Haute route valaisanne

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR PIERRE BAILLOD, NEUCHATEL

Evoquer la Haute Route, c' est songer à de grands espaces libres, blancs et déserts, sous un soleil merveilleux, à des glissades soyeuses sur des kilomètres de glaciers en bordure de hauts sommets probablement inabordables. Préparer une telle semaine de ski, c' est d' abord rêver et rêver c' est vivre. C' est vivre encore et intensément que de longer le bord de la coque valaisanne en compagnie d' amis partageant votre joie et c' est revivre que de s' en souvenir, de refaire la randonnée en pensée. Il est tout de même curieux que le fait de pousser ainsi un ski devant l' autre pendant une semaine puisse être la source de tant de plaisir.

La première semaine d' avril 1962 amena des chutes de neige abondantes. Brusquement, alors qu' on croyait au printemps, l' ATS annonçait aux citadins 80 cm de poudreuse sur le Jura. Quant aux Alpes, il ne fallait pas s' y aventurer, tant le danger d' avalanches était grand. Le samedi 7, on devait renoncer au Majinghorn dans le Lötschental, parce qu' il était dangereux, voire impossible d' atteindre même les chalets d' alpage. Mais quand une semaine de vacances blanches s' ouvre devant vous, on part.

D' ailleurs le dimanche, le ciel est clair en Valais et la route de Saas-Fee est paraît-il ouverte. Notre étonnement est grand de la trouver même complètement dégagée et de constater que, dans la région, la couche de neige fraîche n' est guère que de 20 cm. On peut manger au soleil à la terrasse d' un restaurant et se laisser dorer avec délices. Rapidement, on se sent fondre dans une chaude euphorie de vacances, on se « bardoufle » le visage de crème, rejette pullover et windjack et on retrousse les manches. Au poignet, la montre esseulée devient un objet inutile. Pourtant, il s' agit de monter aujourd'hui encore à la cabane Britannia. Déjà, on survole en télécabine les pistards multicolores qui jouent les comètes avec leur panache de neige, virevoltent, hésitent ou dérapent crispés dans la pente abrupte. Mais tout ce pointillé qui s' ébroue ainsi, vu à l' aplomb de la cabine, ne nous donne pas la mesure de son plaisir. D' où lui vient donc cette ivresse? Qu' est que ces pucerons peuvent bien éprouver à se fatiguer et à s' agiter ainsi? Mais pour nous, il suffit de lever les yeux vers le Täschhorn aérien ou même là-bas vers le Weissmies, pour nous sentir envahir inconsciemment d' un immense bonheur. On se soucie d' ailleurs bien peu de l' analyser. Au relais, dans l' attente de la cabine suivante, on voit de tout près les skieurs déboucher dans le soleil. Ils bondissent dans un poudroiement de neige irisé et dévalent en courbes gracieuses. Cela devient du sport et vous remplit d' impatience. Lorsque nous arrivons au terminus, là-haut sur la Längfluh, les derniers skieurs s' apprêtent à descendre et les chenillettes arrêtent leur moteur. Les six clubistes prennent la file indienne vers le haut du glacier, posément, au travers des ombres qui s' allongent. La montagne n' est plus une piste, ni un champ de ski. Au-delà des moyens mécaniques, on se retrouve des hommes livrés à nous-mêmes, dans la neige, seuls, prenant notre temps et nos responsabilités et grignotant les distances.

Pourtant, dès qu' on peut enlever les peaux de phoque et amorcer la descente sur l' Egginer, l' al cède le pas au skieur. Le rythme devient rapide, le coup d' œil bref... délester, serrer, virer, freiner, lâcher... le corps s' anime, se bande, danse sans plus attendre les ordres d' un cerveau encore trop lent, arraché à sa béatitude. Puis c' est déjà la remontée à l' Egginerjoch et là, le nez se rapproche singulièrement des pointes de ski. Alors, on passe dans l' ombre de PAllalin par une marche de flanc qui nous fait boiter du pied gauche pendant une demi-heure et nous amène à Britannia, le refuge. C' est d' abord un escalier enneigé, une porte qui ne ferme pas, puis à l' intérieur, une ou deux bougies qui tremblotent dans l' acre fumée épaisse d' une cabane froide. Dans l' ombre, on distingue une vingtaine de personnes en train de suffoquer. Dehors, le mercure se contracte: moins 15 degrés! Aussi préfère-t-on malgré tout l' abri de la cabane, même enfumée. En fouillant dans les recoins, on rassemble quelques débris de cageots, on découvre une pelletée de charbon. Malgré les moyens de fortune dont on dispose et l' inconfort du lieu, Willy réussit à nous préparer des filets mignons à faire pair d' envie les hôtes de la cabane. On vante les soirées en montagne et leur douce intimité. Cette fois-ci, on l' écourte pour trouver un peu de chaleur sous les couvertures et fuir la fumée qui irrite les yeux.

