Histoire et développement du canyoning en Suisse romande. La spéléo en plein air

La spéléo en plein air

Le canyoning a connu ces dernières années un engouement certain, grâce à l' émergence de sociétés commerciales qui ont ouvert au grand public l' accès aux sports dits « extrêmes ». S' il n' est donc plus besoin de présenter ce sport, son origine est pourtant restée dans l' ombre. Et bien que de plus en plus restreints, de nouveaux eldorados restent encore à découvrir.

Les premiers visiteurs des gorges furent sans conteste les chasseurs et les pêcheurs, puis les cultivateurs, désireux d' endiguer l' eau. Au XIX e siècle, les explorateurs des Pyrénées décrivirent pour la première fois les encaissements calcaires et les cascades que forme un canyon. Les aménagements touristiques des gorges furent, quant à eux, inaugurés dans les Alpes à la fin du XIX e siècle déjà. Mais le mouvement ne fut véritablement lancé qu' au début du XX e siècle, par E.A. Martel, le père de la spéléologie, qui explora les gorges du Verdon.

Les pionniers du canyoning: les spéléologues La descente du canyon, en tant que telle, prend son essor à la Sierra de Guara, dans les Pyrénées, en 1975. Le premier ouvrage consacré au sujet, Grottes et Canyons, les cent plus belles courses, est écrit à peine deux ans plus tard par un spéléologue, P. Minvielle. En effet, à l' origine, ce sont d' abord les spéléologues qui ont été tentés par la descente du canyon, attirés probablement par la similarité de cette activité avec leur discipline ou, plus simplement, par continuité de l' étude du karst, les gorges profondes se formant pour la plupart dans les massifs calcaires. Quoi qu' il en soit, même si, pour beaucoup, il s' agissait avant tout d' un entraînement aux techniques verticales et d' un enrichissement de leur secteur d' explo, l' activité, pratiquée « au soleil », a attiré toujours plus de monde, surtout à la belle saison. Qu' en est-il en Suisse romande?

Les premières explorations débutent dans le Haut-Valais... En 1978, deux spéléologues valaisans, Jean-Daniel Pitteloudet Georgy Perren, explorent pour la première fois les gorges Feschelbach à Susten, dans le Haut-Valais. Leur progression est effectuée hors de l' eau, avec des techniques empruntées à la spéléo et à l' escalade artificielle. Il faudra attendre huit ans pour que ce parcours soit rééquipé et topogra-phié par des spéléologues neuchâtelois. Dans le Haut-Valais toujours, les gorges de la Massa, à Brigue, sont descendues en 1982 par un guide de montagne, Peter Kimming. Le géologue Toni Labhart les avait déjà intégralement parcourues en 1956, avec un guide... mais pour des raisons scientifiques et non

Les cascades de Morcles, dans le Chablais vaudois, ont été explorées, topographiées et équipées en 1985 par le Groupe de spéléologie de Lausanne Pho to :P ie rr e Bee rli LES ALPES 4/2002

sportives! Il s' est rendu dans cet encaissement, malheureusement pour lui escarpé, pour sa thèse de doctorat. Le barrage n' ayant pas encore été construit, il a dû affronter l' important débit des eaux du glacier d' Aletsch. Ce n' est qu' en 1992 qu' une pratique plus commerciale a vu le jour dans ces gorges, accentuant notablement sa fréquentation.

... pour gagner le reste de la Suisse romande Du côté des Préalpes vaudoises, les gorges du Pissot sont parcourues à des fins sportives en 1983 par des spéléos du SCPE ( Club spéléo du d' Enhaut ), puis, dès 1989, régulièrement visitées de façon commerciale par une société de la région. Il devrait s' agir là de la première pratique « commerciale » du canyoning en Suisse romande.. " " .A noter que, toujours sous l' impulsion de Marc Genoud, du SCPE, différents autres parcours des Préalpes fribourgeoises, vaudoises et bernoises étaient explorés dans les années quatre-vingts.

Les spéléologues, attirés par l' explo des canyons où ils pouvaient pratiquer la spéléo en plein air, ont, par habitude, presque toujours réalisé une description de leurs explorations. C' est dans cet ordre d' idée qu' en 1985 et 1986, les cascades de Morcles et le canyon de l' Eau à Roche, dans le Chablais vaudois, sont explorées, équipées et to-pographiées par le Groupe de spéléo de Lausanne. Dans le Jura, également, le Chenau de l' Envers est exploré en 1987 par des spéléos de la région, puis topo-graphié l' année suivante. Mais il avait vraisemblablement déjà été parcouru, à la montée, en cascades de glace.

Premières prises de conscience du danger En Valais, après le décès en 1982 au Feschelbach d' un des leurs, les spéléos avaient pratiquement cessé toute exploration dans ce domaine. Presque dix ans plus tard, ils ont recommencé la descente de gorges par l' exploration de nouveaux tracés. Ainsi, le Drahin, au-dessus de Sion ( Valais central ), sera entièrement équipé en 1991 par les spéléos du GSR ( Groupe de spéléologie Rhodanien ). La Raspille, au-dessus de Sierre, dévoilera tous ses secrets entre 1992 et 1993. Dans le Bas-Valais, le célèbre Triège aux Marécottes sera découvert en 1991 par Roland Délèz et le guide Thierry Gasser, et quasi immédiatement proposé de façon commerciale. Cette entreprise, par son marketing, aura véritablement porté le succès de ce sport auprès du grand public.

