Impressions et souvenirs d'une ascension du Kilimandjaro

Gody Gut-Bernet, Stäfa

Même si elle est sans commune mesure avec nos Alpes, une montagne comme le Toit de l' Afrique mérite qu' on s' y attaque sérieusement, surtout si on y ajoute la marche d' approche.

Au sujet des difficultés, les avis et les on-dit divergent: ils vont de l' ascension en chaussures de sport au risque d' issue fatale. Ce qui ne vent pas dire que la tentative en pantoufles de gym soit a priori la plus dangereuse. Mais, lorsque des hommes habitués à la haute montagne, solides et dans la fleur de l' âge, sont terrassés à 5500 mètres par un œdème pulmonaire, la mort est imminente; c' est dire si l' excursion n' est pas sans risques.

En comptant Bernhard Wörner, notre guide de Rüti, nous sommes au nombre de dix-sept participants âgés de 25 à 63 ans, dont cinq femmes. Tous sont arrivés, une fois ou l' autre, à la force du mollet à une altitude dépassant les 4000 mètres, sans éprouver aucune difficulté d' ordre physique. Les chances de succès - c'est-à-dire la perspective de voir tous les participants atteindre le sommet -sont donc raisonnables.

Enfin le grand jour est arrivé. A l' aéroport règne une grande animation, les appels s' entrecrois. Des visages connus apparaissent, accompagnés par un entourage prévenant de supporters plus ou moins nombreux. Tantôt hésitants, tantôt plus dégagés, ils quittent le cercle familial pour former une nouvelle communauté portée par les mêmes vœux, les mêmes buts et les mêmes espoirs.

Tous ensemble, nous paquetons les bâtons de ski ( ils nousfaciliterontbienlaprogressionenaltitude ), chacun aide l' autre à charger ses valises tout en essayant de garder les nouveaux noms en mémoire.

Dernier contrôle: groupe complet, en grande tenue d' excursion, et c' est le départ. Après les formalités de la douane, nous sommes parqués dans la salle d' attente, puis vient la marche vers le bus, un bref trajet, et ce sont les derniers pas sur le sol natal. Ultime occasion de faire un signe d' adieu.

Il y a beaucoup de places libres dans le DC-g. On voit que les voyages en avion sont devenus accessibles à tout le monde: personne n' en est à son premier vol, et nombreux sont ceux qui, ayant déjà visité d' autres parties du globe, parlent plus ou moins couramment l' anglais. Aux guichets, dans les halles d' embarquement et dans les avions, ils sont aussi à l' aise qu' un Masaï dans sa hutte de paille.

Ensuite, l' accélération de la machine qui décolle nous enfonce dans le rembourrage du fauteuil. Un dernier sursaut, et nous quittons le sol. Comme dans un rêve, nous glissons dans la lumière qui baigne cette belle soirée. Le soleil qui descend à l' horizon déverse toute sa splendeur colorée sur une multitude de pics, de parois et de dômes enneigés. C' est toutjuste sion a le temps de repérer le massif du Glärnisch, le Tödi et l' Alpstein tout proches. D' autres pics familiers émergent de cette mer de sommets qui s' étend alentour dans une chaude plénitude lumineuse. Plus tard, un flot de lumière apparaît sous une légère couche de nuages: c' est Vienne, notre dernière escale en Europe. Adieu à l' hiver et la neige!

Le transit. Nous attendons le prochain envol. Bientôt nous gagnons en bus l' appareil prêt à décoller et où chacun cherche sa place dans la cabine qui se remplit rapidement. Il y a en tout deux cent quarante passagers. Toujours trois places à gauche, trois places à droite. Huit heures dans un siège large de cinquante centimètres, au milieu d' une longue rangée de passagers assoupis.

Huit heures dans la main de Dieu et celle du pilote. Une troisième force s' est glissée entre nous et la terre; pour le moment elle a apparemment aboli les lois physiques, et elle nous soutient tant que l' énergie statique se convertit en énergie dynamique. De temps à autre, l' appareil est secoué comme par des frissons de fièvre et un plaisantin y voit l' effet du verglas qui recouvre les routes aériennes.