Lundi matin, levés avec le jour, on ouvre les feux par une magistrale descente sur les glaciers de Hohlaub et d' Allalin. Une poudre légère sur un fond dur, un soleil radieux, quel réveil, mes amis! quel enthousiasme tout à coup! Des cris de joie, des sourires comme ça témoignent d' une allégresse débordante qui augure bien de la journée. Nous sommes à 2900 m et devant nous, au sud-ouest, l' Adlerpass à 3800 m ferme l' horizon. C' est une montée de 3 heures en perspective. La première est agréable, puis le vent d' ouest se lève, insiste, se rue, s' acharne enfin, se précipite par la porte grande ouverte de l' Allalinpass. Une avalanche de neige poudreuse tombant de l' Allalin est littéralement soufflée dans les nuages. On s' arrête pour la voir avec étonnement remonter son cours. Inutile de dire qu' on serre le lacet de la cagoule pour y enfouir tout le visage. Le nez, resté seul au dehors, en prend un bon coup et la caravane, courbée contre le vent, évite de penser aux crevasses, aux accidents mécaniques ou aux malaises. Une, deux... une, deux... la cadence reste bonne et en tête, Gérald, le cadet recueilli la veille à Britannia, ouvre la trace avec courage et endurance, malgré un sac démesurément lourd; et pourtant la montée est longue. A l' abri du col, un casse-croûte nous donne le temps de considérer la suite de nos projets. Le Strahlhorn, 400 m plus haut, se débat dans la tempête. Son échine frissonne dans des tourbillons de neige et personne n' éprouve une irrésistible envie d' y monter, bien qu' il soit au programme de la journée. D' où nous sommes, lorsqu' on se penche par-dessus bord, un souffle violent vous colmate de neige les trous de nez avant qu' on ait pu distinguer quoi que ce soit. C' est pourtant par-là qu' il faut descendre. Heureusement, une rigole de neige, arrondie comme un coup de serpe, permet de gagner le pied des rochers sans trop de difficultés, chacun descendant de la manière qui lui semble la plus appropriée: marche arrière, double corde, glissade, crampons... On remet les skis et d' abord en dérapage, puis avec de plus en plus d' assurance, on se hasarde à virer, à glisser, à lâcher les carres. On se regroupe au bas de la pente. Bétemps ou Zermatt? Là-haut, la tourmente fait toujours rage et les brumes traînent sur le glacier. Remonter avec de pareils sacs, affronter le brouillard, alors que certains d' entre nous montrent des signes de fatigue? Le soleil qui luit sur le fond de la vallée nous invite à continuer vers le bas. C' est tellement plus engageant et le glacier de Findelen s' étire sur 6 km. Après une chute du glacier, c' est la descente en droite ligne sans une secousse, dans une neige douce et bruissante. Finalement, à l' extrémité d' une moraine, on s' arrête devant deux ouvriers, pelle en main. Par où la sortieVous ne pouvez continuer, nous répondent-ils, vous êtes sur le toit des baraquements. Glissez-vous le long de ce pylône.

