Grandes courses

PAR ERNST REISS, BRIENZ

Avec S illustrations ( 46 à 50 ) J' ai choisi ce titre à dessein. Pour parler de mes entreprises alpines d' une certaine importance, je préfère le terme de course à ceux d' ascension, d' escalade ou de conquête.

Les spécialistes de la varappe et surtout les jeunes alpinistes aiment qu' on leur parle de rochers et d' exploits acrobatiques. Rien là qui doive étonner! Les alpinistes que l'on rencontre aujourd'hui sur les chemins habituels et les itinéraires combinés de glace et de rocher sont des gens d' âge mûr ou du genre qu' on traite d' amateurs. L' alpiniste pour qui l' essentiel est la beauté de la course n' est plus un homme intéressant comme autrefois. Notre époque le veut ainsi, il serait vain de s' en in-digner.

On comprend sans peine pourquoi l' attention s' est déplacée, pourquoi la course simplement belle attire moins que l' exploit sensationnel. Les clubs se sont multipliés, et comme eux les décorations, diplômes et médailles. On veut des itinéraires dont la difficulté puisse s' évaluer en degrés. La plupart des bons grimpeurs se rencontrent aux endroits que les superlatifs peuvent seuls qualifier. Et sans doute reconnaissons-nous pleinement les mérites de ces virtuoses qui font preuve dans le rocher de ressources prodigieuses d' endurance et d' acrobatie. Mais nous en arrivons à ne plus décrire nos itinéraires que par une série de chiffres. Sans doute ces chiffres sont-ils nécessaires pour renseigner de manière objective ceux qui ne connaissent pas la région. Il faut qu' ils sachent à quoi s' attendre et quel équipement emporter. Nous ne nous opposerons donc pas à l' expression numérique des difficultés dans les courses de varappe pure ni dans certaines parties de nos itinéraires combinés. Mais ceux qui établissent ces chiffres doivent être conscients de leur responsabilité, et il faut se garder d' attribuer une valeur excessive à l' échelle numérique. A cette condition, elle permettra peut-être d' éviter des accidents. Qui sait si l' imprécision des descriptions à l' ancienne mode, où l'on parlait de « beau rocher avec passages difficiles, extrêmement exposés », n' a pas contribué une fois ou l' autre à provoquer quelque chute?

Mais cette possibilité de mesurer les difficultés comporte aussi, malheureusement, des désavantages. Peut-être est-ce à cause d' elle que la jeunesse renonce aux grands itinéraires combinés. Elle oublie ainsi plus d' un aspect d' une telle entreprise: la préparation morale et technique, le choix des camarades, les espérances de la veille, la marche d' approche et le choix d' un parcours hors des sen- tiers battus, la détente au sommet et enfin, une fois la course terminée, la résonance intérieur de ce qu' on a vécu et le récit qu' on en fait. Et puis, un montagnard vraiment universel ne se contente pas du rocher et de la glace; il aime aussi la neige et une paire de lattes rapides - il veut vivre enfin à la montagne, en plein air, le plus souvent possible. Les vertus profondes de la grande course classique me paraissent donc plus précieuses et peut-être plus durables. Voilà pourquoi je ne veux ni ne peux me borner à parler d' acrobaties et de difficultés techniques.

Il n' est donc pas nécessaire d' accomplir chaque fois un exploit sensationnel; une grande course aisse une impression puissante; une excursion en montagne est souvent plus belle.

Années d' apprentissage La pratique de la marche et l' enthousiasme de camarades plus âgés nous ont entraînés à la montagne. La séduction du rocher et de la glace étincelante m' a même détourné des pistes de ski rapides, malgré l' attrait des coupes d' argent. Mes courses hivernales, à l' époque de Noël, au milieu du silence des grands sommets, m' ont fait une impression particulièrement durable. Mais le danger guette, quand la neige s' accumule dans la montagne. J' ai souvent porté un sac pesant jusqu' à Grialetsch, pour mon ami le gardien de la cabane. Mais quand les flocons de neige commençaient à danser, et la tempête d' hiver à hurler, je tremblais de rentrer par la longue vallée du Dischma, où j' enfonçais jusqu' aux genoux. Je me hâtais le plus possible, à travers la nuit et le brouillard, devinant grâce aux poteaux téléphoniques où se trouvait le milieu de la vallée avalancheuse.

