Hawaï, ou l'union du feu et de l'eau

Stefan Pfander, Berne

Eruption spectaculaire du cratère Pu' u O' o du Kilauea, particulièrement actif entre 1983 et 1986. Après 15 heures d' éruption, la fontaine de lave atteignait une hauteur de 300 mètres Hawaï, point chaud de la Terre Aperçu sur le volcanisme et la tectonique des plaques Les volcans constituent les signes superficiels du travail et des mouvements internes de notre planète. Ils se trouvent en étroite relation avec l' existence et l' évolution des océans et des continents, naguère expliquées par la théorie de la « dérive des continents », mise au point par Alfred Wegener ( 1880-1930 ), et confirmées aujourd'hui par celle de la « tectonique des plaques ». En effet, selon les connaissances géologiques actuelles, l' écorce de notre planète, la lithosphère, se compose d' une douzaine de plaques rigides de différentes grandeurs, qui se déplacent constamment à la surface d' un manteau terrestre externe plastique et solide à la fois, sous l' influence de courants de convection créés par des différences de température. La plupart des volcans prennent naissance le long des fossés d' effon où la croûte terrestre se brise fréquemment, et dans les zones de subduction, où les plaques se heurtent et plongent en partie dans le manteau.

La position particulière d' Hawaï Situées par 156° de longitude ouest et 20° de latitude nord, les îles Hawaï se trouvent presque au centre de la plaque du Pacifique. Elles sont le seul point visible, sis à son extrême sud, d' une chaîne de volcans immergés, longue de plus de 6000 kilomètres, qui s' étend jusque sur le bord du fossé d' effon du Kamtchatka ( Sibérie ), où la plaque océanique du Pacifique plonge dans la couche externe du manteau, sous le continent eurasiatique. Les courants de convection de cette zone dégagent actuellement des énergies calorifiques extrêmement élevées à la verticale d' Hawaï et ces températures, dépassant localement 1500 °C, font partiellement fondre la croûte terrestre à des profondeurs comprises entre 50 et 100 km. Ce magma en fusion, plus léger que les roches environnantes encore solides du manteau, monte jusqu' à la base de la plaque océanique pacifique et des fissures lui permettent d' atteindre la surface de la terre à travers la lithosphère refroidie et rigide. Toutes les îles de l' archipel hawaïen se sont formées le long d' une ligne située au-dessus de cette zone très chaude de la pyrosphère. Les volcans de Big Island sont d' un type particulier, celui des volcans dits de points chauds.

Naissance et déclin des îles volcaniques hawaïennes La plaque pacifique se déplace de 10 centimètres par année vers le nord-ouest, entraînant ainsi lentement les îles actuelles hors de la zone d' influence du point chaud, qui reste stationnaire sous cette plaque. Au cours de cette dérive, l' érosion les fera donc disparaître avec leurs volcans éteints, dans quelques millions d' années. Mais, pendant ce temps, au fond de la mer, de nouveaux volcans apparaîtront au-dessus du point chaud et ils sortiront de l' eau. Déjà s' an ainsi, à 30 km au sud-est de Big Island, la naissance de la prochaine île: un volcan sous-marin, appelé « Loihi », le tout dernier rejeton de ce point chaud, s' est en effet élevé peu à peu jusqu' à 900 m au-dessous de la surface de la mer. Personne ne sait actuellement quand il émergera des flots, mais les estimations avancées à ce propos oscillent entre quelques siècles et quelques millénaires.

6C Hawall-lnnln Coupe du flanc est du Mauna Kilauea et de sa zone de fracture. L' activité volcanique se concentre de plus en plus en direction de l' est ( à droite ) Mauna Loa Hawaï, archipel volcanique au centre de la plaque Pacifique Le centre volcanique De nos jours, c' est Big Island, l' île la plus méridionale de l' archipel, qui se trouve sous l' influence directe du point chaud hawaïen. Deux sommets de plus de quatre mille mètres dominent cette île, le Mauna Kea ( 4139 mètres ) et le Mauna Loa ( 4103 mètres ). Si l'on mesure leur hauteur à partir du fond de la mer, ces deux volcans sont les montagnes les plus élevées du globe, car leurs « racines » plongent à plus de 10 km de profondeur dans la croûte terrestre.