Un instant, nous croyons pouvoir coucher là, mais la place fait défaut. Alors, la descente reprend de plus belle jusqu' au fond de la gorge où commencent les mélèzes et le torrent. On s' y faufile en un slalom imprévu et fort agréable. Un arrêt au bord du ruisseau n' est pas de trop, car le « moteur » manque de combustible, les muscles durcissent. Les esprits excités par la beauté du lieu et grisés de vitesse décochent quolibets et boutades. Enfin, la descente en forêt ( dérapage sur neige dure ) met les genoux et les chevilles à rude épreuve. On débouche en fin d' après à Zermatt en pleine cohue d' hivernants bronzés, hâlés ou brûlés. Skis et sacs sont laissés au bord du chemin et nous partons, les mains dans les poches, à la recherche d' un gîte pour la nuit.

Le mardi est journée de repos. Après les 2200 m de descente de la veille, on se contente de 1000 m de remontée. L' objectif est la cabane Schönbiel. Quatre heures, dit le guide Kurz, aussi est-il inutile de se presser. Nous partons vers neuf heures et sommes bien les seuls à prendre le sentier de Z' mutt, skis sur l' épaule, alors que tout le monde gagne le lac Noir en téléphérique. Au hameau, on nous invite à suivre la route de Stafelalp, moins exposée aux avalanches que le sentier habituel. Nous écoutons ce sage conseil, mais il nous contraint à porter les skis jusqu' à midi, car la route est libre de neige et Dieu sait si elle est longue! A la halte, à Stafelalp, on ne les dépose plus, on les laisse tomber et on s' assied dans la neige. Après moult pourparlers en petit nègre avec un Italien de service, nous pouvons enfin prendre place sur la nacelle d' un téléphérique qui nous emmène jusque sur la rive gauche du glacier de Z' mutt, au chantier de Schönbiel. Cette traversée est merveilleuse. Juchés sur une plate-forme, enveloppés dans une couverture, nous avons tout loisir d' admirer le Cervin tout à la fois imposant et vaporeux, mais il fait « frisquet ». A la cantine, force soupe et thé remettent un peu d' équilibre dans nos corps déshydratés et c' est alors seulement, à une heure de la cabane, que nous chaussons les skis.

Piqués sur le fil de la moraine, nous scrutons le mur de brouillard qui fait écran devant le Stockje et la Dent-Blanche, alors que derrière nous toute la région de Zermatt est inondée de soleil. Va-t-on au-devant d' une nouvelle tourmente?

La cabane est en vue. Un groupe la rejoint directement tandis que l' autre emprunte l' itinéraire d' hiver contournant l' éperon rocheux. Il « neigeotte ». A notre arrivée, la cabane toute neuve est déserte. Nous faisons le tour du propriétaire et prenons possession de la cuisine. Bientôt le feu pétille si bien que le thermomètre atteint rapidement 16 degrés. Notre maître queux fait à nouveau merveille et la soirée se passe agréablement, mais ensuite, dans le dortoir glacé, nous devons réchauffer les couvertures avant de nous sentir à l' aise. Pour économiser les calories, chacun se couche tout habillé, avec windjack et capuchon et l'on fait confiance à notre bonne étoile pour ce qui est du temps et des conditions de neige du lendemain. Mercredi, l' étape sera longue.

Tôt le matin, on s' agite car le ciel est d' un bleu intense et il n' y a plus trace de nuages. Le froid est vif, c' est le plein hiver. Lorsqu' enfin on tire la porte de la cabane derrière nous et qu' on gagne la moraine, on piaffe d' impatience dans ces cristaux de neige. Encore une fois, le plaisir nous est offert avant l' effort. Les arabesques dans la poudreuse nous mettent en joie, d' autant plus que le décor est grandiose: Cervin, d' Hérens, Wandfluh, Dent-Blanche, poudrés de frais sur fond d' azur. Les photographes mitraillent. Halte au fond du glacier où l'on ajuste les peaux; Ruedi prend la tête, nous ouvre la voie dans les remous du glacier de Tiefmatten. Il faut louvoyer, éviter de redescendre, prévoir les crevasses, sonder les ponts, supputer les risques d' avalanches, car par moments la pente est raide et les séracs nous menacent. Nous laissons à notre guide le soin de veiller à notre sécurité, car nous n' avons d' yeux que pour la d' Hérens et le col de Tiefmatten. L' horizon s' élargit et change à mesure qu' on approche du col de Valpeline ( 3560 m ). Ces 1000 mètres de montée sont restés un des plus beaux souvenirs de notre traversée. Près du rocher de Tête-Blanche, au moment de quitter le cirque de Zermatt, nous faisons halte à la frontière italienne et préparons les skis pour la descente du glacier de Tsa de Tsan. Mais la poudre de l' autre versant fait place à une neige dure, fortement travaillée par le vent.