Au printemps, quand la neige est bien gelée, le danger de planches de neige diminue généralement. Un jour, nous partons tôt le matin, par l' Ischalp, pour le dôme arrondi du Brämabüel. Nous avançons sur la couche durcie par le gel, nous attendant à découvrir le sommet d' un moment à l' autre, lorsqu' une détonation sourde déchire le silence. Il nous semble que la montagne tout entière bouge. Nous tentons d' échapper aux planches en quelques bonds, mais elles prennent de la vitesse et nous sommes entraînés, impuissants, vers la vallée. Je continue à serrer de toutes mes forces mes skis contre mes épaules, puis je perds connaissance pour un instant. Tout est immobile maintenant. Je suis couché entre des blocs de neige hauts comme des tables. Saisi d' angoisse, je me mets à appeler mon frère qui a disparu plus à l' ouest, skis aux pieds, entraîné par le courant principal. C' est en vain. Pas le moindre bruit. Je me mets à sa recherche, tout près du désespoir. Finalement je trouve Stefan coincé dans un trou entre les plaques de neige. Une cheville blessée et la perte d' une partie de notre équipement nous obligèrent à interrompre notre course.

Puis l' été est revenu, glorieux, tout un été offert aux jeunes qui ont encore du temps pour les grandes courses! Avant l' école de recrues, nous avons réussi à escalader en un jour les trois Bergüner-stöcke. Cette ascension devait me donner pas mal d' assurance. Mais lorsque je me permis, dans un cours alpin du service actif, de choisir un « terrain de travail » selon mon goût, j' écopai d' arrêts de rigueur dans un sombre cachot de Pontresina... Ce fut la première alerte. Je ressentais vivement tout le prix de la Liberté de mouvement lorsque le caporal surveillant me permettait de sortir une heure. Mais mon besoin d' activité juvénile s' en trouva stimulé.

Au cours d' une permission assez longue, je me trouvais un dimanche matin dans la vallée idyllique de la Sertig. Au lieu que se remplissent d' airelles, comme ils auraient dû, les bocaux de ma mère, nous traversâmes, reliés l' un à l' autre par une corde à lessive, le Mittagshorn et le Plattenhorn. Dans la brèche de l' arête avant le Hochducan, nous nous étions décordés et maintenant nous nous hâtions vers la vallée, franchissant des rochers escarpés et des névés qui nous portaient bien. Grâce à mes Tricounis affilés comme des couteaux, je m' aperçus à peine que la couche de neige fraîche cessait brusquement. Mais soudain je sursautai à un cri de mon frère: « Retiens-moi! » Avant qu' il ne fût entraîné trop vite, je le devançai et parvins à le bloquer. Le danger passé, nos jambes se mirent à trembler: la paroi en contrebas avait failli nous être fatale. Ce fut la seconde alerte. Je rentrai à la maison prudent et pensif.

Je devais quitter bientôt les Grisons natals pour l' Oberland bernois. Nous avions réussi la première de la face nord du Rosenhorn. Une année de plus, et je me trouvais avec un autre camarade au sommet du Mittelhorn, après la première de sa face nord. Nous n' ignorions plus les règles fondamentales de l' alpinisme, et pourtant je n' eus pas la patience de rester pendant la descente en queue de cordée. Les crampons avaient une efficacité merveilleuse, nous avions hâte d' arriver au col du Wetterhorn. Subitement j' entends un cri inarticulé et déjà mon ami Ferdi passe à côté de moi, la tête en avant. Son crampon doit s' être pris dans les boucles trop longues de la corde. J' essaie de la saisir et de la freiner, tandis qu' elle s' échappe. Trop tard. Elle m' arrache et m' entraîne le long du névé étroit et rapide. Nous filons, impuissants, parcourant plusieurs longueurs de corde. Enfin, nous sommes ralentis par une pente plus douce. Nous sommes légèrement blessés, rien qu' une main douloureusement foulée/ Quelle chance que nous ne nous soyons pas déchirés avec nos crampons! Si nous étions tombés quelques instants plus tôt, nous aurions rejoint notre nouvelle route, diablement escarpée... A ce moment-là, j' ai senti une fois de plus qu' une puissance supérieure nous garde souvent du pire...

