Face sud-est du Djebel Misht. «Bigwall» au sultanat d'Oman

LES ALPES 10/2001

Changement de décors

Quatre mois plus tard, tout a changé. J' ai en effet vu dans High, la revue britannique d' escalade, la photo d' une barre rocheuse et quelques lignes de texte qui m' ont aussitôt enflammé. C' est dans le sultanat d' Oman, au sud-est de la Péninsule arabique, que se trouve cette paroi, haute de près de 1200 mètres et large de plusieurs kilomètres. En 1979, trois guides du Dauphiné ont vaincu le pilier central en quatre semaines, utilisant des cordes fixes pour une partie de l' ascension. A mi-hauteur, un hélicoptère du sultan les a ravitaillés en eau et en vivres. Arrivés au sommet, c' est encore un hélicoptère qui les a recueillis pour les amener directement au palais, à Mascate, pour une audience. En 1993, le « French Pillar », après plusieurs tentatives de grimpeurs britanniques du lieu, a été répété en trois jours; mais sans hélicoptère, cette fois, pour ravitailler les grimpeurs assoiffés. Le compte rendu parle de mauvais rochers par endroits, de nombreuses traversées, de simple « scrambling » ( « crapahutage » ), mais aussi de magnifiques escalades dans un calcaire râpeux et d' excel qualité. En 1999, les deux Britanniques Tom Noris et Paul Ramsden ont réussi en un seul jour la paroi à droite du pilier, soit 22 longueurs de 60 mètres au moins, cotées E 2 5 C selon l' échelle anglaise, ou environ 7 dans l' échelle alpine. Ils lui donnèrent le nom de Eastern Promise ( Terre promise orientale ), la qualifiant de « superbe itinéraire sur de l' excellent calcaire, sans doute une des plus belles voies d' Arabie et, potentiellement, une classique mondiale en calcaire ».

La paroi sud du Djebel Misht, dans les dernières lueurs du soir Photo: Robert Bösch

SULTANAT D' OMAN

C' est avec tout cela que je parviens à enthousiasmer mon ami Röbi Bösch, de telle sorte que nous prenons l' avion janvier 2001,pour Oman.. " " .Sur place,nous nous mettons à la recherche du Djebel ( montagne ) Misht. Grâce aux milliards de dollars tirés du pétrole et investis par le sultan dans la modernisation, nous tombons sur un pays verdoyant dans lequel il n' y a que peu d' impôts et pas de crime. Le sultan s' offre certes des extravagances, comme un corps de joueurs de cornemuse montés sur des chameaux, mais entretient également un excellent réseau routier. A cela s' ajoutent des jardins partout, des fleurs et des arcs de triomphe qui le célèbrent, des villes, des hôtels et un système de santé qui fonctionne bien. Même les animaux profitent de la richesse: sur le pont d' une camionnette, nous voyons passer sept chameaux, manifestement satisfaits de ce mode de déplacement moderne, qui balancent leurs têtes comme des fleurs dans le vent.

A la recherche de la montagne

La seule chose que nous ne trouvons pas, ce sont des montagnes sur lesquelles nous puissions grimper. A voir les éboulis proches de la route et, à l' horizon, les montagnes en train d' en devenir, nous commençons sérieusement à douter de la capacité d' Oman d' offrir des escalades de classe mondiale. La tentative de trouver du calcaire compact dans les Emirats arabes unis tout proches capote sur le refus d' un douanier de nous ouvrir sa barrière, notre visa ne correspondant manifestement pas à sa conception. Le troisième jour, nous distinguons à l' hori

Pho to s: Ro be rt Bö sc h Une fois l' exploit accompli, une longue marche à pied nous attend pour retourner à la voiture L' architecture du hall d' entrée de l' hôtel rappelle les Mille et Une Nuits Au port de Muscat

zon, comme une sorte de mirage, une barre rocheuse qui grandit à notre approche. Simultanément, la qualité de la route se dégrade exponentiellement. Quelques traces de pneus nous permettent de traverser plusieurs oueds qu' à ce que les éboulis arrêtent définitivement notre véhicule tout terrain, à deux heures environ de marche de l' objet de nos recherches. La vue de la paroi est écrasante mais nous ne pouvons pas rester à cet endroit. Une idée de Röbi – lumineuse, comme la suite le montrera – nous fait monter nos tentes sur le versant de la descente du Djebel Misht, ce qui signifie près de 30 kilomètres supplémentaires sur des chemins poussiéreux et des éboulis.

