A défaut de lui, il me faut garder la tête. Eggi est d' ailleurs à ce point hors de forme qu' il demande à s' attacher à notre cordée.

Du bloc rocheux, une route assez bien marquée s' élève directement. En cordée de quatre nous y grimpons sur cinquante mètres environ. Sur la première longueur on peut risquer encore quelques pas en crampons entre les marches taillées. Ensuite, c' est trop osé. Deux fois de suite mes crampons dérapent. Deux fois je me tiens, pendant quelques secondes, d' une main au piolet dont le bec entame à peine la glace, de l' autre à un piton qui mord de quelques millimètres seulement. Quelques secondes où le sang s' arrête dans mes veines, où mon cœur est comme une pierre. Puis les deux pointes antérieures des crampons parviennent à prendre appui. Dans cette position qui me donne vite la crampe, je taille en hâte une marche où je reprends enfin mon souffle et mes esprits. A partir de ce moment, je ne tenterai plus aucun subterfuge et taillerai courageusement marche sur marche.

En approchant du bombement, à deux longueurs de corde, nous constatons qu' il ne peut être forcé directement, si ce n' est par tout un travail de pitonnage et l' emploi d' étriers. Une coulisse en forme de Z permet seule une progression par les moyens traditionnels. Franchissant une rimaye, nous grimpons obliquement à gauche dans une rainure abrupte du névé, que surplombe un banc de séracs. Mon plan est de monter jusqu' à l' aplomb des séracs, puis de traverser à droite par une rampe très inclinée, gagnant ainsi la zone où cessent les surplombs. Cette rampe se trouve presque au-dessus du bombement de glace, et conduit au pied de la pente moins raide du sommet. Ce passage fut en vérité une manière raffinée de tourner la difficulté, un vrai tour de passe-passe. Il y eut là quelques longueurs de corde réellement épineuses. L' inclinaison, dès la moitié de la paroi, avait été, je présume, de 50 puis de 60 degrés. Elle devait atteindre ici jusqu' à 70 degrés. Dans le rocher, c' est déjà raide. Sur la glace, cela paraît proche de la verticale. Les marches pour les pieds ne suffisaient plus, tant le corps était repoussé vers le vide. Il fallut tailler des prises de main.

La traversée par la rampe était fort éprouvante par son exposition. Nous la baptisâmes « traversée sur les nerfs ». Immédiatement sous mes pieds, les séracs étaient coupés à pic, et j' apercevais au-delà, dans la profondeur, Günther Godai, qui fermait la marche. Il se trouvait encore dans le collecteur des débris provenant de mon travail de taille. Chaque fois qu' un projectile l' atteignait, il bramait comme un animal qu' on martyrise, et son compagnon de cordée, Karli Mach, le réconfortait autant de fois en lui répétant, imperturbable: « Un Indien ignore la douleur! » Mais voici que mes bras commencent à menacer de refuser leur service. Je plante un piton de repos pour récupérer un peu. Pendant ce temps Heinz peut assurer Egbert, qui monte à son tour. Beaucoup trop rapidement à mon gré: le voilà au bout de ses trente mètres, et j' aurais grand besoin de continuer mon repos. Non. Il faut que mes bras reprennent mécaniquement leur fonction: une marche - une prise de main - une marche - encore une prise. Je ne compte plus par dizaines, mais par unités. Enfin la corde est au bout. Je plante mon piton de repos, fixe une cordelette de siège pour mon propre assurage. Heinz peut venir, et Wilfried en même temps rejoindre Egbert: comme une longue chenille, notre colonne de sept reprend sa reptation. Je suis content que notre benjamin - Günther, qui a dix-huit ans - soit enfin sorti de son collecteur. Il est précisément le seul à qui fasse défaut un casque de protection. A la fin de notre dernière course - la paroi NE du Roseg - son « pot » a réalisé de vieux projets d' indépendance et s' est déroché sans crier gare.

Heinz, écarquillant à fond les jambes, s' évertue à gagner ma place. Comme tous mes camarades de courses, y compris Eggi, qui pourtant me dépasse de près d' une tête, il sacre contre mes marches exagérément espacées. Mais quiconque doit tailler apprend aussi à faire le grand écart: chaque degré épargné est une économie de temps et surtout de force. Parvenu sur mon perchoir aérien, Heinz s' occupe le plus tranquillement du monde à changer les objectifs de son Leica et à mitrailler. Je crains que bientôt toute cette belle optique ne se joigne aux éclats de glace qui dégringolent.