On descend en longs zigzags et vire le moins possible dans ces piles d' assiettes qui mettent nos muscles à rude épreuve. A mi-pente, nous nous arrêtons près de blocs de pierre qui servent de sièges fort appréciés. Comme il fait beau et presque chaud, on fait un bout de sieste. Les yeux mi-clos, on s' imagine sur une plage en train de se dorer au soleil. Tout au bas du glacier, on découvre trois points noirs et minuscules qui pourtant semblent avancer. Y aurait-il quelqu'un d' autre dans ces parages? Bien plus tard, alors que nous avons repris la descente, nous les voyons approcher. La pente est vaste et l' espace ne manque pas, mais trois des nôtres voulant s' exhiber tombent magistralement devant et même sur la caravane montante, car la neige cède tout à coup. C' est un éclat de rire général. Les trois alpinistes sont des Allemands lourdement charges qui prennent nos traces, tandis que nous empruntons les leurs.

Nous ne décrirons pas la montée au col du Mont-Brûlé, la descente du glacier d' Arolla, la remontée au col Collon, puis au col de l' Evêque et la glissade jusqu' à celui de Chermontane, à l' heure où le soleil le quitte. Il faut y aller voir soi-même, avoir ressenti l' impression de vide devant une pente qui échappe au regard, avoir vu tout à coup la neige coller aux skis par paquets en pleine descente, au point de ne plus pouvoir avancer, avoir varappe dans les ailettes de neige empilées verticalement comme celles d' un cylindre de moteur, avoir vu l' enfilade des sommets qui bordent le glacier d' Otemma et savouré la griserie d' une dernière descente dans la poudreuse.

Le gardien des Vignettes finit de relever les bûches de bois qui lui ont été larguées. Il est tout surpris, en rentrant, de voir arriver notre équipe et se met gentiment en devoir de faire du feu. Comme la bouteille de butane est gelée, il la met tout bonnement sur la flamme pendant quelques minutes. On se regarde, légèrement inquiets, mais il ne se passe rien d' anormal. Par bonheur, la cabane vient aussi d' être ravitaillée en vin, ce qui n' est pas pour nous déplaire et contribue à égayer la soirée.

Le lendemain, nous attaquons la rude montée au Pigne. Le soleil qui tape chaudement sur la pente, roide au début, nous donne quelque appréhension, mais la sueur qui perle vient surtout de l' effort fourni pour sortir de la rampe. Puis la montée se fait plus douce, on change de « locomotive » et avec un peu de patience et beaucoup d' extase on finit par déboucher sur le plateau supérieur. De là, sans sac, on pousse jusqu' au sommet; on y reste assez longuement, désignant du doigt toutes ces cimes connues ou nouvelles. Du côté des Dix, on voit poindre plusieurs équipes. De ces 3800 m, nous allons pouvoir glisser jusqu' à Chanrion, à 2460 m par la Serpentine ( col et glacier ). Le raidillon de Tsidjömove réclame quelque prudence, mais du col de la Serpentine au glacier de Breney, c' est du délire, le lâchez tout, une neige merveilleuse, des virages longs et courts, comme au cours de ski. Et plus on descend, plus il en reste à descendre. Par paliers, on atteint le glacier de Breney, puis la moraine, et ça descend toujours! Là-devant, les chamois fuient à notre approche. Bientôt on bifurque à gauche, et l'on aperçoit la cabane que l'on atteint par un dernier « schuss ».