Situation de départ

Deux jours plus tard, nous installons un confortable bivouac au pied de la paroi, vers ce que nous supposons être le début de l' itinéraire Eastern Promise. Nous avons des galettes de pain, du fromage fondu « La vache qui rit » version locale, une bouteille de Valpolicella, un feu et tantôt deux longueurs derrière nous, jusqu' à une vire. La ligne d' itinéraire, sur la photocopie de modeste qualité tirée de High, monte directement au sommet. Allons-

La route traverse un pays qui a sensiblement profité des milliards de dollars tirés du pétrole et investis par le sultan dans la modernisation « Al Bustan ». D' après les guides de voyage, c' est le meilleur hôtel de tout le Moyen Orient – notre périple se clôt en beauté!

Nous dressons notre camp quelque part sur le versant opposé de la montagne LES ALPES 10/2001

nous rencontrer un calcaire parfait? A quatre heures du matin, nous allumons encore un feu et déjeunons de fruits, d' eau et d' une barre d' aliment énergétique. Cette fois, c' est moi le haleur: j' ai donc 12 litres d' eau et une bonne quantité de quincaillerie à traîner dans le sac. Et les pensées se mettent à tourner en rond avec l' éternelle question qui revient:« Mais pourquoi donc est-ce que je fais tout ça ?» Et toujours l' idée séduisante:«Et s' il se passait quelque chose, maintenant, par exemple une corde endommagée ou une sérieuse colique – alors je pourrais continuer à dormir!... » Mais rien de cela ne se produit. La sueur coule en ruisseaux; le sac à dos est ma croix; le jeu de la douleur, ma thérapie, recommence une nouvelle fois.

La thérapie du sac à dos

Ma thérapie personnelle par le sac à dos est efficace contre les ennuis de la vie dite quotidienne. J' aime ce qui est au cœur de mon travail, c'est-à-dire la possibilité et le privilège d' utiliser les prouesses que le fantastique développement de la médecine 1 nous a offertes pour éliminer ou, tout au moins, rendre supportable, dans les situations sans issue, le désespoir et la douleur; j' aime communiquer mon enthousiasme, voir comment les autres y sont sensibles et comment il croît chez les jeunes qui sont aussi jeunes que je pense l' être moi-même. Lorsque l' étincelle ne prend pas, lorsque les heures sont comptées

L' énorme paroi du Djebel Misht, haute de 1200 mètres et large de plusieurs kilomètres; notre voie passe dans l' ombre, à droite du pilier central 1 N.D.L.R.: O. Oelz est médecin-chef du Service de médecin interne de l' Hôpital Triemli, à Zurich.

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et que tout ne se passe pas comme je l' entendais, lorsque quelque chose va de travers et que je retrouve le patient – que je nomme le samourale visage marqué par la douleur, je suis alors pris de rage puis de fatigue. Lourdes à porter sont l' inertie, l' absence de vision et l' indifférence de tous ceux qui ne font que gérer leur profession ou l' utilisent pour attirer l' attention, tout comme l' attitude des pouvoirs publics qui me fait sentir mon impuissance dans le système. Mais jamais mes colères et mes dépits ne se dissipent aussi vite que lorsqu' un sac à dos me scie les épaules, sur des rigoles de sueur faites d' eau et de Valpolicella. C' est justement maintenant que s' insinue dans ma tête la cantate de Bach, Ich will den Kreuzstab gerne tragen alors que mon sac-croix me tire vers le bas.

