Grand-duc et aigle royal

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Alfred Flückiger, Birmensdorf

Où que l' homme pénètre, la nature en souffre. Elle est impitoyablement endommagée, salie, dérangée par le bruit, violentée et anéantie. Malheureusement.

Du grand-duc, de l' aigle royal,le roi de la nuit et le roi de tous les oiseaux, chassés depuis longtemps inflexiblement par l' homme, on ne rencontre plus chez nous que de très rares exemplaires.

Ils ne seront bientôt plus que des oiseaux de légendes, dans des cages de zoo, dans des livres, des films ou des musées. Le grand-duc est encore plus menacé que l' aigle royal. Quelle évolution tragique!

Puissent les efforts de la protection de la nature réussir par quelque moyen à préserver encore ces deux espèces, à les sauver de la chasse extermina-trice qu' on leur livre secrètement pour la seule raison qu' ils enlèvent peut-être une proie au fusil du chasseur. Que soient remerciés tous les ornithologues qui tentent d' élever des grands ducs pour les remettre ensuite en liberté. De premiers et timides essais, dans la vallée de la Töss et dans l' Albis, permettent tous les espoirs.

Les montagnes aussi, séjour recherché du grand-duc et de l' aigle royal, même dans leurs vallées les plus secrètes et les plus tranquilles, seront demain ou après-demain remplies de bruit et d' agitation par le flot massif des humains, par les exercices de tir militaire, le bang supersonique, le bourdonnement des avions de ligne, jour et nuit, par les téléphériques, les voitures, les hélicoptères, été comme hiver, par le bruit et le va-et-vient que fuient ces oiseaux très sauvages. Jusqu' à quand durera leur réjouissante joie de vivre, combien de temps pourront-ils encore élever leurs petits sans être dérangés? Plus très longtemps.

Incompréhensible! Depuis des temps immémoriaux, l' homme fait la guerre à l' animal; il l' extermine d' une manière insensée. Cela provient apparemment d' unefausse distinction entre animaux utiles et animaux nuisibles. Dans l' éco minutieuse de la nature, tout a une place bien déterminée La nature reste indivisible; l' un vit de l' autre; l' un vit par l' autre.

Le grand-duc est citoyen du monde. Il niche partout, préfère cependant les régions boisées et creusées de gorges rocheuses des montagnes de moyenne et de haute altitude. Une fois établi, il reste fidèle à son quartier toute sa vie, vingt à vingt-cinq ans.

Le grand-duc est un maître savoureux en matière de grimaces. Il peut se composer de nombreux visages, des visages qu' il ne cesse de modifier. Mobiles et énigmatiques l' œil! Il change de mine par habitude, en signe de vie ou de souffrance. Il est toujours tendu et sur ses gardes. Ce n' est que lorsqu' il dort qu' il est en paix avec son entourage.

Il peut paraître bourru, très souvent même hargneux, méchant, soufflant du bec, agressif, et prêt à l' attaque. Mais finalement, il se montre avant tout réfléchi et philosophiquement éclairé: un grand-père à lunettes. Il ne lui manque plus que la plume sur l' oreille. Il mime un calme inébranlable et le mépris du monde. Par cela même il symbolise la sagesse. Dans un cas comme dans l' autre, il nous offre toujours une figure d' oiseau d' une attirante beauté.

La tête, d' un rond presque parfait, aplatie sur le devant comme si on lui avait planté le bec rudement et de force, est surmontée d' oreilles de plumes. Oreilles de plumes? Simple façon de parler. Ces touffes de plumes comiques n' ont rien de commun avec les vraies oreilles, très grandes et excellentes, du grand duc. Coquet ornement!

Le bec - il semble en acier gris - n' a pas de dent. Enfoui au tendre, il émerge à peine des plumes et semble bien inoffensif. En réalité, c' est un oiseau à gibier incomparable, qui décapite, découd, déchire et finalement déglutit en se jouant de chaque proie avec tête, poils et plumes. Acculé ou excité, il peut se gagner, quand il le faut, la considération de l' ennemi.