Une année plus tard, une nouvelle route nous permettait de gravir en dix-huit heures la face nord-est de la pyramide du Wetterhorn, haute de près de mille mètres.

VEiger par la route Lauper L' été 1947 nous vit escalader la paroi nord du Fiescherhorn: c' était la réalisation d' un vieux rêve. Nous pensions avoir étanché pour quelque temps notre soif d' action. Mais le temps prodigieux qui régnait cet été-là fit naître de nouveaux projets. Il y avait déjà longtemps que je méditais la possibilité de faire la face nord de l' Eiger. Ce n' est pas que j' aie voulu courir à tout prix les dangers objectifs considérables que comporte cette escalade hardie, mais neige et glace avaient si bien fondu que les perspectives paraissaient plus favorables que de coutume. Cependant c' était déjà le mois d' août, la saison était passablement avancée, et l' armée, en réclamant un de nos camarades, m' empêcha de réaliser mon plan.

Dans l' été 1948, on comptait déjà trois ascensions de la face nord de l' Eiger par la voie directe et quatre par la voie Lauper. Depuis que les Allemands et les Autrichiens avaient réussi, il n' y avait plus eu d' accidents. La foule des curieux avides de sensations commençait à se désintéresser de cette montagne et de son mystère, qui avait passé pour l' un des derniers problèmes des Alpes. Mon ami, le guide Hans Kaufmann de Grindelwald, me demanda le printemps suivant si la route nord-est de l' Eiger me tentait toujours. Je me hâtai de lui donner une réponse favorable, d' autant plus que mon camarade de cordée Dölf Reist était prêt à participer à l' entreprise. Nous nous rencontrâmes au jour convenu, à Alpiglen, et passâmes l' après au milieu des pâturages fleuris, fascinés par la paroi gigantesque.

Nous quittons l' auberge rustique d' Alpiglen le matin du 3 juillet 1949 à une heure moins le quart. L' éclat des étoiles est splendide. Le guide, notre camarade, a reconnu le terrain à l' avance; cela nous permet sans perte de temps de venir à bout des premières défenses et du point d' attaque à pro- ximité du Hoheis. Un château de conte de fée, telle nous apparaît, à la lueur pâle de la chandelle, la petite niche où nous reprenons notre souffle. Les rares lumières de Grindelwald semblent perdues dans des ténèbres sans fond.

Nous parvenons à un escalier rocheux qui offre des prises faciles, mais recouvertes en partie de glace vive. Passant les langues escarpées des névés, nous nous approchons de la tête imposante du pilier. Le jour nouveau commence à se lever. Nous nous encordons dans la brèche derrière la tête rocheuse. La glace vive nous empêche de nous attaquer directement à la bande de rocher verticale. Nous traversons vers la droite, passons une cheminée et atteignons enfin les névés supérieurs. Chaussés de nos crampons, nous grimpons en biais vers la droite, où la grande épaule très rapide de la paroi est coupée verticalement par un couloir d' environ cent cinquante mètres.

Une formation de glace nous arrête un moment au début, puis nous avançons rapidement qu' au haut de l' épaule. Là, nous jouissons d' un court repos dans le premier soleil du matin.

Il est 6 heures passées. La paroi a ici une déclivité d' environ 50 degrés. La neige permet d' avancer facilement. Il suffit d' enfoncer vigoureusement les souliers pour assurer la marche jusqu' au pied du vaste champ de glace sous l' arête du Mittellegi. Il nous faut traverser ce bouclier gigantesque pour parvenir au centre de la paroi. Après trois longueurs de corde, une déception amère nous attend: la cuirasse de glace bleu-vert n' est couverte que d' une mince neige poudreuse et tassée par le vent. Sans mot dire, notre ami Kaufmann s' est déjà mis à tailler les marches. Il tracera ainsi notre voie en direction du puissant pilier central de la paroi nord, gardant pendant tout ce temps, debout sur une jambe, un équilibre difficile. La glace se fait plus dure à mesure que nous approchons du rocher. Mon marteau-piolet entre alors en action. Il s' arrête seulement quand, vers midi, s' ouvre à nos pieds le vide béant de la paroi nord proprement dite. Nous nous tenons sur une étroite nervure rocheuse inclinée.