En 1992, suite au décès de Philippe Rouiller, spéléologue émérite, dans les gorges du Feschelbach, le Spéléo-Secours suisse, organe de sauvetage de la SSS/SGH ( Société suisse de spéléologie ), s' est penché sur le problème et a organisé un stage de secours au canyon de l' Eau. Ce sera sans doute le premier du genre, suivi, en 1995, par un deuxième à la Raspille.

Exploration systématique Dès 1990, l' exploration systématique des gorges valaisannes, puis de toute la Suisse romande commence. Plus de trente-cinq canyons sont ainsi parcourus et topogra-phiés. L' un des derniers grands parcours conséquents ouverts en Suisse romande est sûrement celui de la Salentse à Saillon, totalement exploré, équipé et topogra-phié en septembre 1997 par des guides et des spéléos valaisans. En fait, il a fallu attendre qu' Ovronnaz, station touristique en amont du canyon, se dote d' une station d' épuration! Il faut dire en effet que bon nombre de gorges étaient encore, il y quelques années, de vrais dépotoirs que personne ne croyait visitées.

Pratique dissociée En 1992 et 1993, deux cours de formation canyoning ont été organisés aux Marécottes par T. Gasser et R. Delez. Premiers du genre en Suisse romande, ils regroupèrent tant les spéléologues – plus ou moins précurseurs de l' activité – les sociétés de rivière, qui prolongeaient leur saison de rafting par du canyoning, que les guides de montagne, heureux de pouvoir ainsi diversifier leur offre.

Depuis ces cours, les guides de montagne ont été les premiers à s' organiser pour mettre en place, dès 1995, leur propre filière de formation canyon. Pour les autres, il a fallu attendre le tragique accident du Saxetenbach pour que soit mise en place une filière officielle de for-

Il faut aimer se mouiller pour pratiquer le canyoning! Frédéric Bétrisey, l' auteur de l' article, en rappel dans une cascade Pho to :C hab La thion LES ALPES 4/2002

mation, ouverte à tous les professionnels de l' eau vive. Cet élan de réflexion nationale sur le sujet a également provoqué la création de différents organismes et fédérations. Quant aux spéléologues, ils ont continué, dans l' ombre, l' explora systématique des différentes gorges et canyons du pays. Leur activité a été officialisée en 1996 par la création de la commission canyon 1 de la Société suisse

de spéléologie.

Et le futur? Il faut bien l' admettre, le canyoning en Suisse romande a ses limites. En effet, même s' il reste encore de nombreux tracés à découvrir au Tessin, véritable eldorado du canyoning en Suisse, les autres régions, et la Suisse romande en l' occur, ont pratiquement toutes été explorées de fond en comble. Le potentiel est donc limité, d' autant plus que le nombre de canyons de qualité est lui-même relativement faible. Et il faudra également compter avec les limites économiques d' une telle activité, sans parler des aspects écologiques ou, encore, de l' utilisation hydroélectrique de bon nombre de rivières, alors sujettes à des crues totalement imprévisibles.

Même si depuis fort longtemps déjà, les spéléologues ont publié des topos de canyons, mais uniquement dans leurs revues spécialisées, avec l' apparition actuelle de topos-guides qui connaissent une plus large publication 2 et de sites

1 Commission canyon de la SSS/SGH, Frédéric Bétrisey, Av. de France 21, 3960 Sierre.. " " .Vous pouvez y transmettre toute donnée relative à l' activité canyon ( bibliographies, historiques, fichiers topos, etc. ) et y obtenir également des renseignements. Un site Internet avec l' état actuel des canyons sera prochainement mis en place pour la Suisse romande. 2 Frédéric Bétrisey et Andreas Brunner, Canyoning en Suisse, Editions du CAS, 2001 3 Cf. www.nizzola.ch

Internet 3, la fréquentation va sans doute être plus internationale et la pratique plus individualisée, comme le montre l' évolution de l' alpinisme. Le succès du canyoning auprès du grand public est indéniablement lié à son caractère ludique et à son accès apparemment facile. Or attention, être documenté ne signifie pas que tous les risques sont exclus! Le canyoning reste une activité pouvant présenter de sérieux dangers. Il s' agit donc de partir avec un matériel complet, de posséder suffisamment de connaissances et d' expérience, et, à défaut, d' être accompagné par un guide! a

Frédéric Bétrisey, Sierre

La cascade de l' Arche, à Gondo Les vasques de départ du canyon de la Raspille, en Valais, exploré en 1992 Le canyoning est une activité « humide » qui a d' abord attiré les spéléologues. Les cascades de Morcles, Chablais vaudois Photo: Pierre Beerli Photo: Chab Lathion Pho to :T hi ba ut Pr ei sig

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