La tête du grand-duc est avant tout caractérisée par ses yeux admirables. Grands yeux, beaucoup plus grands que les yeux humains. Superbes joyaux! Deux topazes à reflets noirs, serties d' or d' un chaud éclat et entourées d' une voi-lette de plumes claires. Ils ne sont naturellement pas conçus pour les jours éclatants de soleil, mais bien plutôt pour l' obscurité mystérieusement remuante.

Quels yeux singuliers, totalement indépendants l' un de l' autre. Si l' un rencontre la clarté, peut-être même un rayon de soleil, sa pupille se contracte jusqu' à n' avoir plus que la grosseur d' une tête d' épingle; l' autre pupille, dans l' ombre, reste dilatée. Combien il serait tentant d' écrire: le grand-duc roule de grands yeux effrayants et lance des éclairs. Il ne peut faire ni l' un ni l' autre.

Ses yeux regardent droit devant lui, toujours devant lui. Ils ont grandi dans leur cavité et sont fixés immuablement à la tête. Des hommes de science - des oculistes sans doute — ont constaté que le grand-duc doit être daltonien. Dans ses yeux, on ne trouve presque que des bâtonnets; bâtonnets qui peuvent bien percevoir les formes, mais pas les couleurs. Les cônes, en revanche, ne sont que très rares. Avec cela, le monde doit apparaître gris sur gris au grand-duc. Yeux de la nuit!

La tête du grand duc serrée dans une précieuse et flatteuse collerette de plumes, peut se tourner sans peine de tous les côtés. Elle repose sur une articulation sphérique, qui lui donne une capacité giratoire exceptionnelle. Il peut presque faire un tour complet avec sa tête. Et il doit le pouvoir, cet oiseau de nuit!

La fabuleuse et toujours énigmatique création a fait cadeau au grand duc d' un plumage merveilleux. Les jeunes oiseaux reçoivent, pour leurs premiers jours, un chaud duvet d' un blanc crémeux ou d' un gris argenté, tirant légèrement sur le violet. Ils se noient carrément dans la plume la plus délicieuse et la plus douillette.

Puis apparaît en second lieu un plumage juvénile tout aussi protecteur qui les enveloppe soigneusement, et enfin le majestueux plumage du grand-duc adulte. Une robe de plumes de rêve!

Saisissez un grand-duc sous les ailes, pour autant qu' il vous laisse faire et qu' il ne se défende pas brusquement, qu' il ne montre pas les griffes et ne vous égratigne! Des plumes, des plumes! Les plumes les plus douces. Ses pen-nes si élégamment balancées sont, par leur forme et leur coloration, de vrais d' œuvre. Le bord en est finement dentelé, ce qui donne à cet oiseau nocturne un vol silencieux. Son dos et ses ailes brillent d' un doux éclat, entremêlé de touches de pinceau débordant les unes sur les autres. Une aquarelle sur soie chinoise ou japonaise des plus raffinées.

Les amusantes oreilles de plumes ne sont, comme nous l' avons déjà dit, rien d' autre qu' un imposant ornement; elles traduisent toutes les émotions de l' oiseau. Reconnaissons-le, vu à la lumière du soleil - qu' il n' aime pas beaucoup -le grand-duc est un oiseau magnifique; par ses couleurs riches et merveilleusement harmonieuses, c' est un délice pour les yeux.

La femelle surtout possède une ouïe excellente. Ses oreilles lui sont presque plus utiles que ses yeux. Les pavillons auditifs sont extrêmement grands et recouverts très légèrement de plumes.

Svend Fleuron écrit à propos de l' ouïe: « Au sommet de la tête, tout autour de l' ouverture des oreilles, qui est immense en comparaison de celle des autres oiseaux, les plumes sont disposées dans un ordre précis, de telle sorte qu' elles constituent comme une protection, contre laquelle les ondes sonores peuvent résonner.