Le refuge est vide, nous sommes seuls. C' est toujours une impression agréable que de se sentir chez soi. Vite, portes et fenêtres sont ouvertes toutes grandes et le soleil bas pénètre à l' intérieur. Bien que l' air soit très vif, on peut faire un bout de sieste sur une tache d' herbe. Alentour, tout est blanc. Entre le Mont-Gelé et le Combin, le Sonadon perche tout là-haut, mille mètres au-dessus de nous. Si le temps se gâte, comment passerons-nous? C' est alors que l' idée nous vient de faire un crochet par l' Italie. Le projet est vite approuvé. Dans ce cas, point n' est besoin de ménager nos provisions et l'on fait du copieux. Décidément, cette cabane est bien sympathique. On y procède aux réparations de matériel les plus urgentes, comme par exemple celle d' un ski métallique écartelé par le milieu.

Malgré les intéressantes dissertations philosophiques et nos regrets de n' avoir pu découvrir la fameuse cabane Principessa di Piemonte, qui tourmentait l' esprit de Ruedi, nous ne tardons pas à rejoindre les couchettes, à côté de la cuisine. A demain l' inconnue d' un voyage imprévu en Italie! Quelle sera la prochaine étape? On le saura bien demain soir.

Etendus dans le dortoir, nous ne bougeons plus et même en tendant l' oreille, nous ne percevons ni tic-tac de pendule, ni vent qui souffle, ni ruisseau, ni le moindre bruit de moteur. Les étoiles passent en silence, les heures aussi, le jeudi se fait subrepticement vendredi pendant le sommeil et quand le jour renaît, nous sommes tout étonnés de ressurgir dans la réalité. Après plusieurs jours en montagne, le corps est habituellement renitent, quand il s' agit de s' étirer et de rejeter les couvertures, mais aujourd'hui l' entrain des participants fait plaisir à voir. Faire le déjeuner, le ménage et les sacs est devenu chose commune, mais en dépit d' un solide appétit, on n' a jamais senti le sac s' alléger.

Adieu Chanrion solitaire! Encore une fois, la journée commence par une descente ou plutôt une envolée sur neige dure, car aucun obstacle ne nous oblige à modérer l' allure. C' est beau, mais de courte durée. Au fond du ravin, il faut remettre la « crémaillère » pour plusieurs heures. On ouvre la piste dans une neige poudreuse et vierge, si ce n' est quelques traces venant du Sonadon; les brumes laissent transparaître le soleil, mais cachent les sommets et ce glacier de Fenêtre s' allonge, s' allonge en pente douce. Tout est blanc et flou, à la limite du réel et du conte de fées, toutefois le ski glisse inlassablement et on finit tout de même par déboucher sur le col. Il y souffle un vent violent qui l' a dégarni de neige et là, dans les cailloux, à l' endroit le plus exposé, les couples de bartavelles s' envolent un à un à notre approche Emmitouflés, fouettés par un vent furieux, nous enlevons les peaux, tendons les câbles et filons à toute allure vers l' Italie par la combe de l' Eau que dominent les créneaux du Mont-Morion. De crêtes en vallons, nous arrivons à Balme, Glacier et Vaud, hameaux pittoresques, aux granges grandes ouvertes au soleil, sous le faîte du toit. Les skis sont ajustés sur le sac et par la route nous descendons la vallée. C' est d' abord Rey, village délaissé, et enfin Ollomont. La première maison porte fièrement l' enseigne « Cantina ». Il était temps, car le chaud soleil d' Italie rétrécissait péniblement nos gosiers. Coup sur coup, trois litres de bon vin rouge nous libèrent de l' obsession du thé, mettent dans nos propos une vivacité toute méridionale et aident à absorber la viande séchée et le fromage de notre dîner. Le cadre d' ailleurs est aussi accueillant que l' hôtesse est aimable. Cave voûtée et aux murs épais ornés de lierre, fourneau au centre, c' est le vrai petit café de montagne. On y parle français, mais la langue du pays est encore un patois bien différent de l' italien. Nous trouvons là l' occasion de louer une vieille voiture et le propriétaire consent à nous descendre à Valpeline, puis bifurquant au-dessus d' Aoste, il nous conduit jusqu' à Saint-Rhémy. Nous plongeons en plein printemps: verdure, arbres en fleurs, la neige est bien loin de nos pensées et, guillerets, nous nous sentirions tout disposés à filer vers le sud. Mais le virage pris, la machine surchargée reprend la montée vers le nord, les brumes et le froid.