LE CAIRE La nuit grisâtre est percée par une éblouissante-lumière jaune. Courte escale dans la chaleurlourde du désert. Est-ce que la piste est assez longue pour le décollage de l' appareil chargé au maximum?

Dans la cabine aussi, les lumières s' éteignent. On somnole, mais c' est à peine si on peut dormir. Sans qu' on s' en rende compte, l' aube se lève tout doucement. Nous survolons de très haut une cou- che de nuages presque compacte, dont la structure apparaît petit à petit dans la lumière blafarde du jour naissant. Vers l' océan Indien, l' horizon commence à prendre les couleurs de l' arc et ainsi, peu à peu, la limite se précise entre la réalité du jour qui se lève et l' infini.

Pour la dernière fois en ce qui nous concerne, la machine perd de l' altitude et transperce la couche supérieure des nuages. Aucune trace du Mont Kenya ou, plus loin, du Kibo. Un autre banc de nuages les dérobe à nos yeux. L' Afrique sans soleil, est-ce donc possible?

Un aérodrome, tel celui de Dübendorf il y a quarante ans: une piste asphaltée qui se perd dans la savane, un vaste territoire tout en collines, un climat chaud et humide, des hommes à la peau noire, des habits lourds qui collent au corps, telles sont nos premières impressions de ce pays. Nous sortons nos papiers, mais il n' y a personne aux barrières. Enfin le douanier de service vient meubler son guichet, les tampons claquent sur le papier, nous cueillons nos passeports à la volée, et nous nous retrouvons de l' autre côté de la frontière, en Tanzanie.

Les bus arrivent avec nos chauffeurs; ceux qui, dans les quinze prochains jours, seront toujours avec nous quand nous aurons besoin d' eux. En route pour l' hôtel! Les pensées ont libre cours!

Il y a quelques heures nous étions encore au cœur de l' hiver, par une température inférieure à zéro, entourés d' asphalte, de béton, de verre et de plastique - un monde fonctionnel, mais stérile et d' une beauté figée. Quelques heures plus tard, grâce à ce même progrès, nous voilà plongés dans un univers foisonnant de vie et de couleur où la technique a de la peine à prendre pied. L' herbe perce à travers l' asphalte qui s' effrite et se désintègre. On a une sensation presque matérielle de l' es et du temps: des carcasses d' autos, des os blanchissants... De ces débris naîtra une nouvelle vie. L' indolence des Noirs contraste avec la fébrilité des Blancs. Le Blanc ramasse de l' argent, du temps et du savoir pour chercher ensuite, durant le peu de temps qui lui reste à vivre, ce qu' en che- min il a perdu. Le Noir a du temps, et justement ce que nous avons perdu.

Des zones de savane alternent avec la forêt vierge. Nous rencontrons des troupeaux de bœufs et de moutons, maigres créatures d' un sol avare. Les parasols des acacias et les baobabs confirment l' image d' Epinal qu' on a de l' Afrique. On peut voir des plantations: bananes, café, sisal; idées de Blancs, travail de Noirs.

Les indigènes nous offrent une image colorée et disparate à souhait: les couleurs criardes des habits et des ustensiles en plastique voisinent sans transition avec les délicats pastels des fibres et des colorants naturels. Mais les matières synthétiques l' emportent déjà largement. A cela s' ajoute une infinie variété de types d' habillement: des jeans d' une coupe parfaite et les complets impeccables des employés de l' aéroport ou de l' hôtel côtoient des amas de chiffons d' une nature et d' une consistance indéfinissables, négligemment accrochés sur des épaules, des seins ou des hanches. Il me semble pourtant que ces guenilles renforcent une impression de dignité, de confiance en soi qui n' ont rien de commun avec nos normes matérialistes. je ne peux pas m' imaginer un Européen à ce point démuni et en même temps capable d' une telle fierté, d' une telle élégance.

Ne devrait-on pas justement définir autrement la misère?