L' ouïe du grand-duc est si fine qu' elle peut percevoir quand la souris mange ou boit; oui, elle entend même chaque bruissement, chaque battement d' aile des papillons de nuit. » II n' est plus du tout difficile de soutenir que le grand duc n' est pas un animal nuisible outre mesure. A son menu, les souris occupent de loin la première place. C' est un grand chasseur et destructeur de souris Elles sont son pain quotidien.

Au moyen des restes de deux nids trouvés en Valais - à 2000 et à 650 mètres d' altitude - on a dénombré au cours des années le butin suivant: 20 lièvres des neiges, i 7 poules des neiges, g lièvres, 3 lapins, 2 jeunes marmottes, 5 renards, 2 renardeaux, i hermine, i martre, 12 belettes, 3 serpents, 65 crapauds, 29 hérissons, la plupart jeunes, 9 chats-huants, et en plus de cela, des loirs, des taupes, des corneilles, des geais, des choucas et des canards. Le grand-duc attrape et engloutit encore toutes sortes d' insectes: libellules, cigales, scorpions et scarabées. On n' a pas trouvé de traces de perdrix, de faisans, ni même de coqs de bruyère.

Le hibou hante l' imagination des hommes comme un être absolument vague, comme un spectre inhabituellement dangereux, que personne ne désire approcher de trop près. Aucun autre oiseau n' a psychologiquement autant préoccupé les hommes. Ils ont vu dans le hibou un oiseau de mauvais augure ou un oiseau plein de sagesse. Dans l' Antiquité déjà, on le considérait, chez les Egyptiens et chez les Indiens, comme l' oiseau des morts; de même dans l' an Rome.

Pline rapportait: « Qu' une chouette se pose sur une maison, elle annonce par cela la mort prochaine d' un de ses habitants. Lorsqu' un jour un hibou vola sur le Capitole, la ville entière dut être purifiée. Sous le consulat de Marius, un hibou pénétra également dans la ville. C' était un mauvais présage, aussi organisa-t-on des sacrifices expiatoires. » En Sicile, les paysans clouent volontiers des chouettes mortes sur leur maison et leur écurie. Ils croient que cela protège les bâtiments de la foudre et du feu. Le christianisme vit dans cet oiseau le symbole de ceux qui craignent la lumière, c'est-à-dire les incroyants et les sor- ciers. Maxime de Turin écrivait: « Ils sont pénétrants dans l' incrédulité, obtus, et lorsqu' ils croient voler sur les nues d' un discours, ils sont, comme les chouettes, aveuglés par l' éclat de la lumière. » Dans d' autres pays, de nouveau, comme en Grèce, le hibou et la chouette de rochers étaient les oiseaux de Pallas Athene. L' œil de la déesse flamboyait à travers les nuages de l' orage comme l' œil de la chouette. Sur toutes les pièces de monnaie figurait l' image de la chouette, et les Athéniens aimaient et soignaient ces oiseaux comme des animaux divins. « Porter des chouettes à Athènes » était de ce fait tout à fait inutile.

Les anciens Péruviens révéraient aussi les chouettes et les adoraient pour leurs beaux et grands yeux brillants.

Pontoppidan racontait que, de son temps, les paysans norvégiens aimaient voir les hiboux vivre, nicher et couver dans leur ferme.

Et finalement, les hommes croient à la chouette comme à un animal sage et plein d' ex périence. D' accord, son comportement souvent énigmatique peut provoquer de telles interprétations. Le joli dicton anglais de la vieille chouette résume bien toutes les opinions, à ce sujet:

A wise old owl lived in an oak; the more he saw the less he spoke; the less he spoke the more he heard; why can' t we be like that old bird?

L' aigle royal vit encore à l' état naturel dans notre pays. Quelle belle expérience d' observer le jeu du vol d' un couple à la saison de l' accou!