Le volcan le plus actif de l' île et du monde entier est le Mauna Kilauea, haut de 1227 mètres. Ses plus récentes éruptions ont atteint la partie sud-est de l' île et, en premier lieu, la zone côtière proche de Kalapana. Le volume de la lave qui s' y est écoulée depuis 1983 se monte à plus de 1,5 km3. Cette Big Island, l' île la plus méridionale d' Hawaï, est actuellement la seule qui présente un volcanisme actif Depuis environ 60 millions d' années, le « point chaud » situé sous Hawaï donne régulièrement naissance à de nouveaux volcans Kalapana énorme quantité de roche permettrait de construire cinq fois la grande muraille de Chine.

Le Mauna Kilauea, volcan actif Pelé, la déesse du feu, chauffe depuis quelque temps sa résidence de montagne, le Mauna Kilauea, comme jamais auparavant! En effet, ce volcan de Big Island, le plus actif d' Hawaï, est en éruption permanente depuis 1983. Des fleuves de lave s' écoulent à travers la forêt equatoriale, submergent les routes et emportent une à une les maisons de la localité côtière de Kalapana. Le spectacle qu' of le flanc oriental du volcan donne l' im d' un retour au chaos originel. Non seulement la montagne de feu apporte la dé- Double page précédente: près de Kalapana, la lave qui s' écoule dans la mer de manière presque ininterrompue depuis 1986 crée de nouvelles terres solation dans l' île, mais encore, depuis plus de cinq ans, elle crache presque sans interruption des tonnes de roche en fusion et les déverse dans la mer, créant de nouvelles terres.

Ma rencontre avec Joe Un homme me regarde descendre d' un amas de lave refroidie dans les rues endommagées de Royal Gardens. Joe, c' est son nom, ne comprend vraiment pas la raison de mon excursion à la fournaise qui exhale sa chaleur d' enfer à un demi-kilomètre de là. Il se méfie et je lis la désapprobation dans son regard perçant; le Kilauea est le territoire exclusif de Pelé, la déesse du feu, et sa violation déplaît totalement à toute la population indigène. Pour le calmer, je lui montre une photo. Il se penche sur le petit carré de celluloïd, s' impose un temps de réflexion et conclut de manière sentencieuse: « Tu as trouvé le bon filon avec Pelé ». Puis il m' en en direction de sa maison. Cette Construction de vieilles planches offre un aspect peu accueillant, avec ses multiples écriteaux portant la mention « Entrée interdite ». Devant mon étonnement, il m' explique que cela lui évite de poser une barrière. De fins grillages sont fixés aux cadres des fenêtres de cette demeure de deux étages. En buvant sa bière, Joe m' apprend que c' est le seul moyen de se protéger des moustiques et des répugnants cafards.

Une odeur de marijuana séchée flotte dans l' air. Comme s' il lisait dans mes pensées, Joe m' explique avec un clin d' oeil: « Je cultive un jardin comme presque tout le monde ici. Mais c' est moi qui produis la Phase initiale d' une éruption au Pu' u O' o: un dôme de lave bouillante s' est formé au-dessus de la bouche du cratère meilleure herbe et, d' ailleurs, mon coin s' ap « les jardins du roi ».

Interrogé sur la situation exposée de sa maison et le danger qui la menace directement, Joe me fait partager son point de vue: « Ici la vie est une école exceptionnelle. Le volcan m' a appris à vivre au jour le jour. Cette philosophie me décharge de nonante pour cent des soucis dont les hommes se plaignent habituellement durant leur vie. Les dix pour cent restants n' ont trait qu' à des L' éruption elle-même: la pression a continué d' augmenter, et maintenant une fontaine de lave de 300 mètres de hauteur jaillit du cratère choses purement existentielles et constituent le tribut à payer pour une heureuse destinée ». Par la fenêtre, à un demi-mille de là, le panache de fumée se teinte de rouge au-dessus de la lave rampante et destructrice. Je me sens envahi par une admiration silencieuse pour la simplicité de Joe à considérer la réalité des choses. Un moment plus tard, il sort de la maison, me souhaite bonne chance pour mes prises de vue et disparaît dans le fourré pour aller s' occuper de ses herbes.