Itinéraire le long d' un rocher vierge

Röbi estime que l' itinéraire Eastern Promise monte tout droit à gauche. Il grimpe alors de 30 mètres puis la fissure disparaît. Là où elle aurait pu continuer, des arbustes croissent et l'«excellent calcaire » prévu est complètement pourri. Personne n' est passé par là, nous faisons marche arrière. Et si la voie, comme je le suggère, se trouvait plus à droite, comme la photocopie, maintenant dépliée, le laisse d' ailleurs penser? Ici, le calcaire est effectivement parfait et râpeux. Mais ici aussi, le terrain est inviolé: les « friends » tiennent mal et les fissures n' aiment pas les coinceurs. Il nous faut pourtant bien monter quelque part. Lorsque la corde de 60 mètres est complètement tirée, pas moyen pour Röbi d' installer un relais. Mais nous ne voulons pas tomber aussi bas. Et comme nous avons quelques gollots, mon compagnon se met au tamponnoir et au marteau pendant un quart d' heure. En montant, je me rends bien compte que le premier de cordée n' a pas intérêt à tomber ici. Il atterrirait sur un lit de fakir. Longueur après longueur, les dalles succèdent aux dalles, aux fissures, aux gorges et parfois même à un terrain où l'on peut presque marcher. Nous n' avons depuis longtemps plus besoin de la photocopie; nous sommes sur notre propre itinéraire. Le rocher est vierge et nous sommes les premiers à le toucher. Mais cette virginité reste farouche et n' accepte nos points de sécurité qu' avec beaucoup de réserve. Comme nous n' avons plus de gollots, il nous faut combiner et relier avec imagination tous les dispositifs possibles. Contents, heureux, nous conti-

De Misht isch gführt, paroi sud-est du Djebel Misht: 1200 mètres de haut, environ Pho to s:

Ro be rt B ös ch 30 longueurs, 2 pitons ( un dans la première et dans la dernière longueur ), difficulté 6a, TD+ LES ALPES 10/2001

nuons de grimper; dans mon dos, la croix vient de la main de Dieu lui-même, comme l' assure, dans ma tête, le texte de la cantate. Détachés du monde, nous nous mouvons dans notre propre univers. La réalité des gens d' en bas, dans leurs maisons blanches qui disparaissent de plus en plus de notre vue, et ne savent de toute manière rien de nous, est complètement autre – « a separate reality » – et le chemin pour y revenir est encore loin.

Crise

Lorsque la crise survient, le soleil a déjà tracé un grand arc derrière lui. Nous avons escaladé plus de la moitié de la paroi, mais ce n' est pas aujourd'hui que nous en sortirons. Nos réserves d' eau sont devenues très maigres. La paroi sommitale surplombante n' offre encore et toujours aucun point faible et, pour ce qui est des points d' assura, la situation ne s' est pas améliorée. Le visage de Röbi prend cette expression qui me rappelle la situation dans la paroi nord de l' Eiger, lors d' une chute de pierres, ou ces passages d' escalade difficiles, dans le Wadi Rum, où il n' était vraiment pas permis de tomber. Le retour semble inévitable. Mais c' est à Röbi de décider: en cas de chute, le rocher serait une vraie machine à écorcher. Quelle retraite affreuse ce serait, me dis-je à moi-même, que de devoir redescendre avec un compagnon blessé et ensanglanté. En plus, personne ne viendrait nous chercher ici. Et j' ajoute, pour Röbi: « Avec le sac, ce n' est pas vraiment un plaisir et je pourrais très bien vivre si nous rebrous-

Relais sur friends et coinceurs. Comme il n' est guère possible de poser des coinceurs ou des pitons, la moyenne est de deux à trois assurages intermédiaires par longueur Oswald Oelz et sa croix, un sac à dos lourd et pesant LES ALPES 10/2001 Une longue traversée laisse la voie libre aux 150 derniers mètres Nous trouvons un endroit agréable pour bivouaquer: une vire que nous baptisons « Thanks Allah ledge ». Grâce à un arbre mort, nous pouvons nous réchauffer au coin du feu jusque tard dans la nuit Pho to s:

Ro be rt Bö sc h LES ALPES 10/2001

sons chemin; nous sommes trop vieux pour mourir de soif. » Mais aussitôt me viennent à l' esprit les images de rappels interminables, de cordes coincées et l' aveu de la défaite. Nous serions assis, en bas, sentiments éteints, une fois de plus recalés par manque de courage. Ah! réussir serait tellement extraordinaire! Encore cent ou deux cents mètres, puis nous pourrions redescendre après avoir fait une grande paroi!

Pèlerinage et jeûne

Mes propos défaitistes éveillent de la résistance. « Bon, je fais encore une longueur » déclare Röbi – qui grimpe. Et continue de grimper. La crise est surmontée. Des villages d' un rouge pâle, au loin,tout en bas dans la vallée.. " " .La trace de condensation d' un avion, directement au-dessus de notre but – mais ce sont d' autres mondes. A la tombée de la nuit, Röbi découvre une vire, magnifiquement large; on y trouve même du bois, comme s' il avait été préparé pour nous. Nous la baptisons « Thanks Allah ledge ». Pour ce qui est du menu, c' est celui d' un pèlerin qui jeûne: une barre, une orange, deux gorgées d' eau. Chacun cherche à s' installer confortablement. Röbi tire de sa pharmacie BGA 2 une couverture argentée, jamais utilisée en vingt ans. Il m' offre de s' en recouvrir tous les deux. Non, je n' en ai pas besoin, j' ai assez chaud avec ma veste de pluie. Je me couche et entends Röbi remuer sous sa couverture. J' ai de plus en plus froid, je commence à grelotter. J' ou finalement ma fierté, rampe sous la couverture et bascule bientôt dans un sommeil agité; la lutte pour la couverture est menée sans coordination consciente.