Les aigles décrivent des cercles sans contrainte, loin au-dessus des vallées et des sommets, se poursuivent, s' appellent, planent en mon- tant contre le vent, puis se laissent tomber comme des feuilles mortes en tourbillonnant et reprennent leur vol, les ailes largement déployées et jouent à se poursuivre. Ils se taquinent, se laissent à tout moment tomber, regagnent de l' altitude en jouant contre le vent, font la culbute dans les airs et contentent jusqu' à épuisement leur joie de voler.

Ces aigles et les cercles qu' ils décrivent appartiennent à la beauté éternellement impérissable de nos Alpes. Admirable, comme ces puissants oiseaux s' en donnent dans la liberté des Alpes, dans l' éclat du soleil, la fraîcheur et les espaces célestes. Rois des airs!

Cette acrobatie dure souvent des matins en- tiers; infatigablement, les deux aigles jouent, très haut au-dessus des vallées et des glaciers, à se taquiner, se chasser, se chercher, se poursuivre. C' est vers midi seulement que les oiseaux se calment. Ils glissent encore un instant de-ci,de-là, au-dessus de la vallée et observent. L' œil perçant de l' aigle est bien connu. L' ouïe de cet oiseau est moins parfaite.

Brusquement, le mâle pique en direction de la forêt, comme s' il voulait chasser, Mais il se pose sur un arolle, arrache un rameau et se laisse glisser en direction du nid de la paroi jaune, y pénètre et pavoise son repaire avec la branche.

Chaque couple d' aigle dispose habituellement dans sa vallée de plusieurs aires, dans des parois de rochers ou sur des arbres. Les nids dans les arbres sont plutôt rares en montagne. Heureux oiseaux! Ils n' ont pas de problèmes de loge- ment; tantôt ils occupent l' un, tantôt l' autre nid, selon leur humeur impénétrable!. Peut-être un nid est-il placé dans un endroit défavorable où les gens curieux et malveillants ( les ennemis les plus dangereux de l' aigle ) peuvent l' atteindre, ou peut-être est-il trop exposé à l' orage, aux intempéries et au soleil? Alors ces oiseaux très difficiles l' évitent. Un autre nid jouit de leur faveur, ils y nichent d' année en an- née. Pourquoi?

Cette année, le choix tombe-t-il de nouveau sur l' aire de la paroi jaune? Peut-être. Depuis quelques temps déjà, le couple se tient jour et nuit dans son voisinage et y poursuit ses jeux aériens d' une folle audace. Un vrai nid d' aigle! Il peut avoir cent ans ou même plus! Quelques générations d' aigles y ont travaillé. De nombreux oiseaux y apportèrent brindille sur brindille, rameau sur rameau et y entremêlèrent des aiguilles de mélèze, de pin, d' arolle et de sapin. Ils superposèrent le tout pêle-mêle jusqu' à une hauteur de plus d' un mètre; apparemment au hasard, mais cependant très durablement.

L' orage et la tempête n' ont eu et n' auront sans doute aucune prise sur cette construction orientée au sud-est. Habilement construit sur un replat, dans une niche située sous un rocher saillant, large et profond, ce nid est resté à l' abri de la pluie, de la grêle, de la neige et de toutes les tempêtes. Le soleil du matin, en revanche, y pénètre largement. Le couple d' aigles qui choisit cet emplacement, et qui, le premier, construisit et mit en place la base de ce nid, fit preuve d' un sens excellent pour les situations appropriées et Un nid ne doit pas être placé trop haut, ni au-delà de la limite d' une forêt ou des arbres, car la forêt offre aux oiseaux les brindilles et les branches nécessaires à la construction et constitue aussi leur terrain de chasse. L' aigle n' est pas exclusivement un oiseau de haute montagne; il niche là où des rochers, des bois et des pâturages lui offrent sa nourriture.