Nous y faisons notre halte de midi. L' impression est profonde. Nos regards ne cessent de descendre à travers toute la paroi. Voici la traversée de i' Araignée, la rampe du Fer à Repasser, les trois surfaces de glace et la redoutable traversée Hinterstoisser. Puis les paisibles pâturages verts avec les champs de rhododendrons et la forêt de sapins sombre et silencieuse. Nous préparons du thé sur notre réchaud Borde. Près de douze heures de montée ont desséché nos gosiers... Quand Hans fait tomber le réchaud dans la paroi juste avant notre départ, nous lui pardonnons avec magnanimité.

Encore sous le coup de cette vue aérienne, nous longeons la petite arête, approchant timidement du rocher, qui ressemble à un toit de tuiles. La moindre rigole, la plus minuscule plateforme a sa croûte de glace. Notre camarade Dölf grimpe on ne sait comment dans ce rocher pauvre en prises, exposé à l' extrême. Il nous coupe le souffle à chaque nouvelle longueur de corde. Quand bien même la partie la plus rapide de cette falaise ne mesure que cent mètres de haut, on ne peut se défaire du sentiment poignant d' être collé contre la pierre au-dessus d' un immense précipice de plus de mille cinq cents mètres. Mais un rideau de brouillard moelleux enveloppe insensiblement la paroi. Nous nous concentrons sur notre tâche et nos regards ne vagabondent plus vers la verte vallée. Les doigts plantés dans un reste de neige dure, les genoux pressés contre un miroir de glace lisse, les pieds posés sur une vire rocheuse large à peine comme la main, et penchée vers le vide, telle est la position de départ pour l' assaut du rocher.

Vers 4 heures nous approchons du dernier champ de glace vive sous l' arête sommitale. Une très mince couche de neige retient pour commencer les crampons, puis il nous faut tailler pour monter sûrement. Encore un moment d' attention extrême, puis nous approchons du sommet par la fine arête ornée de corniches.

8 Les Alpes - 1957 - Die Alpen113 Nous avons mis seize heures et demie pour escalader la paroi la plus haute de l' Oberland bernois. Il nous semble que le temps pourrait bien s' arrêter un peu. Derrière nous, notre route vertigineuse si riche d' aventures. Devant, la chaude lumière du couchant dans laquelle nous avons débouché, à la fois heureux et las. Que nos palais râpeux soient endoloris, que nos yeux éblouis brûlent, qu' importe! Les vieux sommets amis du massif de la Jungfrau nous saluent, délicatement teintés par le jour qui décline.

Une longue descente par le rapide flanc ouest de l' Eiger nous attend encore. A peine voyons nous encore les traces dans les névés. Mais lorsque le crépuscule approche, nous avons atteint les dernières bandes rocheuses. Un bon gîte nous attend à la station d' Eigergletscher.

Le lendemain matin est radieux. Heureux comme des enfants, nous revenons en flânant au village des glaciers, à travers les pâturages de la Petite Scheidegg, au pied de la paroi nord. Et du fond de la vallée, nous levons une fois encore nos regards vers la ligne ténue des marches qui coupe le haut névé à l' assaut du rocher culminant.

Au Wilder Kaiser Septembre 1950. L' été a laissé tant de neige sur les sommets de chez nous que nous avons préféré passer nos vacances montagnardes à l' étranger. On nous annonce que les conditions sont défavorables même dans les Dolomites. Nous pousserons donc jusque dans les régions encore plus basses du Wilder Kaiser.

Buchs, Innsbruck et Wörgl sont dépassés. Notre direct s' élance dans un paysage aimable aux vertes collines où sourient des fermes barriolées. Arrivés à Kitzbühel, nous sommes saisis de doute: verrons-nous encore de vraies montagnes dans ce pays? Mais une promenade à travers le village pittoresque nous rassure: à trente kilomètres environ, des parois abruptes d' un calcaire gris-souris dominent les épaisses forêts de sapins découpées dans le bleu tendre du ciel. Nous retrouvons l' espoir qui inspire d' ordinaire les montagnards sans guide.