Dix mois plus tard, je me trouve sur la route côtière et scrute, avec ma longue-vue, le centre du flanc oriental du Kilauea. A part quelques rares vestiges de civilisation, je constate avec effarement que tout est recouvert de basalte récent. De ce village construit en damier, seuls subsistent quelques panneaux de rue et de signalisation, émergeant de la lave. La carte topographique mentionnant ce lieu aura besoin d' une sérieuse révision. Toutes les maisons ont disparu dans le feu du volcan. Et Joe a perdu son petit paradis, conformément à la volonté des dieux.

Coup d' œil sur les entrailles du Mauna Kilauea Les habitants de la côte, à l' est de Kalapana, perdent peu à peu leur accès direct à la mer, car la montagne laisse échapper sa Coup d' œil par une « fenêtre » sur une coulée de lave en mouvement dans le sous-sol lave de manière si abondante que de nouvelles terres apparaissent constamment. Le sommet du Mauna Kilauea, 1243 m, est constitué d' une caldeira de forme ovale dans laquelle s' ouvre le Halemaumau, un cratère parsemé de fumerolles. Les dimensions de ce creuset sont vastes: un kilomètre de dia-. mètre et 150 mètres de profondeur. Chaque jour, quelques milliers de touristes viennent l' admirer depuis la plateforme de l' observa avec un étonnement amusé. Le Neu pourrait devenir une véritable poubelle, mais les seuls objets abandonnés sont des offrandes enveloppées dans des feuilles de bananier, car, selon la légende, le Halemaumau est la résidence de Pelé, la déesse du feu. Il n' est pas rare que des bouteilles de gin soient placées au bord de ce cratère ou le long des coulées de lave refroidie, pour satisfaire l' inclination de la divinité pour ce breuvage.

Les décisions de Pelé sont prises dans les entrailles infernales. A quatre kilomètres sous le cratère du Halemaumau se trouve une poche magmatique, alimentée à partir de 50 km de profondeur. L' éruption se déclenche dès que cette cavité est remplie dans toute sa capacité. La pression exercée par le magma augmente, la montagne se gonfle, les « tiltmètres » des volcanologues se mettent à grésiller, les secousses sismiques se succèdent à un rythme accéléré et des fissures s' ouvrent à travers la roche jusqu' à la surface.

Tout d' abord, la surpression fait monter le magma par la cheminée centrale jusqu' au de la caldeira. Souvent, au lieu de faire irruption quelque part au voisinage du sommet du volcan, il se comprime dans une zone fissurée horizontale, puis il jaillit du sol, suivant la configuration des failles, à l' en où la montagne oppose la résistance la plus faible au déchaînement des forces internes.

Depuis que le Kilauea se trouve en état permanent d' éruption, le tourisme d' excur Un étiage exceptionnellement bas du lac de lave laisse apparaître son exutoire d' écoulement sion à partir d' Honolulu, le chef-lieu de l' île voisine Oahu, connaît un regain d' activité. Et l'on peut même, avec un peu de chance, assister de très près au spectacle naturel impressionnant de la lave qui se précipite dans la mer. La Black-Sand-Beach de Kalapana est, en effet, devenue une attraction toute particulière et le nombre des visiteurs qui viennent se griser à la vue du combat gigantesque et bruyant entre l' eau et le feu s' est multiplié. Déjà, le long de la nouvelle côte, apparaissent des plages d' un sable extrêmement fin, qui se forme lorsque de petites quantités de lave se brisent en grains très ténus, en se refroidissant presque instantanément.

En route pour les paysages vierges du Kilauea Je me suis mis en route avec l' idée de parcourir encore une fois la zone fissurée qui s' étend de la caldeira du Kilauea jusqu' au bord de la mer. C' est une expérience toujours renouvelée puisque, sur les flancs de ce volcan, le paysage se modifie rapidement, tiraillé en permanence entre la destruction et la renaissance.

Un volcan est plus qu' un morceau de nature indomptable; tout se trouve en mouvement sensible et en évolution visible. L' inter entre le passé et l' avenir s' accomplit ici comme dans un film accéléré. Lorsque Pelé laisse parler sans retenue son tempérament, la création devient un hymne, tant pour la prospérité du monde que pour sa ruine.