Nous braquons nos appareils de photo sur les indigènes: gracieuses silhouettes féminines, visages rides des hommes, frimousses luisantes et mali-gnes des enfants. Une petite pression du doigt, et une tranche de vie ou un événement restent fixes aussi longtemps qu' on le veut. Et là-bas, dix mille kilomètres plus loin, on le regardera, on le commentera: nous aurons emporté quelque chose. Mais d' où vient ce « je ne sais quoi » qui pousse les gens en contrepartie à tendre la main et à prononcer le seul mot d' anglais qui leur soit familier à tous: money. Avec quelle vitesse ils ont assimilé l' es mercantile! Sont-ils donc conscients qu' avec cela ils vendent leur dignité et qu' ils se laissent contaminer?

Une fois l' asphalte quittée, la terre rouge et poussiéreuse de l' Afrique nous mène à l' Hôtel Marangu, le point de départ de notre expédition. La piste se terminedans garnied' un bosquet de balisiers rouges et jaunes et de géraniums oranges ou rouges. De simples bungalows de pierre et de bois se groupent autour de cette cour intérieure; ils s' harmonisent discrètement au parc inondé de couleurs qui reproduit la flore africaine en plus soigné. Nous nous installons dans nos pavillons et constatons que l' eau africaine, contenant plus de « choses » que la nôtre, est de ce fait plus colorée. Puis nous flânons un peu dans le jardin.

A midi, un avertissement est dans l' air: pas de salades! pas de fruits de mer! pas de glaces! pas de!... Oh! par cette chaleur! En revanche, des bananes, oui, des oranges à moitié vertes, des ananas. Ensuite, le clou du repas: le café à son lieu d' origine, self-service à discrétion.

Le lendemain nous arrivons à l' Hôtel Kibo construit sur une terrasse au flanc de la célèbre montagne.

Les parois sont décorées de photos, de cartes et de souvenirs. C' est une maison de style colonial fréquentée sans distinction par des Blancs ou des Noirs. Mais il est grand temps de préparer l' équi de notre ascension. Chaque touriste a son porteur attitré; tout ce que le premier doit emporter: linge de rechange, habits chauds, etc... est bourré dans un sac genre cornet à ordures; en revanche, on garde « sur l' homme » les habits légers pour le départ et les effets personnels dont on ne veut pas se séparer.

Porridge, œufs, pain, beurre et confiture honorent notre table au matin du premier jour de marche, un « menu » qui nous restera fidèle durant toute la semaine.

Dans la cour nous attendent les porteurs et l' é de cuisine, 30 personnes en tout, car, outre les vivres, tout le matériel, les ustensiles, les lampes à pétrole, etc... font le trajet aller et retour à chaque expédition.

Les porteurs sont prêts, on photographie et on filme avec application les salutations d' usage. En- fin, après un trajet en bus jusqu' à l' entrée du parc du Kilimandjaro, c' est le départ!

Ici prend fin la route asphaltée: tribut payé au tourisme par l' aide au développement, comme en atteste aussi le style suédois des bâtiments d' en, du restaurant et du magasin de souvenirs. Enfin débute la marche dans la jungle où l'on peut partout s' assurer des effets de l' humidité et de la chaleur: les troncs sont couverts de mousse et c' est à peine si la lumière du jour peut percer l' épais feuillage et l' entrelacs étroit des branches et des lianes. Le ciel est couvert et il pleut à deux ou trois reprises. Nous n' apercevons que peu d' animaux.

Heureux celui qui, au lunch, trouve une pierre sèche sur laquelle il peut manger son croque-mon-sieur garni d' une masse informe de viande et de fromage. Après cela, il y a encore, bien emballés dans du plastique, un œuf et des bananes — il en ira ainsi les jours suivants. La chaleur écrasante de la marche qui suit me rappelle une excursion dans la Haute-Léventine.

Deux ou trois cents mètres avant la cabane Mandara nous arrivons dans une sorte de clairière envahie par la bruyère et les fougères. Là est située la vieille cabane Bismarck, ainsi que les pavillons suédois aux toits pointus qui ont été construits plus tard tout autour du bâtiment principal. Nous sommes à 2675 mètres au-dessus du niveau de la mer, mais immédiatement après les cabanes, la forêt vierge reprend ses droits.

Au souper, grosse surprise!