Adieu soleil, notre but est le col du Grand-Saint-Bernard! A Saint-Rhémy, tout le monde descend. Dès le hameau, un bon mètre de neige couvre encore la route. Un dernier « capucino » délicieux et nous reprenons le harnais. A peine avons-nous fait quelques pas que le douanier italien surgit derrière nous, réclamant les passeports. Comme André n' en a pas, il s' en faut de peu qu' il ne reste en otage. Cela compliquerait tant les choses pour nous et pour le gabelou qu' il finit par lâcher sa proie avec force recommandations pour une autre fois. Tout s' arrange dans ce pays. Nous suivons la route à ski, puis le talweg. La neige devient lourde, le passage périlleux et difficile, si bien que nous sortons du ravin par une pente rapide. Nous sommes au pied du grand viaduc qui enjambe la vallée à la sortie du tunnel fraîchement percé. A notre gauche, d' énormes travaux sont en cours: la route, construite en encorbellement au flanc de la montagne, est couverte d' un toit de béton. En nous élevant à droite, nous atteignons l' entrée d' une galerie où des ouvriers curieux de notre manège nous reçoivent aimablement. L' un d' eux nous suggère de traverser le tunnel. Cette idée nous enchante et, comme le douanier de service se montre compréhensif et nous donne la voie libre, l' en est à son comble. Nous allons, parmi les premiers, pouvoir parcourir ce tunnel percé il y a exactement sept jours et fermé encore à tout trafic. Les machines de chantier y font un tintamarre assourdissant, l' air y est suffocant et acre, mais qu' importe! En route! La nuit est proche et le col du Saint-Bernard disparaît là-haut dans la tempête. Le tunnel est plus rassurant, à condition de laisser passer les monstres qui y circulent à grande allure. Tant pis pour l' hospice qu' on imaginait accueillant dans sa solitude hivernale, tant pis pour le col Ferret et le Grand-Golliat à la découverte desquels notre fantaisie nous poussait et dont on avait déjà étudié l' approche. Devant nous le trou bée, noir, malgré les mille lumières convergeant vers l' infini. Des monstres bruyants en reviennent, aveugles et puissants. Notre groupe dépose ses bagages sur le bas-côté, parmi les tuyaux et les madriers, ôte pullover et windjack parce qu' il se sent à l' abri des éléments dans les chaudes entrailles de notre terre. Comme aucun camion ne fait route vers le fond, nous reprenons notre chargement et notre marche alerte. La galerie, dans ses dimensions définitives, est immense et plus on avance, plus le décor est immuablement le même et plus le tunnel est désert: lignées d' ampoules, tuyaux d' évacuation, conduite d' air. Au bout de 2 km environ, la route monte tout à coup en direction de la voûte. Des manœuvres s' affairent à débarrasser les débris accumulés par les explosions de mines Ils nous interpellent par des: « Buon giorno! ohé! les gars! gute Reise! » Nous sommes sur le front d' attaque. Avant d' avoir compris que nous ne pouvions plus progresser, nous sommes hélés par d' autres ouvriers. Ils soulèvent une trappe dans le sol et font signe à Ruedi de descendre l' échelle. Notre compagnon veut bien, mais son sac n' arrive pas à le suivre. Il faut les séparer et les enfiler l' un après l' autre. Par cet orifice, on accède à la galerie inférieure d' avancement. Son gabarit permet juste le passage des wagonnets. Le sol est boueux à souhait et l' eau suinte de partout; des étais et la voie Decauville nous mettent tout à fait dans l' atmosphère de la mine. Ce couloir est interminable et nous pataugeons à qui mieux mieux. Enfin, nous débouchons au pied d' un éboulis. On l' escalade avec l' aide d' ouvriers italiens qui nous hissent au moyen d' un tuyau en caoutchouc. Nous sommes à mi-chemin du tunnel, là où huit jours plus tôt la dernière volée de mines livrait passage aux deux équipes italienne et suisse dans une liesse générale, à grands coups de flashes, de discours et d' embrassades.