Le dégazage et le refroidissement superficiel provoquent l' apparition de trous, ou « fenêtres », dans les tunnels d' écoule de la lave en fusion « Je m' appelle Jane » Parti de Hilo, le chef-lieu de Big Island, je me dirige en voiture vers le sud-ouest, mon but étant le Volcanoes National Park. En chemin, je prends en auto-stop une créature tout ébouriffée. « Je m' appelle Jane » me dit cette femme en ricanant à travers les mèches de sa crinière. Sans qu' elle y soit invitée, elle tire des buissons tout proches et charge dans le hayon de mon véhicule des cartons et des sacs contenant les vivres qu' elle a dû recevoir au supermarché contre des coupons de chômage, car cette personne me paraît sans travail, quoiqu' elle se garde bien de me le dire.

Des rideaux de pluie tiède s' abattent sur nous, alternant avec des arcs-en-ciel qui se déroulent entre les nuages. Ma compagne de route se confie soudain: « Hawaï est l' autel de la création », dit-elle, et elle m' ap sans réserve lorsque je décrète que l'on s' approche sûrement du jardin d' Eden.

Sur ces entrefaites, nous arrivons au lieu appelé Glenwood. Lorsque la brume ou les averses ne réduisent pas la visibilité, on peut voir d' ici le Pu' u O' o, un cône volcanique surmonté d' un panache de fumée. Distant de huit kilomètres, il marque la limite du flanc oriental du Kilauea où les éruptions de ces huit dernières années se sont concentrées. Jane me parle d' un sentier qui conduit de Glenwood vers cette région, et elle dessine une esquisse de ce chemin sur la vitre embuée de la voiture. Cette contrée étant une des plus humides de l' île, la marijuana prohibée y pousse bien et sans soin particulier, pour la plus grande satisfaction des indigènes.

Les plants de l' herbe interdite sont souvent dispersés dans la forêt equatoriale qui les dissimule aux hélicoptères de surveillance. En effet, la police réprime impitoyablement ce commerce, mais se montre plus indulgente pour les petits trafiquants. Ceux-ci se connaissent tous et, notre apparition semblant créer une certaine nervosité, j' enclenche la climatisation de la voiture, ce qui fait disparaître le plan dessiné par Jane sur la vitre.

Zone interdite - Visite à mes risques et périls Plusieurs cartes postales soulignent l' inac de la zone d' activité volcanique s' étendant au centre du flanc oriental du Ki- lauea. Si le domaine réservé à la déesse Pelé ne constitue pas véritablement une zone de distribution du courrier, il n' est pourtant pas impossible de s' en approcher à celui qui fait preuve de courage pour honorer la divinité, démarche qui n' épargne ni fatigue, ni tribulations.

La majeure partie du flanc oriental du Kilauea est occupée par un parc national, mais la zone d' éruption se trouve à l' extérieur de ses limites. On l' atteint en se dirigeant vers l' est, à partir du cratère du Napau, dans des conditions très difficiles, et cette région a été déclarée zone interdite. Aucune autorité ne délivre d' autorisation pour la traversée de cette contrée. Même le directeur administratif de l' observatoire volcanique, malgré notre bonne entente, est, lui aussi, intraitable. Celui qui veut enfreindre la loi le fait à ses risques et périls.

Vol de reconnaissance Ayant bouclé la ceinture de mon siège, je survole avec l' hélicoptère de David Okita l' itinéraire que je projette de faire à pied. Au-dessous de nous s' ouvrent les fractures du flanc du volcan. Quelle vision impressionnante! Des forêts carbonisées, des puits de Partie d' une fougère car-bonisée. Une nouvelle pousse s' y développe, grâce à une réserve d' eau contenue dans la tige, qui a permis à la plante de survivre à la chaleur de la coulée de lave toute proche 15 Même les surfaces de lave apparemment dures comme du verre sont parcourues de fines crevasses et fissures dans lesquelles, après une averse, la première verdure surgit rapidement Une nouvelle oouiye de lave incandescente recouvre les plantes pionnières encore toutes récentes lave éclatés, profonds de plusieurs mètres, des failles, des cratères pleins de scories offrent à nos yeux un spectacle apocalyptique, rude et chaotique, mais cependant fascinant. Ici et là, on aperçoit déjà des taches d' herbe vert tendre, là où les pluies de cendre ont cessé de tomber depuis quelques années.

David dirige sa machine au-dessus du cratère du Pu' u O' o. Le jaillissement des fontaines de lave l' ont agrandi et lui ont conféré une forme d' entonnoir dans lequel la lave bouillonne. Trois kilomètres plus loin, en direction de la mer, il commence à faire très chaud dans notre cabine. L' hélicoptère effectue un vol stationnaire et j' essaie de prendre quelques photos du Lavapond, un étang de lave de forme allongée. Mais j' y renonce rapidement car les énormes bouffées d' air brûlant ne me permettent pas d' obtenir une netteté suffisante.