Grande table d' hôte: nappes, serviettes dans des pochettes numérotées et services pour l' entrée, le plat principal et les desserts. Mais tout cela n' est pas le plus important, ce qui saute surtout aux yeux, c' est le soin avec lequel on met la table, lisse les serviettes, dispose les services et comment tout est compté et contrôlé encore une fois. Quiconque verrait avec quel soin on frotte chaque tasse et chaque assiette ne pourrait plus croire les mauvaises langues qui prétendent que le même chiffon a servi à nettoyer des voitures alors qu' il n' avait encore qu' une couleur... La peine qu' on se donne pour nous est vraiment touchante...

Veillant sur nos sacs comme sur la prunelle de leurs yeux, nos boys nous attendent devant nos couchettes, des matelas mousse recouverts de coutil. Le fait de rendre le sac signifie pour eux le repos, la fin d' une responsabilité qu' ils prennent très au sérieux.

Certains affirmaient que cette seconde journée serait celle de l' épreuve. Mais un instant de réflexion calme et posée le dément rapidement: nous avons devant nous un trajet de 24 kilomètres avec une dénivellation de 1000 mètres. Tout d' a ce sera la forêt vierge et ensuite, au-dessus de 3100 mètres, on passera sans transition à la savane d' altitude avec sa flore complètement différente.

Les arbres se dressent isolés ou par petits groupes et cèdent bientôt la place à des buissons, de sorte que la vue devient plus claire et invite à la contemplation. Quelqu'un repère la première lo-bélie des forêts avec ses fleurs jaunes, mais un peu après on en trouvera de plus belles, et les chanceux découvriront même un spécimen de Protea Kili-manjarica avec ses pétales largement ouverts. Nous nous accordons le temps d' une chasse photographique aux raretés botaniques.

Bien que le ciel se couvre de plus en plus, l' air ne fraîchit pas. Ce n' est qu' à 3500 mètres que quelques passages de brouillard nous font frissonner. Après avoir traversé deux ou trois ravines souvent égayées par un ruisseau, nous atteignons dans l' après la seconde station de l' aide suédoise au développement: la cabane Horombo, tout juste à 3800 mètres.

Ce soir-là, on ne peut plus négliger la rumeur qui se répand à nouveau, selon laquelle le lendemain serait décisif: en effet, io%, au plus 20%, de ceux qui s' attaquent au Kibo atteignent, dit-on, le sommet. Ce jour où nous entamons la marche vers la cabane Kibo, le haut de la montagne reste encore enveloppé dans les nuages. A près de 4000 mètres, nous arrivons au Last Water; l' eau jaillissante de cette ultime source est recueillie par un petit tuyau.

Au point culminant qui précède le haut plateau situé à 4400 mètres, le temps change: tout d' abord c' est un refroidissement sensible, puis une légère pluie et peu après il neige sur la plaine désolée. La pause-repas est, on l' imagine, réduite à sa plus simple expression.

Une longue marche à travers un terrain maintenant privé de végétation nous attend désormais. Cette monotonie pesante n' est brisée que par quelques séries de pierres disposées en forme de caractères d' imprimerie. La marche nous semble à ce point interminable que nous nous rendons à peine compte de la dénivellation de 400 mètres séparant le point le plus bas du plateau de la cabane Kibo. Maintenant la neige tourbillonne avec obstination, et c' est au milieu d' un paysage tout blanc que nous trouvons la cabane de pierres dont l' intérieur s' avère aussi froid que l' aspect extérieur.

Nous sommes maintenant à 4800 mètres, et un intense échange de pilules semble indiquer que le bien-être n' est pas général: certains se plaignent de manquer d' appétit - c' est sans doute l' effet d' une nourriture insuffisante ou mal dosée — d' autres souffrent de maux de tête - phénomène courant en haute altitude. On ne s' arrête même plus au fait qu' il y a une nappe sur la table, et on ingurgite son repas sans aucun plaisir. Cette nuit sera sans exubérance: en effet des huit heures s' installe un silence de veillée d' armes après une nouvelle distribution de poudres et médecines.

