Hivers de chez nous

PAR J.P. HUMBERT

Que j' aperçoive un matin, en me réveillant, trois branches nues qui bougent derrière ma fenêtre, sur un ciel gris, où chutent doucement, sans interruption, les flocons légers, alors une lente joie me pénètre, et j' ai hâte de sortir pour aller respirer cette chose unique dans l' année: l' odeur du premier jour d' hiver.

17 Die Alpen - 1957 - Les Alpes249 Dans nos villages citadins - grands magasins, garages, tea-rooms, jardins publics, places de sport l' hiver prend forcément une allure urbaine. Je ne dis pas que la promesse des trois branches guignant à la fenêtre ne soit pas tenue: on voit bien quelques arbres, ceux qui bordent les « Grand' rues » ou les « Avenues » mais, trop soignés, ils ne tendent vers le ciel que des moignons tordus aux extrémités tuméfiées. Ce sont des arbres de luxe qu' on « arrange » en les rognant, tout à fait comme les chiens de luxe à qui on tronçonne les oreilles ou la queue. Heureusement, il y a quelques jardins, dont le mien - ou plutôt celui de mon propriétaire -, dans lequel la nature a garde son vrai visage: du sol couvert d' ouate surgissent des troncs vigoureux aux puissantes ramifications qui vont s' amin en rameaux aériens plus fins que des doigts de fées. Mais à part ces réjouissantes surprises, c' est une ville que je parcours, une ville en hiver. Dans les rues où la neige se comprime rapidement en une couche durcie et glissante, les autos ne circulent pas moins nombreuses qu' à l' accoutumée: le roulement des moteurs et le bruit des klaxons se sont un peu feutrés, c' est tout. Du reste tous les bruits extérieurs sont estompés: celui des portes de magasins et des bars qu' on ouvre ou qu' on referme, les voix des commères qui s' interpellent d' un trottoir à l' autre, et jusqu' au fracas des bouilles que les laitiers, au petit matin, manipulent sur leur camion. Les gros blocs des maisons sont encore un peu plus renfrognés, mais tous ont échangé leurs coiffures estivales contre des bonnets de coton qui adoucissent les angles vifs des toits et donnent l' impression, à distance, de moutons dont les dos se serrent frileusement les uns contre les autres. Pelotonnée sur elle-même, la petite ville hiberne: elle se laisse aller à l' uniformité, elle végète.

Ce n' est point ici que l' hiver triomphe, ce n' est point ici qu' il marque avec éclat son arrivée sur la planète.i 11 faut marcher, pour le rencontrer dans toute sa splendeur, jusqu' aux hauts plateaux, jusqu' aux fermes, jusqu' à la forêt. Là, aucune saison ne fait son entrée avec une telle souveraineté, avec une plus noble tranquillité. Un monde nouveau est apparu d' un jour à l' autre, un monde auquel il va falloir s' accoutumer sous peine d' en être impitoyablement repoussé. C' est ici la force du paysan, du bûcheron, du rôdeur impénitent. Avec eux, vous découvrirez, dans cet univers uniformément blanc, des signes d' identification qui ne sont pas les vôtres, pas ceux que vous avez repérés en été -ceux-là sont anéantis, recouverts, ensevelis. Morts. Et ce monde neuf, surgi d' une nuit, vous refuserait. Les chemins de forêt ne sont plus les mêmes et, sûr de vous, vous courriez vous jeter dans une « baume », persuadé d' être sur la piste de telle ferme où vous êtes allé dix fois, pendant les vacances, « piquer » deux décis. Le sol et les arbres étaient verts; maintenant l' un est blanc, les autres noirs, sauf les sapins qui retiennent d' énormes fourrures étalées: changements de couleurs, changements si profonds qu' ils touchent aux fibres de votre mémoire et que la blancheur, dominante, est plus impénétrable que la nuit, car elle laisse l' illusion trompeuse que les yeux servent à quelque chose pour s' orienter parmi les « fues », les pistes et les broussailles. Mais c' est précisément cette vêture nouvelle, uniforme dans sa luminosité, infinie dans le jeu de ses formes, c' est précisément cette vêture nouvelle qui pénètre en vous comme un charme.Vous découvrez des endroits connus, vous inaugurez des promenades répétées quotidiennement en saison chaude. Tout est neuf, jusqu' à l' air qu' on respire. Est-ce qu' on n' a pas un peu changé aussi soi-même, est-ce qu' un sens supplémentaire ne s' est pas réveille, tandis qu' on humait l' air froid de neige? Est-ce qu' on ne fait pas aussi, au fond de sa personne, son hiverQui sait...

Et le plus beau, là-haut, c' est, après une journée de vagabondage folâtre dans les sapins figés, comme dans un immense vestiaire de manteaux blancs, un vestiaire de géants aux dédales infinis -et l'on passe de l' un sous l' autre, inlassablement, et l'on en découvre toujours de nouveaux qui vous abritent juste le temps de votre passage, sans qu' on puisse même voir leurs épaules; on se contente de courir d' une jambe à l' autre - le plus beau, quand on rentre tard avec une bonne fatigue, c' est de voir dans la nuit avancée, à la fenêtre d' une ferme, une lumière tranquille et douce, tenace comme une dernière braise dans un foyer qui s' éteint.

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