Je m' étais promis d' entreprendre mon excursion pédestre avec confiance grâce à ce vol de reconnaissance. Cependant le doute m' envahit peu à peu et des questions surgissent à nouveau: n' est pas téméraire d' exé ce projet tout seul? Vais-je résister psychiquement et physiquement? La pluie assurera-t-elle tous mes besoins en eau?

Le paysage volcanique primitif du Mauna Ulu J' ai passé la nuit sous un abri improvisé, tout près du bord abrupt d' un cratère. Je respire l' odeur qui se dégage lentement de cette croûte terrestre nouvellement formée. Je confectionne un bâton d' un morceau de bois tiré d' un buisson. Les couleurs se distinguent peu à peu du gris sombre et uniforme du ciel. Il est temps de partir.

Je n' ai pris que le strict nécessaire en nourriture et ma provision d' eau ne couvrira mes besoins que pour deux jours, alors que mon expédition durera six jours complets... A l' aube, j' ai atteint le Mauna Ulu, qui ne constitue qu' une eminence peu importante se dressant sur l' épaulement du vaste bouclier formé par le Kilauea.

Son accès facilité par la présence, à un kilomètre environ de là, de la route appelée Chain-of-Craters-Road, a permis à de nombreux touristes de visiter cette cheminée fumante depuis quinze ans et de filmer les émanations de cette « montagne qui pousse ».

Le vent souffle régulièrement du nord-est et me fouette le visage lorsque je me dirige en zigzag le long du flanc méridional du Mauna Ulu. De gros nuages s' approchent et déversent leur charge humide en une violente ondée. Mais toute cette eau qui tombe ne forme pas le moindre ruisseau sur le sol, car la montagne poreuse absorbe tout et n' en laisse échapper qu' une partie, sous forme de vapeur, au voisinage du cratère.

La lave rejetée par les éruptions du Mauna Ulu devait être la plupart du temps très fluide et relever du type pahoehoe. Elle a formé des aiguilles et s' est immobilisée en silhouettes grotesques. Une rare végétation apparaît déjà ici et là, nécessitant un combat opiniâtre et prolongé. Des fougères peu exigeantes poussent dans des fentes abritées et constituent les premiers signes d' une vie nouvelle.

Entre deux averses, le soleil répand sa lumière et un arc-en-ciel relie les nuages à la terre. Ce bref intermède me permet de prendre quelques photos; cela n' a duré que le temps d' un clin d' œil.

Le monde chaotique du Pu' u O' o J' ai encore 30 km à parcourir. La marche sur la lave est aisée et mon bâton frappe la roche en cadence. La résonance du basalte m' indique la présence possible de cavités dangereuses sous mes pieds.

Mon arrivée au cratère du Napau se déroule selon le scénario d' un film d' anticipa. Le cône volcanique imposant du Pu' u O' o se dresse devant moi. Plus de quarante fontaines spectaculaires de lave le constituent et son sommet couronné de soufre s' est élevé de 250 mètres depuis le début des éruptions. A l' ouest du cratère, les cendres sont retombées sur des kilomètres et recouvrent le sol d' une couche épaisse de plusieurs mètres par endroits. Des fragments de lave de toutes dimensions sont accrochés aux arbres ou se brisent comme du verre sous mes pieds.

A dix minutes à peine du cratère, je décide de dresser un camp provisoire. Je m' allonge à demi-nu sur un petit matelas de mousse que j' utilise habituellement pour protéger mon matériel photographique. Le vent secoue ma tente, que j' ancre avec quelques gros blocs de lave. Le sol est bouillant comme un corps de chauffe. L' air chargé de soufre me brûle les poumons et ma respiration devient haletante.

Au pied du cratère du Pu' u O' o, je médite sur le sens de la vie. Des squelettes d' arbres émergeant de la cendre témoignent de l' existence d' une vaste forêt avant la reprise de l' activité volcanique en 1983 sur le flanc oriental de la montagne.