La femelle pond habituellement ses œufs au début d' avril. Ils mesurent à peu près six à huit centimètres et pèsent bien cent grammes. Ils sont donc de belle taille. Mais cependant, ne sont-ils pas étonnamment petits pour un si puissant oiseau? Ils reposent là, joliment, l' un à côté de l' autre, dans le nid fraîchement préparé et douillet, au milieu du jardin de verdure que constitue l' aire. L' un peut être blanc jaunâtre, l' autre gris sale.

Habituellement, la femelle pond ses deux œufs et, dans des cas très rares, même trois en l' espace de quatre ou cinq jours. La période suivante de la couvée, exceptionnellement longue ( six semaines ), exige de la part du couple beaucoup de patience.

Avec une persévérance sans pareille, la femelle se montre aux petits soins pour ses oeufs. Pendant ce temps, le mâle se trouve fort occupé. Il cherche de la nourriture, reste des heures entières près de la femelle qui couve et la relaie même. Les aigles vivent en parfaite harmonie et font preuve d' un attachement exemplaire. Us forment une union solide et passent toute leur vie ensemble.

C' est souvent une longue vie, car les aigles peuvent devenir très vieux. Les Caucasiens dressent encore aujourd'hui l' aigle pour la chasse au renard et au loup avant tout. Ces aigles, apprivoisés et dressés au prix de plusieurs années d' effort, sont très bien cotés-; au marché, le fauconnier les échange contre un cheval pur sang ou deux chameaux. Un de ces aigles reprit sa liberté au cours d' une chasse et fut abattu en 1845 en France. Il portait une chaînette autour du cou avec l' inscription: « Le Caucase est mon pays, Eclair, mon nom, Badinsky, mon maître, 1750. » Avant sa mort violente, l' aigle avait donc vécu 95 ans au moins. A Vienne, un aigle mourut à l' âge garanti de 104 ans.

Les oisillons dégarnis tremblent de froid. La mère aigle les couvre de son corps chaud et de ses plumes. Ces faibles flammes de vie ne doivent pas s' éteindre; car tout à coup, au milieu de mai, le temps se gâte. Il neige de nouveau comme au gros de l' hiver. Un vent mordant et froid frôle le nid. Quel être minuscule qu' un aigle qui vient de sortir de l' œuf! Par sa petite taille et son poids plume, l' oisillon se laisse aisément soulever d' une main. Il ne pèse rien et porte pourtant la vie, que l'on sent dans les battements de son cœur. Ses yeux encore fermés ne s' ouvrent qu' un court instant et avec beaucoup d' efforts. Ils apparaissent bruns, recouverts d' un reflet verdâtre.

Les serres, étonnamment grandes et lourdes, aux griffes très puissantes ont déjà des dispositions à griffer sérieusement. Il n' y aurait qu' à fermer un peu la main, à presser légèrement et c' en serait fait du jeune oiseau de proie.

Mais, maintenant, il est chaud et rempli d' une vie jeune et craintive. Le bec en corne semble trop puissant et lourd; avec ses faibles forces, l' oisillon peut à peine le porter. Le mieux est bien de le poser et de ne l' ouvrir que lorsque la mère distribue de la nourriture.

Patience! Avec une pâture de qualité et très nutritive, les jeunes aigles grandissent à un rythme surprenant. Après une semaine à peine, ils perdent leur premier duvet et aussitôt un second habit de plumes, tout aussi agréable, recouvre les enfants aigles, le petit frère et la petite sœur. Celui-là est aussi blanc pur, mais un peu plus fourni.

La faim de ces oisillons est énorme. Ils poussent continuellement des piaulements aigus. Mais leurs parents ne les gâtent pas. Par temps beau et chaud, ils laissent leurs rejetons des heures entières tout seuls dès les premières semaines.