Tandis qu' il se livre à ses acrobaties photographiques, je reprends le combat contre la glace vitrifiée. Encore une longueur - des marches, des prises, des marches... Entre elles, je laisse souvent retomber mes bras épuisés. « Il te faudra laisser petit à petit l' alpinisme extrême à d' autres », m' a dit au début de l' été un camarade. Il y a dix ans, j' ai fait avec lui un joli nombre de parois glaciaires en Valais. Depuis ce temps, on a pu remarquer sur lui comme sur tant de choses les effets de notre petit « miracle économique autrichien ». Outre un commerce florissant et une voiture ultra-rapide, il a pu s' offrir un gentil petit ventre qui ne lui permet plus que des courses modestes. Il estime donc que moi, qui suis son aîné avec mes 32 ans, j' arrive au moment de faire une fin. Il parle de gloriole exagérée, me demande si je n' ai pas remarqué plus d' une fois que je retar-dais les jeunes de 18 à 25 ans. Dommage qu' il ne comprenne plus ce plaisir que j' ai à sentir un vide immense sous mes talons, à mener le combat jusqu' au dernier souffle. Un vrai alpiniste ne peut jamais facilement « faire une fin ». Ce sont les montagnes plutôt qui « rompent avec nous », elles qui nous font comprendre que nous devons nous rabattre sur un style de grimperie moins fougueux. Comment en vouloir au laïc, aux yeux duquel nous sommes des candidats au suicide, quand un ami, hier encore engagé dans notre aventure, ne lui accorde plus aujourd'hui qu' un sourire amusé« En aucun cas je ne veux être un poids pour mes jeunes camarades! » Mon piolet frappe la glace avec fureur. Une marche - une prise - une marche. J' ai enlevé cette longueur vivement: la crise de fatigue est surmontée.

La sortie de la paroi se fit par la pente peu inclinée du sommet Peu inclinée, du moins vue d' en bas. De près, elle accusait tout de même 50 degrés, mais ne comptait que trois longueurs. Une côte neigeuse y apparaissait, mince et peu sûre par endroits; mais les courtes glissades de tantôt étaient déjà oubliées et c' est d' un pas allègre que nous enlevâmes les derniers mètres à l' aide des seuls crampons. A 13 h. 30 exactement je perçais la corniche, qui surplombait d' un bon mètre. Un rétablissement, et je me laissai tomber, haletant, sur l' autre versant. Une minute plus tard, je trottais vers le sommet: notre trou dans la corniche se trouvait à trente mètres à peu près sous le point culminant et débouchait sur le plateau neigeux situé à l' ouest.

Il ne restait rien de la déception éprouvée dans la base de la paroi, trop peu inclinée, trop facile. Au contraire, je venais de réussir une de mes escalades glaciaires les plus difficiles, mais dépourvue de dangers objectifs. Nous avions dû ouvrir une voie nouvelle, et souhaitions qu' elle fut maintes fois répétée.

Un quart plus tard nous étions assis à l' abri du vent sur la pente SE du sommet, attendant l' arrivée de la dernière cordée. Heinz, comme à chaque halte, avait mis en batterie sur ses genoux son réchaud à essence et préparait du Nescafe. Après la deuxième ration, nous commençâmes à nous inquiéter. Etait-il arrive quelque chose à nos amis dans les dernières longueurs? Je me reprochais déjà de n' avoir taillé aucune marche dans la pente terminale. A la fin nous refîmes, Eggi et moi, le chemin du sommet pour tomber nez à nez avec nos trois retardataires. Ils paraissaient fatigués et quelque peu hors de course. Tout se passait donc comme si la muraille de glace avait éprouvé plus que moi ( le « vieux»nos amis Karli et Günther, et même Paul Pernitsch -qui, avec sa force d' ours, a déjà parcouru à vélo la moitié de l' Europe. Cette fois encore, je n' avais pas retardé les jeunes... Mais ce qui était retardé, du moins pour quelque temps, c' était le moment de « faire une fin».Adapté de l' allemand par E. Px. )

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