De faibles ondes sismiques ébranlent le volcan en permanence. Cette trépidation favorise la reprise de la végétation car la cendre s' écoule dans les interstices, formant des entonnoirs abrités du vent, dans lesquels les graines peuvent germer. Il est curieux de constater que la verdure s' installe d' abord là où la chaleur arrive en permanence et où de fines gouttelettes d' eau se condensent dans l' air très humide. Les fougères arborescentes sont particulièrement résistantes. Souvent, elles survivent même lorsque la lave les a complètement entourées et carbonisées superficiellement. Elles concentrent le reste de leur énergie vitale dans les tissus internes du tronc qui ont conservé une certaine humidité; cela permet le développement d' un nouveau bourgeon.

Le volcan a transformé en cheminées fumantes les arbres situés le long d' une fissure d' épanchement. Ces « arbres de lave » donnent au paysage une note surréaliste. Ces sculptures prennent naissance lorsque la lave submerge ces végétaux sur plusieurs mètres de hauteur. Le refroidissement et le dégazage conduisent à une diminution de volume de la matière en fusion. Pareille à un poumon qui expire, la masse de lave s' abaisse et l' arbre mort réapparaît audessus de sa surface, telle une statue.

A deux kilomètres à peine à l' ouest du Pu' u O' o, la « reconquête verte » a repris ses droits d' une manière luxuriante, alors que la « zone morte » autour du cratère, dont le rayon diminue chaque jour, ne présente aucun signe de vie.

Retour vers le passé Avec ses arbres de lave aux dimensions monumentales, le paysage que je traverse le troisième jour, le long de la zone fracturée du Kilauea, donne une impression d' imagi. Je ne reconnais plus du tout l' endroit où, cinq ans auparavant, s' élevait le fragment de forêt equatoriale à l' abri duquel mon ami Bruno Blum et Robert, un vétéran du Vietnam, originaire du Montana, avaient dressé notre camp. La topographie s' est complètement modifiée depuis lors.

Je me souviens que nous avions assisté à un jaillissement de fontaines de lave. De notre abri, je m' étais rendu à proximité du cratère au moment où le Pu' u O' o est entré en éruption sous mes yeux. Après l' apparition d' un dôme de lave, ce creuset s' est mis à rejeter sa matière en fusion de plus en plus violemment. Le sol vibrait et un puissant bruit de soufflerie s' échappait du cratère. La nuit du sabbat des sorcières était annoncée. La pluie, s' infiltrant dans la roche bouillante, dégageait, au voisinage du sol, des volutes de vapeur d' eau qui, éclairées de manière fantomatique par les fontaines de lave rougeoyantes, se perdaient dans les formes bizarres issues des éruptions précédentes. Une quinzaine d' heures après, lorsque les nuages bas se furent dissipés, une lance de feu de 300 mètres de haut se dévoila à nos yeux: malgré son éloignement d' un demi-ki-lomètre, sa chaleur nous fit transpirer instantanément.

L' atelier de Vulcain - Sous le charme du lac de lave Les éruptions spectaculaires du Pu' u O' o appartiennent maintenant au passé. Depuis le milieu de 1986, le Kilauea laisse échapper sa lave à trois kilomètres plus à l' est par une fissure où le magma sort de la montagne sans effort et sans former de belles cascades.

Ce nouveau cratère, que les chercheurs ont appelé « C-vent » ou « Lavapond » ( lac de lave ), est le but de mon étape d' aujourd. Ce lac reçoit des entrailles de la terre 4 m3 environ de lave par seconde. Selon le débit variable de l' écoulement en général invisible, le niveau de ce lac de feu monte ou descend. Parfois il déborde, ce qui agrandit le cratère.

Les « arbres de lave » sont des troncs d' arbre sur lesquels la roche en fusion s' est un peu refroidie et durcie, au point de ne guère en laisser, après combustion du bois, que des tuyaux de basalte Sur le flanc est du Kilauea; à l' arrière, le Pu' u O' o. Vue sur le Lavapond ( lac de lave ), qui s' est recouvert, au contact de l' air, d' une pellicule plus ou moins solide ressemblant à du plomb Fumerolles au long d' une ancienne crevasse d' éruption Je dois traverser trois kilomètres d' un champ de lave de type a' a pour atteindre ce chaudron infernal. C' est du basalte de très mauvaise qualité. A l' état liquide, il s' écroule comme un tas de coke; refroidi, il est cassant et présente des arêtes coupantes. Il serait prudent à celui qui trébuche de prévoir une trousse de premiers soins bien garnie, en cas de chute. Pour cette excursion, je me suis muni de deux solides bâtons et équipé de souliers spéciaux, dont j' ai renforcé les coutures avec de la colle.