Les aigles sont d' excellents chasseurs. Un aigle expérimenté attrape presque tout ce qu' il guette, et c' est un maître dans toutes les façons de chasser. On comprend donc que les amis de la nature, le cœur déchiré, et surtout les chasseurs lésés, ne soient pas d' accord avec notre protection totale de l' aigle. Mais depuis que les défenseurs inlassables et les protecteurs de l' ai ont prouvé, par une recherche longue, approfondie et dévouée, que les aigles ne nuisent pratiquement pas aux paysans des montagnes, aux troupeaux de chèvres et de moutons, qu' on ne trouvait que très rarement, dans les nids examinés, des restes d' agneaux, de cabris, de chiens ou de chats - sans parler d' enfants l' opinion des populations montagnardes, et avant Le grand-duc, roi de la nuit Photo Beringer & Pampaluchi, Zurich 2Jeune hulotte, proie recherchée du grand-d Photo M. Meerkämper, Davos Platz tout celle des vachers, sur les aigles s' est considérablement améliorée et élargie.

Dans le libre ménage de la nature, la tâche de l' aigle est bien précise. Il débarrasse de nombreux animaux faibles et malades, galeux et aveugles. Finalement, le gibier appartient à la communauté et non pas exclusivement aux chasseurs. Ceux-ci sont tout au plus autorisés à chasser, dans une proportion déterminée par la pâture qu' offre les champs, les forêts et les montagnes.

Que de différences peut-on observer! Des familles d' aigles peuvent rester une année ou même plus ensemble. Il y a certains jeunes aigles qui, simplement parce qu' ils sont trop gâtés, se montrent peu enclins à chasser et qui, pendant des mois, veulent être nourris régulièrement.

D' autres aigles, à peine capables de chasser et de se nourrir, se séparent de leurs parents après deux ou trois mois et volent de leurs propres ailes, particulièrement lorsque la nostalgie des voyages naît en eux. C' est un héritage de l' aigle extrêmement ancien: les aigles ont toujours voyage et très loin. Le jeune mâle semble être un de ces vagabonds. La nostalgie du lointain, d' un lointain totalement inconnu, grandit en lui. Les aigles vivent sur des territoires immenses, presque illimités.

Et c' est ainsi qu' il s' envole, débordant de joie de vivre et d' audace juvénile. Un miracle de vie, de force, et de beauté. Près du Mont Blanc, le déserteur vole en direction de la France. Il ignore naturellement que, là, sa vie est en danger, qu' elle n' est pas protégée et que n' importe quel chasseur du dimanche a le droit de le poursuivre et de l' abattre. Et des chasseurs, il y en a plus qu' assez!

Jour après jour, le jeune aigle se balance d' un sommet à l' autre; jour après jour, il survole de très haut des vallées et des villages inconnus, des fleuves et des routes. Il ne pique en basse altitude que lorsque la faim le pousse à chasser. Plus il vole vers le sud, plus il s' éloigne des hau- tes Alpes et de leurs prairies appétissantes, de leur casque blanc et leurs glaciers. Les montagnes deviennent chauves, les versants de la vallée atrophiés, il n' y a que peu de verts pâturages et encore moins de forêts. Là, les montagnes semblent lasses et déprimées dans leur robe sans apprêt.

Fils du soleil! Roi des animaux diurnes! Bleu, bleu, éternellement bleu est le ciel, ici au sud! Un vent contraire et frais le porte, léger comme une plume, à travers l' éther. Mais la faim est un compagnon de voyage bien embarrassant. Inlassablement, le jeune aigle migrateur cherche de la nourriture. Enfin, il découvre une ferme isolée, sise au milieu des pâturages. Tout autour pâturent des animaux: grands et petits. Là, il va se chercher quelque poule et il est abattu, dans le sud de la France, par un paysan.

— D' accord, c' est un bel et fier oiseau, admit le paysan, en le soulevant par une aile, mais malheureusement, un épouvantable destructeur, que nous ne supportons pas! Deux mètres d' envergure! Tout de même! Il semble encore jeune, d' après les reflets blancs du plumage.

Le chasseur découvre un anneau à une patte, sous le pantalon de plumes; il l' ouvre et lit l' origine de l' aigle: Helvetia-Suisse.