Un tortillard nous amène à St. Johann, et de là un car nous transporte à Going. Nous tâtons des monumentales saucisses-maison du Stanglwirt, qu' on nous a recommandées. Puis nous partons pour la cabane Gaudeamus. La montée est plaisante. Le chemin serpente dans une forêt ensoleillée, dépasse une petite chapelle, débouche sur des pâturages. Comme prévu, Peter Hofer et sa famille nous reçoivent cordialement. On nous traite en vieux amis et l'on nous installe à côté de l' immense fourneau dans la cuisine de Stefferl. Nous sommes bientôt convaincus qu' ici, au centre mystique du pays des quenelles et des fameuses crêpes baptisées « Kaiserschmarm », rien de fâcheux ne peut nous arriver.

Le lendemain matin nous voit monter vers l' Ellmauertor. Un aimable Autrichien nous dit les noms des sauvages forteresses rocheuses qui vont de la Christaturm au Fleischbank et au Predigtstuhl, là-bas, au-dessus de la Steinerne Rinne L' index pointé vers la face ouest de ce haut sommet de pierre, il ajoute, non sans ironie: « Il y en a un qui a dévissé, là-bas. » Je lui demande s' il en est mort. « Bien entendu! On voyait même la grande tache de sang du fond de la vallée », réplique-t-il avec le plus grand calme.

Après ces explications, nous nous remettons en route. Quand les flocons commencent à danger, nous sommes déjà au sommet du premier pilier qui précède l' arête sud-est de la Christaturm. Dans de courts passages d' une extrême difficulté, la traction de la corde se révèle nécessaire, mais le pitonnage est solide. Un vent violent nous chasse bien vite du sommet, et pendant la descente par les chemins battus, nous faisons connaissance avec une cheminée humide.

Le lendemain, nous tentons l' arête Rittler du Bauernpredigtstuhl. Des nuages d' orage épais et menaçants approchent derrière la Karlsspitze voisine; notre élan s' en trouve freiné. Une trombe nous surprend au beau milieu de l' arête. Elle s' achève en grêle: nous prenons la fuite. Nos mains perdent toute sensibilité, mais bientôt le temps s' améliore et le rocher se met aussitôt à fumer. Une demi-heure plus tard, je suis suspendu dans le passage-clef, vertical et très exposé. Il y faut pas mal de confiance en soi, puisqu' il n' y a que douze mètres de corde et pas le moindre étrier. L' averse suivante tombe avant que nous atteignions le sommet. Le Wilder Kaiser ne semble pas apprécier notre visite.

C' est le cœur gros que nous quittons le lendemain la montagne hivernale et ses amis qui sont aussi devenus les nôtres. Aux terrasses des tea-rooms, à la foire et à la Librairie Alpine de Salzbourg, nous trouvons un toit hospitalier qui nous protège du temps d' automne inhospitalier.

... Une année a passé. Nous avons tenu promesse et nous sommes revenus dans les montagnes gris argent entre Kitzbühel et Kufstein. C' est avec des cris de joie que nous entrons dans la cabane Gaudeamus. La chambre simple mais charmante à l' angle de la maison nous est réservée; nous commandons aussitôt des pichets de punch et d' énormes morceaux de tourte. Il y a des amis suisses, conduits par Beni Niggli, avec qui nous prolongeons une soirée bien sympathique. Aussi le lendemain ne passons-nous qu' à midi devant la cabane du Grutten en direction de la face sud de la Leuchsturm. La varappe nous enchante: nous avançons rapidement, mais bientôt un rappel horizontal demande plus de concentration. A vrai dire, je ne connais cette manœuvre qu' en théorie mais il faut bien s' y essayer une bonne fois. Assis à la Dülfer, grâce à une traction oblique, je me coule le long de la paroi exposée à l' extrême, tandis que Dorf, occupé à la manœuvre des cordes, ne desserre pas les dents. La paroi continue, rapide, mais au bout d' une demi-heure, nous sommes à l' arête du Kopftörl. Nous nous accordons une longue halte avant de repartir pour l' Ellmauerhalt.