Je contourne tout d' abord le lac de lave pour avoir le vent dans le dos. Plus je m' ap du bord du cratère, plus mes pas deviennent hésitants. La roche volcanique est craquelée comme le sol sec et dur du désert.

, Sur la paroi opposée, les blocs s' effritent en permanence et la lave, de type Pahoehoe, rougeoie au fond des fissures.

Quatre mètres seulement au-dessous du bord du cratère bouillonne un lac de feu. Cette lave basaltique est très fluide, en raison de sa faible teneur en acide silicique. Elle peut s' écouler à une vitesse allant jusqu' à 60 km/h selon la pente. Par ailleurs, elle se solidifie très rapidement en surface alors qu' elle coule sous cette croûte, à l' abri de l' oxygène, en formant des tunnels de plusieurs kilomètres de longueur qui se divisent, en terrain plat, en plusieurs branches, tels les bras d' un delta. Le déversoir du Lavapond n' est pas visible, mais il est évident qu' avec la hausse du niveau, l' alimentation en lave est supérieure au débit de l' émissaire souterrain.

Les dépôts de soufre sont des signes d' acti volcanique qui subsistent souvent pendant des millénaires De la lave « pahoehoe » ( en hawaïen: « satinée » ) surgie d' une crevasse a inondé sur une grande surface des régions précédemment couvertes de cendres Rencontre nocturne Des bruits étranges me réveillent en sursaut pendant la nuit. C' est la visite inopinée d' une harde de sangliers. Je me trouve en effet sur un « kipuka », sorte d' éminence locale envahie par la végétation. Complètement entourés de lave, ces anciens cônes volcaniques offrent les seuls refuges à ces animaux. Leur survie dépend de leur faculté à s' adapter à un espace très restreint. Les grognements tout proches deviennent agressifs lorsque j' allume ma lampe de poche; en réponse, je frappe le fond d' une petite casserole avec mon couteau de brousse. Quelques bruits de mécontentement encore, suivis d' un froissement de feuilles, et le calme se rétablit. Les sangliers se sont enfuis.

Sur un sol instable Le dégazage et le refroidissement de la lave forment des trous réguliers permettant de jeter un coup d' œil dans les tunnels souterrains. On les appelle des « fenêtres ». On les reconnaît aisément de nuit, car ils luisent comme des points lumineux ( « skylights » ). A trois heures du matin, lors d' une ronde de surveillance, j' en aperçois un à quelque distance de ma tente. Je décide de m' y rendre sans tarder.

En effet, la marche nocturne comporte des avantages. Il me souvient d' un jour où j' ai traversé une coulée de lave mal solidifiée. A mon retour, des flots de magma s' écoulaient au même endroit, interdisant tout passage. Obligé d' attendre la nuit, je me suis rendu compte que le sol rougeoyait encore sur une grande surface. J' avais traversé, sans le sa- Retour rapide de la végétation dans une zone morte voir, un champ de lave encore active, qui aurait pu m' engloutir...

Je m' habitue à l' obscurité et mes yeux captent la moindre lueur sur le sol. J' atteins le « skylight » au bout d' une demi-heure de marche. Il s' est formé cette nuit même et s' agrandit toujours plus. Le sol craque comme une vieille bâtisse. Il arrive que le toit d' un tunnel s' effondre et provoque un éclatement semblable à celui d' une conduite d' eau. La lave s' immobilise et s' accumule; elle déborde du canal obstrué et se fraie un nouveau passage.

Une chaleur d' enfer me suffoque. Je laisse tomber un papier destiné à nettoyer mon objectif; il prend feu et se consume instantanément. Des flammèches s' échappent de mon 21 Combinaison des deux types de lave les plus fréquents ici: de la lave « a' a », cassante et formant des arêtes aiguës ( partie sombre au centre de la photo ), a été entourée de lave « pahoehoe », laquelle s' écoule vite et s' étale largement bâton comme des langues de feu. Mes chaussures répandent une odeur de roussi et mon pantalon me brûle les jambes. Mon appareil de photos est mis à rude épreuve. Il est si bouillant que je ne peux le manier qu' avec des gants ou le déclencheur à distance. L' air surchauffé vibre au-dessus du sol, rendant ainsi très difficile la photographie, et il faut compter avec beaucoup de pellicule perdue.