- Le gars a bien voyage. Né en mai: à peine une demi-année. Aurait mieux fait de rester au pays. Serait devenu vieux là-bas!

Le paysan renvoie l' anneau, comme il est instamment souhaité, à l' observatoire des oiseaux de Sempach, avec quelques mots sur sa mort. Là, l' aigle catalogue est biffé à regret. Au cours de son voyage, il a laissé derrière lui des centaines de kilomètres, pour trouver finalement la mort. Le paysan fait empailler l' aigle et l' expose fièrement dans sa chambre comme trophée de chasse.

Les aigles sont très agressifs et ne craignent même pas les avions. Ici, deux témoignages récents. Un AN-2, avion de tourisme, suivait la route habituelle Aksu-Ajuly-Karaganda, lors-

Aigle royal, roi des oiseaux et oiseau de roi Photo Beringer & Pampaluchi, Zurich Aiglon Photo Beringer & Pampaluchi, Zurich qu' un grand aigle lança une attaque frontale contre la machine au-dessus de la steppe désertique. Les pilotes firent preuve de présence d' es. Ils firent bifurquer leur appareil pour éviter l' oiseau. Mais l' aigle, piqué au jeu, poursuivit le AN-2 en essayant de le prendre de travers. Chaque fois, les pilotes surent éviter la collision.

Lorsqu' il ne resta plus que io mètres jusqu' à la piste, l' aigle livra un dernier assaut. Il attaqua latéralement et heurta une des surfaces portantes de l' appareil. L' avion pencha violemment, mais atterrit cependant sans dommage. Tous les membres de l' équipage et les passagers étaient sains et saufs. Seule la surface portante droite était endommagée. Les passagers durent descendre, car Pavion devait être réparé. Quant à l' aigle, il remonta dans le ciel et disparut. ( U Union soviétique aujourd'hui. ) Lors d' une opération de sauvetage, un hélicoptère d' Air fut attaqué par un grand aigle. Le pilote réussit de justesse à éviter l' oi. Une collision aurait pu avoir des conséquences catastrophiques. Cet incident palpitant se déroula pendant un vol vers l' hôpital de Viège, entre Grächen et Stalden, après que l' hélicoptère eut recueilli un jeune Zuricois, victime d' une chute dans une crevasse du Glacier du Mont Rose. Le pilote vit soudain le grand oiseau se diriger sur lui. Il voulait manifestement attaquer.

Malgré son émotion, le pilote parvint, grâce à une rapide manœuvre, à l' éviter. Si l' aigle avait abouti dans le rotor, l' engin serait tombé presque à coup sûr. Un cas semblable s' était déjà produit lors d' une opération de la Garde aérienne suisse de sauvetage.

A propos des rapts d' enfants attribués aux aigles, Max Oechslin s' est déjà exprimé clairement dans le bulletin mensuel du CAS d' août 1963, et Carl Stemmler prend position en ces termes à ce sujet:

« Non! Moi non plus, je ne crois pas les nouvelles qui furent publiées récemment dans nos journaux. D' après celles-ci, en Italie, un enfant de quatre ans aurait été saisi par un aigle et emporté dans son aire. Trente-six heures après, on aurait retrouvé là-haut l' enfant complètement épuisé. L' histoire de l' aigle qui ravit un enfant n' est pas du tout nouvelle. Elle est reprise périodiquement par de zélés journalistes à sensation, bien qu' il soit prouvé depuis longtemps que les aigles n' attaquent ni n' emportent les enfants.

Il y a un certain temps parut un communiqué dans la presse à sensation, qui relatait la chose suivante: En Valais, où un enfant était perdu, un guide avait trouvé des os dans un nid d' aigle et les avait envoyés à l' Université de Genève. Là, on avait identifié sans conteste la trouvaille: il s' agissait bien d' os humains. qu' on examina la chose de plus près, il s' avéra que tout était inventé. Un guide avait bien envoyé les os trouvés dans un nid d' aigle à l' Uni de Genève, qui cependant avait reconnu des os de chien.