Naturellement, nous n' allons pas passer côté du « Kapuzerl », une tour rocheuse avec un gros surplomb. Dölf en est encore à hocher la tête, que déjà ses mains se sont accrochées à la pierre pour attaquer l' auvent de deux mètres. Quelques étriers tirés des sacs permettent de passer ce « sourcil ». Arrivés au but, nous ouvrons le livre du sommet qui repose sous un double couvercle à charnière artistement travaillé. Dans notre exubérance, nous lançons une chanson joyeuse pour fêter notre succès. Nous n' oublierons jamais le grand rappel de la descente et la vue magnifique qu' offrent le Kaiser occidental et la vallée qui s' ouvre derrière lui.

Nous nous entraînons encore à l' arête nord du Predigtstuhl, mais les à pic du Fleischbank qui lui font face nous fascinent. Le matin du 5 septembre, nous nous dirigeons de nouveau vers l' Ell, à travers les. pins rampants clairsemés. Une courte descente en direction de la Steinerne Rinne nous conduit au pied de la paroi sud-est du Fleischbank, connue pour sa difficulté. Autour de 1930 encore, l' ascension de ce mur passait pour l' un des exploits les plus extraordinaires en artificielle des Alpes orientales. Mais avec la multiplication des itinéraires rocheux du sixième degré, cette route n' a plus aujourd'hui qu' une réputation de course classique à la corde double. Près de cinquante pitons assurent le varappeur dans cette paroi calcaire exposée, haute de 350 mètres, dont nous avons envie de débrouiller les divers problèmes techniques.

Progressivement, le rocher aux prises solides se redresse presque à la verticale.Voici le premier passage où il faut, de cette position redressée à l' extrême, passer jusqu' à une petite fissure également verticale. De là, quelques bonnes prises dans le rocher compact et un ou deux pitons mènent en plein vide. Nous ne sommes pas inquiets pour autant, car nous savons que la clef du passage doit être la célèbre traversée vers la gauche. Le leader fixe la seconde corde, pendant que son camarade, qui se trouve vingt mètres plus bas, gagne par une traction oblique, à une distance de près d' une demi-longueur de corde, une autre fissure praticable. La traversée le long de la corde désormais fixée à l' horizontale ressemble à la promenade d' une mouche sur une vitre. A cent cinquante mètres au-dessus de la Steinerne Rinne, c' est un jeu comparable à celui de l' acrobate, du skieur de saut ou du coureur motocycliste dont le corps se livre aux positions les plus extravagantes. Encouragés par nos progrès, et tout à la joie d' avoir réussi quelques photos juste à cet endroit, nous continuons notre ascension. Soutenu par la traction de la corde, Dölf traverse encore une fois et disparaît au-dessus de quelques ressauts. Même mes longues échasses ne suffisent pas pour l' enjambée qui suit, et je n' ai pas envie non plus de « vider » à bout de corde. Je rampe par-dessus l' endroit exposé grâce à un truc d' amateur. Quoi de plus simple pourtant que de prendre appui sur le piton en y doublant un anneau de corde facile à récupérer l' instant d' après!

Nous voici dans la zone médiane de la paroi. Le « surplomb de Rossi », qui porte le nom d' un des premiers vainqueurs, barre quarante mètres plus haut l' accès de la vire gazonnée qui ressemble à un faux-col. A l' endroit où le rocher pansu menace de nous déséquilibrer, la corde double passe déjà par dix mousquetons. Il nous faut tirer avec vigueur. Arrivés à ce palier, nous en profitons pour un court repos, car la fatigue se fait sentir et le dernier mur nous impressionne. La vue du « Paternosterleiter », un « raccourci » vertical, nous coupe quasiment le souffle. Quant à nous, nous passerons plus à gauche, en direction d' une petite niche d' où une périlleuse fissure inclinée conduit, à ce qu' on dit, aux fissures finales. Ces derniers mètres sont si lisses et si exposés que seul un tronc de pin qu' on y a enfoncé permet de se retenir au-dessus du gouffre. C' est avec plaisir que je cède la première place à Dölf. Après huit heures d' effort et de concentration dans le rocher, nous marchons vers la simple croix de fer du sommet, un peu courbatus tout de même, mais rayonnants de joie. Le soir s' apprête à descendre, rêveur, sur les innombrables pointes et créneaux gris aux ombres bleues qui se dressent hors des profondeurs partout à la ronde. Si seulement la croix pouvait raconter tout ce qu' elle a vu, les tempêtes, les orages, et la lumière infinie du soleil...!