Effets de la chaleur Je suis de retour à mon campement peu après le lever du soleil. Ma tête bourdonne et me brûle. Mes cheveux sentent le brûlé.

Dans mon petit miroir de poche se reflète un visage dont je ne reconnais pas les traits. Ma peau est rouge écrevisse et me cuit. Je me sens épuisé et complètement vidé de mes forces. Me serais-je trop approché de Pelé, la déesse du feu?

Par bonheur, la pluie m' apporte quelque fraîcheur. L' auvent de ma tente et mon poncho récoltent l' eau du ciel et m' en procurent quatre litres en quelques instants. Je me glisse dans ma tente et bois du thé pour compenser ma déshydratation.

Feu liquide La fatigue paralyse mes membres et un nouveau crochet jusqu' au Lavapond me demande un gros effort. Le niveau de la lave s' est abaissé, mais l' émissaire n' est pas encore visible. Il se passe alors quelque chose d' effrayant. En face de moi, un gigantesque pan du cratère s' effondre dans le lac de lave. Je m' enfuis, apeuré. De hautes vagues frappent le bord du cratère où je me trouvais. Elles le submergent et la pellicule éblouissante de la lave forme un rideau de feu de plusieurs mètres de hauteur. Je ne remarque pas tout de suite que ma jambe droite saigne abondamment. J' ai trébuché dans une cavité étroite et me suis déchiré le genou. Je ne ressens vraiment la douleur qu' à mon retour au campement, lorsque je considère la pro- fondeur de la blessure. Je la nettoie avec mon couteau de poche et la lave avec de l' eau préalablement bouillie. Un malaise m' envahit. Pourquoi Pelé me fait-elle tant souffrir?

Je me rends dans un campement abandonné par les volcanologues, situé au sommet du kipuka. Je marque mon itinéraire à l' aide de petits morceaux d' étoffe, pour mieux me diriger lorsque la nuit sera tombée.

Excursion en enfer De nuit, lorsque l' épaisse fumée du cratère reflète le rougeoiement de la lave, il est plus facile d' analyser la situation. Vers minuit, j' aperçois un petit trait lumineux qui se trouve exactement au-dessus de l' endroit supposé de l' émissaire souterrain. Je pense que le courant créé par la chute de la lave dans ce « tube » craquelle la surface déjà solidifiée de la roche en fusion. J' attends le matin suivant pour me rendre à nouveau au bord du cratère. Ce à quoi j' assiste auprès Lave pahoehoe solidifiée, dont la structure indique la direction de son écoulement du lac de feu dépasse mon imagination: avec un bruit effroyable et dans une chaleur de fournaise, la matière brûlante se précipite dans les profondeurs de l' émissaire souterrain, une crevasse béante qui l' avale avec force borborygmes.

Le Lavapond alimente un labyrinthe de canaux souterrains à travers lequel la roche basaltique liquide atteint la région côtière de Kalapana, distante de 12 km. Pendant ces cinq dernières années, 200 propriétés ont été recouvertes par la lave rejetée par ce cratère. Les autorités ont déclaré cette région zone sinistrée.

Au cours de son refroidissement et de son dégazage, la lave perd une partie importante de son volume. Sur cette photo, la couverture de lave s' est affaissée sur une grande surface et elle a été ainsi percée par la dure colonne de basalte d' un « arbre de lave » Nouvelle terre Au terme de mon expédition, je me retrouve, ce soir-là, au bord de la mer, à bout de force. La roche que je foule s' est formée il y a deux semaines à peine. A quelque distance, une coulée de lave se précipite en sifflant dans la mer qui se vaporise. Une nouvelle terre se crée sous mes yeux. Ce n' est pas tant une catastrophe que la naissance d' un morceau de monde nouveau.

Traduit de l' allemand par Cyril Aubert Le ressac brise et détruit continuellement les coulées de lave qui atteignent la mer Vue sur le paysage érodé du canyon Waimea, sur l' île de Kauai. C' est cette île, la plus septentrionale et la plus vieille de l' archipel d' Hawaï, qui s' est éloignée le plus du « point chaud » et, du même coup, de l' activité volcanique dont il est le foyer

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