De là-haut, sur la brèche, nous voyons s' ouvrir la partie suisse, une voûte immense éclairée a giorno, terminée, déserte et silencieuse, si ce n' est le sifflement de l' air sous pression sortant de la conduite. Il fait frais. Ce n' est plus le souffle chaud du Midi, mais le courant dur et froid du Nord. Devant nous, à trois kilomètres, un minuscule point blanc marque la sortie. Pendant près de trois quarts d' heure, ce point ne cesse de grandir à nos yeux, pendant que, petit à petit, les glaçons qui pendent de la voûte s' allongent eux aussi dès qu' on approche de la sortie, jusqu' à devenir énormes. La route est tantôt ferme, tantôt immergée ou boueuse. En son milieu, une excavatrice creuse un sillon d' un mètre de large et de profond, destiné au pipe-line et aux câbles. Le douanier suisse qui nous attend à la sortie n' est pas peu étonné de notre arrivée, tout trafic à travers le tunnel étant encore interdit. Il ne fait cependant aucune difficulté à nous laisser passer, et pourant nous avons tous des mines patibulaires, une barbe de huit j ours, et sommes crottés jusqu' au des genoux et affublés d' impedimenta encombrants. Dans la nuit et le brouillard épais, nous distinguons un vaste chantier parmi les amoncellements de neige. Etant en avance sur l' horaire prévu, nous décidons de descendre à Bourg-Saint-Pierre et emboîtons le pas derrière les chefs de course, quand un énorme camion surgit dans notre dos et s' arrête. Le chauffeur nous invite à monter dans la cabine après avoir empilé nos skis et nos sacs sur le pont. Un second camion emporte les autres camarades et nous voici roulant à toute allure sur une route défoncée, cahoteuse, bordée de remparts de neige. Comme les camions descendent à Liddes, nous décidons de pousser jusque-là, d' y passer la nuit et de monter le lendemain à la Tour-de-Bavon, puis de piquer sur Orsières.

L' hôtelier de Liddes veut bien nous préparer à souper, ce que chacun accepte avec empressement, après une semaine en altitude, mais il nous confie qu' il sera difficile de nous loger. Il n' a plus aucune chambre disponible. Le café est plein d' ouvriers: le juke-box débite ses rengaines pendant que le Fendant met sa note joyeuse sur nos visages fatigués. Enfin, on nous annonce que le curé du lieu est dispose à nous héberger. Dehors, il neige à gros flocons. Par de petites ruelles, nous allons au presbytère, où Monsieur le curé nous reçoit avec un large sourire malgré notre saleté et les huit jours de mâles sueurs accumulées que devaient exhaler nos vêtements. La cure est vaste; de longs couloirs dallés et voûtés témoignent qu' elle a été construite pour abriter des voyageurs lorsqu' ils passaient encore à pied, à cheval ou en voiture. Nous avons à disposition des chambres et des lits très propres, une salle de bains et de l' eau chaude, de quoi faire une toilette approfondie et nécessaire. La neige tombée jusqu' au matin ne nous a pas empêchés de dormir, bien sûr, et comme elle est légère c' est à pas feutrés que nous regagnons le restaurant. A force de regarder vers le haut, nous croyons pouvoir percer la nuée de flocons qui nous viennent de la Tour-de-Bavon, mais c' est en vain. Comme tout a une fin et que nous sommes soûls de ski, c' est finalement vers le bas de la vallée que l'on se tourne. Sacs au dos, skis sur l' épaule, nous empruntons la route d' Orsières. Alors le ciel s' ouvre et le soleil illumine cette dernière étape, met de la vie dans les arbres, dans les premières fleurs, dans les coteaux qui verdoient. Il fait bon, il fait chaud, la marche est agréable et comme la route descend, on se sent léger, léger. Heure délicieuse, rien ne presse; on s' arrête, devise, repart, chantonne. En face, la Combe d' Orny se perd dans les nuages, blanche du haut en bas. Nous traversons Orsières par des rues inconnues et pleines de recoins pittoresques. Sitôt que nous sommes à l' abri sous la marquise de la gare, la pluie reprend avec rage et l' eau ruisselle partout. C' est la fin de la randonnée et le retour en train, le pique-nique à Martigny, puis la rentrée en 2 CV gentiment sous la pluie.

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