Autour du Mont Blanc La grande guerre est terminée Assez tôt, les pays alpins rouvrent leurs frontières. Le Mont Blanc si fascinant est redevenu accessible. Nous avons la chance de passer Pâques dans les montagnes qui dominent Chamonix, en compagnie de Willy Uttendoppler, l' un des meilleurs connaisseurs des Alpes. Six camarades se donnent rendez-vous à Martigny pour la veille du Vendredi Saint. Les premières fleurs du printemps nous saluent tout au long de la vallée du Trient. Même, au haut de la vallée, les crocus ont déjà percé la terre. Aux Tines, j' ai fait la connaissance de Fritz Luchsinger, qui, souvent encore, devait être mon camarade de cordée.

Passé le hameau du Lavancher, j' aperçois pour la première fois Chamonix. La neige de printemps a encore laissé partout ses taches blanches. Le voyage de Martigny avec la montée du Col du Midi à 3516 mètres s' est révélé une grosse journée. Un certain nombre de matelas de varech humide nous protègent contre le froid dans les baraquements d' ouvriers du col. Le lendemain matin, nous faisons notre trace à travers la neige fraîche où nous enfonçons jusqu' au mollet. Nous passons le Mont Blanc du Tacul et atteignons le sommet du Mont Maudit. Le Mont Blanc lui-même, gigantesque, entouré de l' armée de ses aiguilles abruptes et de ses 31 satellites de 4000 mètres, nous fait une impression grandiose. Mais la tempête gagne en force: impossible de vaincre le monarque lui-même cet après-midi. Je n' ai pas eu la chance jusqu' à ce jour de fouler le plus haut sommet d' Europe.

Une autre fois, je pars de Courmayeur à la fin de l' été, avec mon vieux camarade Dölf Reist, pour lancer un nouvel assaut au Mont Blanc. Une grosse chute de neige nous arrête.

1953. Le printemps approche une fois de plus. Nous voulons profiter des jours de vacances de Pâques pour faire quelques courses à ski sur la Mer de Glace. Qu' importe la pluie, qu' importe la neige, pourvu que nous dessinions notre trace vers le glacier de Leschaux, dans l' un des cirques de montagnes les plus majestueux qui soient: les silhouettes hardies des Drus, de l' Aiguille Verte, des Grandes Jorasses, de l' Aiguille du Géant, avec le Grand Charmoz en bastion avancé, forment un spectacle d' une puissance écrasante. Notre trace serpente au bord d' une vire de granit brun rouge, montant hardiment vers le glacier de Talèfre. Brusquement nous nous trouvons devant la nouvelle cabane du Couvercle. Mais portes et fenêtres sont fermées hermétiquement en hiver. C' est pourquoi nous nous rabattons sur la vieille cabane recouverte d' aluminium, que domine une immense pierre, le « couvercle » protecteur.

Lorsque nous ouvrons les volets, c' est le spectacle d' un taudis incroyable qui s' offre à nos yeux. Pour tromper notre première déception, nous saluons notre confortable « cellule pascale » par de vrais barrissements d' éléphants. Fritz lance ses crampons avec une vigueur effrayante contre la table rouillée: ce prodigieux coup de gong nous pousse au travail, et comme des « servants » de légende, nous nous occupons à mettre de l' ordre dans le refuge. Nous rassemblons les morceaux du fourneau, nous redressons les chaises de jardin tordues et la table renversée, nous faisons tremper la vaisselle encroûtée de crasse. Après avoir battu les vieilles couvertures de laine, nous ressemblons, à la lumière du couchant, aux plus enfumés des Tibétains. La soirée culmine par un festin de ravioli.

Le blizzard se lève et saupoudre nos couches d' une neige impalpable. Fritz goûte déjà la joie pure du sommeil alors que Dölf bouche les trous du toit avec les couvertures. Mais c' est la gigantesque pierre historique au-dessus de la cabane qui nous protège en réalité cette nuit-là.