Le menu du déjeuner est identique au souper de la veille, hormis le fait que les portions sont divisées par deux. Ce sont nos dernières réserves. Nous y ajoutons un anti-inflammatoire, car nos articulations vieillissantes protestent et réclament un peu de calme. Nous sommes par ailleurs stupéfaits d' avoir passé la nuit sur des « crottes de chèvres » car, nous semble-t-il, aucun animal sans ailes ne peut atteindre cet emplacement.

Ma « croix » est devenue plus légère. C' est bien, puisque nous traversons, cherchons et n' avançons pas. Il nous faut donc monter tout droit, là où un dièdre surplombant

2 BGA= « Bergsteiger-Gruppe Alpina » Du sommet, le regard erre sur le Western Hajar, un désert montagneux La voiture nous attend mille mètres en contrebas, dans l' un de ces oueds Pho to s:

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nous bouche la vue. Röbi affiche de nouveau un air préoccupé et nos gorges deviennent sèches. Le rocher est fait de coquillages. Des milliards d' entre eux, il y a des millions d' années, se sont rassemblés ici pour former une montagne sur laquelle nous puissions grimper. Ces coquillages forment aussi la plus belle longueur, un dièdre surplombant, comme dans la voie Excalibur des Wendenstöcke, mais avec un rocher meilleur, plus acéré. Les doigts saignent mais, pour une fois, les « friends » tiennent magnifiquement. Un relais confortable est installé sous ce qui est vraisemblablement le dernier rempart, le point d' interrogation qui nous préoccupe depuis hier. Quatre « friends » nous mettent en confiance. Mais l' inquiétude renaît: Röbi va-t-il réussir à passer? Il disparaît de ma vue... – silence. Puis j' entends des coups de marteau et encore des coups de marteau. Il ne veut pas d' une chute si près de la sortie – et moi je ne tiens pas à mourir de soif. Donc, il pose un gollot. La corde recommence à filer lentement. Tout à coup, j' entends Röbi crier de tous ses poumons: « Je vois nos tentes !» Toute inquiétude s' évanouit lorsque je le rejoins. Sa tête funèbre a disparu et le nom de la voie devient évident, De Misht isch gführt 3.

Le Western Hajar, un désert de roches et de montagnes qui s' étend à perte de vue avec, ça et là, des oasis et de petites agglomérations LES ALPES 10/2001

L' eau, ce bonheur

Enlever ses souliers, exposer ses pieds maltraités au soleil, encore une gorgée d' eau pour chacun, simplement rester assis là – le bonheur est de retour. Je remets toute notre ferraille dans le sac et j' y ajoute trois pierres, car je prends toujours des pierres de pareils sommets. Röbi m' offre de porter le sac, mais il n' a rien vu des pierres. Il me reste deux cordes. Marche après marche, je malmène mes qua-driceps complètement vidés en me poussant vers le bas et médite sur le fait que j' ai maintenant bientôt 58 ans. Pendant combien de temps vais-je encore pouvoir faire tout

Photo: Robert Bösch

cela? Comme toujours, Röbi est le plus rapide. Après trois heures de descente, il se retrouve sur le plat du désert et m' attend pour regagner nos tentes. En cherchant les lampes, il a vidé le sac et trouvé mes pierres. Avec une expression un brin particulière, il me déclare:«Tu n' avais pas pensé que j' ouvrirais le sac... ». Une heure plus tard, encore un nouveau bonheur: pouvoir boire autant d' eau que nous le voulons.

Nous voilà revenus sur Terre. a

3 N.D.L.R.: Jeu de mot sur « Misht ». Littéralement, en dialecte alémanique: « Le fumier est épandu »; au sens figuré: « L' affaire est faite; on ne revient pas en arrière. »

Traduit de l' allemand par Gil Stauffer

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