Un aigle n' est, en effet, pas du tout capable de porter un enfant; c' est ce que conclut sur la base de mesures exactes un ingénieur bâlois qui éprouva la capacité de port des ailes des oiseaux. Il constata que les plumes des ailes de l' aigle cassent sous une charge excédant 10 kg. Comme un aigle pèse lui-même environ 5 kg, il peut tout au plus soulever 5 kg.

Cependant, avec un tel fardeau, il lui est absolument impossible de gagner de la hauteur et de rejoindre son nid. Le petit Italien de quatre ans, que l' aigle avait prétendument emporté, pesait sûrement plus de 5 kg. Un chercheur américain vérifia expérimentalement les résultats de l' ingé bâlois. Il suspendit des poids aux pattes d' un aigle apprivoisé et lui donna son envol d' une haute tour. Le résultat fut sans équivoque: avec une charge de 4 kg déjà, l' oiseau, après un court instant, dut redescendre. Soyons-en donc bien convaincus: les aigles n' attaquent ni n' emportent les enfants ». ( « Beobachter », 15 août 1967 ).

L' aigle, roi des oiseaux et oiseau des rois et des dieux, suscita depuis toujours l' admiration des hommes. Ses qualités enviables doivent protéger les hommes des démons malins. C' est pourquoi, il fut toujours le symbole de la noblesse et de la gloire militaire.

Les peuples de i' Antiquité, comme les Germains, croyaient à l' aigle comme à un oiseau de bon augure. Au Moyen Age, il indiquait les endroits les plus favorables et déterminés par la volonté divine pour l' édification d' églises ou de bourgs. Le christianisme montant reprit le symbole oriental pour la victoire et le triomphe de son Eglise. De même au combat, l' aigle fut repris avec le serpent et représenté très souventet partout.

Les plumes de l' aigle faisaient partie des ornements de plumes des tribus nord-améri-caines; elles symbolisaient l' intrépidité et le courage. Avec Charlemagne, la figure de l' aigle apparut en Allemagne sur des armoiries, des sceptres, des sceaux et des monnaies, tout d' abord dorée, plus tard, noire sur fond or. Les princes de l' empire et les fonctionnaires aussi l' intro sur leurs blasons.

Lübeck montrait, au XIVe siècle déjà, un aigle à deux têtes dans ses armoiries. L' aigle à deux têtes était déjà connu des Hittites. Il fut repris tout d' abord par les Russes, aigle d' or sur fond de gueules. On n' a pas encore trouvé d' explication valable à l' origine de l' aigle double. Une tradition de caractère légendaire l' in de cette façon: lorsque Zeus fit faire le tour de la terre à deux aigles en les envoyant dans deux directions opposées, ils se rejoignirent à Delphes, le milieu de la terre d' après la conception grecque, et se posèrent de chaque côté de l' Omphalos, le nombril du monde.

A part les armoiries de l' Empire allemand, l' aigle à deux têtes orna celles de l' Autriche, symbole de la double couronne impériale. Il y a donc l' aigle de l' Empire allemand, l' aigle autrichienne' de la noblesse impériale, l' aigle 1 On sait que le mot aigle, signifiant un drapeau surmonté d' un aigle, est du genre féminin, ( réd. ) prussienne, l' aigle la ville Lübeck, toutes un peu différentes forme, d' exécution et cou- leurs. Beaucoup d' autres villes et territoires, le Tyrol par exemple, connaissent aussi l' aigle à deux têtes.

Napoléon commanda un projet d' aigle impériale en 1804 à D. Chaudet; d' après cette ébauche furent exécutées les aigles de la couronne et de l' armée. Enfin, l' emblème des Etats-Unis: l' aigle à tête blanche.

Aigle, roi des oiseaux et oiseau des rois!

( Traduit de l' allemand par Annemarie de Marignac )

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