Le temps ne se rassérène que le lendemain à midi. Pendant que nous montons, de timides rayons essayent de temps à autre de percer le brouillard. La neige humide s' attache à nos peaux de phoques en gros sabots détestables. Au pied du dernier ressaut de glace de l' Aiguille de Triolet, brouillard et tempête reviennent à l' assaut et cette fois mettent fin à notre course. Nous nous mettons à l' abri un moment dans un trou, sur un pont de neige un peu branlant; puis nous cherchons dans la grisaille, transparente par bonheur, par où descendre jusqu' au replat du glacier. La chance paraît nous sourire; nous avons deviné juste: une heure plus tard déjà nous sommes de nouveau entre nos quatre murs. La lumière de la bougie éclaire chaudement l' étroite cuisine, et nous n' avons rien à envier à ceux qui, présentement, se bousculent dans la lumière crue des salles d' hôtels...

A 5 heures du matin, nous entendons toujours le hurlement du vent à travers le brouillard nocturne. Mais deux heures plus tard, une éclaircie subite nous arrache à nos lits. Les sommets du massif du Mont Blanc se découpent sur un ciel à peu près serein.

Nous déjeunons et partons en hâte. Le soleil du matin nous salue pendant que nous passons au pied du versant oriental de l' Aiguille du Moine. Nous avons l' intention de traverser le glacier de Talèfre au nord et d' escalader la rébarbative Aiguille Verte. L' abondante neige fraîche exige une attention accrue. A mesure que nous montons, la vue sur ces montagnes gagne en beauté. Mais le temps presse, la rimaye et le raide couloir Whymper nous attendent. Nous déposons nos skis sous la lèvre de la rimaye, haute d' environ dix mètres. Nous prenons le maximum de distance pour traverser le pont enseveli sous la neige: c' est le seul passage praticable. Après avoir grimpé le rebord vertical, il nous faut attaquer la traversée qui conduit au couloir. La neige molle rend cette entreprise fort délicate. Dans la gorge, nous trouvons souvent de la glace qui nous oblige à tailler et nous assurer. Il est presque midi, et nous montons toujours; la brèche nous paraît encore bien lointaine... C' est un rude effort que de gravir sept cents mètres en terrain aussi exposé avec de la neige croûtée! Nous bandons toute notre énergie pour gagner la nuit de vitesse. Trois heures déjà, et il y a encore bien des longueurs de corde à travers neige et rochers très exposés, jusqu' à la corniche hardiment découpée dans le ciel froid de l' hiver.

Le vent coupant de l' altitude nous accueille dans la brèche de l' arête, prodigieusement aérienne. La vue plonge des deux côtés à mille mètres de profondeur. L' émotion est irrésistible. Nos gants et nos souliers gelés sont durs comme des cailloux, notre trace minuscule se perd au loin dans l' éclat doré de la neige et dans ses ombres bleues. Il n' y a pas de cœur qui ne se mette à battre plus vite quand on atteint ce quatre mille farouche et solitaire. Devant nous s' ouvre un formidable cirque de montagnes, des sommets suisses du Mont Blanc aux Grandes Jorasses, puis au trône étincelant de l' Europe. Et lorsque le regard plonge à droite derrière les innombrables aiguilles de granit déchiqueté, il trouve le ruban argenté de l' Arve qui serpente dans la vallée reverdie de Chamonix. Nous échangeons de grandes bourrades dans le dos, et des regards débordant de bonheur.

Mais déjà la corde se tend de nouveau. Attention! nous n' avons que deux heures pour descendre si nous voulons échapper au bivouac et aux gelures graves qui en résulteraient.

La qualité de notre trace de montée nous permet de descendre rapidement. Peu à peu l' ombre qui monte des profondeurs éteint l' éclat doré des montagnes. Peu avant le crépuscule, nous retrouvons nos skis. Mais nos pieds gelés ne sentent plus les virages dans les souliers durcis. Je m' offre même une culbute devant la porte de la cabane.

Le feu pétille gaîment dans le petit foyer. Pendant que je ranime mes pieds qui n' en sont plus à leur première gelure, Dölf a déjà préparé la semoule au lait. Les étoiles brillent dans le ciel, sombre comme du velours noir au-dessus de la paroi des Jorasses.

La pluie et la tempête du lendemain nous permettent tout juste de rentrer - sans trop de regrets. Je n' oublierai jamais notre visite hivernale à l' Aiguille Verte. Mais Dölf Reist, Fritz Luchsinger et moi-même, nous étions destinés à partir un jour pour d' autres courses encore, et de plus considérables.

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