A deux heures du matin, la lumière pâle de la pleine lune s' écoule sur un paysage en noir et blanc qu' arpentent vingt-deux silhouettes emmitouflées dans tous les habits disponibles. Le bord du cratère du Kibo se dresse au-dessus de nous et, à droite, nous domine, menaçante, la silhouette dentelée du Mawenzi.

En soi, l' air n' est pas glacé. La neige est tout juste gelée et pourtant la chaleur corporelle nous manque; en effet l' atmosphère s' est raréfiée d' un bon tiers d' oxygène. La démarche très tranquille de Fataeli, notre guide noir, ne suffit pas à supprimer ce froid intérieur et même nos orteils ont de la peine à se réchauffer.

La cabane Hans Meyer, première étape tradi- donneile, doit se trouver quelque part au-dessus de nous. Des gens au visage renfermé nous croisent sans prononcer le moindre mot.

- En voilà qui ont du abandonner! Ils sont allés trop vite! déclare Berni.

Même à ce rythme nonchalant, trois heures c' est beaucoup, surtout à une altitude où l'on partirait du sommet du Mont Blanc pour se hisser à 5300 mètres.

A bout de souffle nous laissons tomber nos sacs ( qui ne contiennent que le strict minimum ) sur le sol de la caverne, puis nous nous faisons violence pour avaler un peu de nourriture solide.

La montée reprend. Au-dessous de nous, des nuages se sont formes entre-temps sur la grande plaine et d' autres s' accrochent à la lèvre du cratère. A une montée directe succèdent maintenant des lacets plus agréables. Le Gilmans Point, notre but, reste inébranlable au-dessus de nous, et la pente semble interminable. Heureusement, nous avons les bâtons de ski qui nous aident à rester debout.

L' aube grisâtre commence maintenant à supplanter la faible lumière nocturne. Elle envahit le ciel infini, descend peu à peu et finit par éclairer doucement notre montagne. A quelque 5500 mètres, à peine au-dessus des nuages, nous marquons une pause, fascinés par ce lever du jour. A l' orient, son éclat augmente rapidement. On passe du bleu-violet à un rouge, tout d' abord sombre, qui s' éclaircit peu à peu jusqu' à l' orange. Brusquement le premier faisceau de rayons nous atteint et, à l' horizon, le globe jaune clair du soleil émerge de la nuit.

Tout de suite, on ressent l' action de la chaleur, et la neige, pas plus épaisse que devant la cabane Kibo, devient rapidement molle et collante.

Entre-temps, notre groupe s' est étire; l' un marque le pas, luttant péniblement pour retrouver son souffle, tandis qu' un autre est régulièrement secoué par des accès de vomissement. Mais, derrière tout le monde, le chef des guides, Fataeli, reste notre ange gardien: sa présence nous rassure et ranime notre courage.

Le Gilmans Point ne doit plus être bien loin. En effet, entourés de blocs de lave, nous nous arrêtons brusquement au bord du cratère. Là, nous découvrons un double panorama: d' un côté un vaste chaudron avec ses débris de glaciers en régression, puis une arête qui s' élève jusqu' à Uhuru-Peak, mais qui nous empêche de voir le fond du cratère, même depuis le point culminant. A l' opposé, nous avons la mer de brouillard qui entoure le Kibo et nous dérobe ainsi la région environnante. Même son voisin, le Mawenzi, qui atteint pourtant 5150 mètres, a disparu sous cette masse bouillonnante. Cependant dans les trouées de nuages, l' Afrique s' étend à perte de vue, et si nos yeux n' embrassent pas un vaste panorama, ils plongent dans l' infini de ce gigantesque paysage vierge.

Une demi-heure plus tard, nous reprenons notre progression vers le sommet. En soi le chemin ne pose pas de problèmes, mais chaque pas exige un gros effort. Nous nous rendons maintenant compte que nos guides noirs ne sont pas venus simplement pour le décor. Leur sollicitude, leur façon de nous encourager, leur tact n' ont rien à envier aux qualités des guides helvétiques.

Au cours de la descente, une petite chute sans blessures, due simplement à la faiblesse provoquée par l' altitude, engage Fataeli à prendre mon bras gauche et à ne plus me lâcher jusqu' à la cabane Kibo. Dommage! je me serais bien dérouillé les membres en sautant dans cette longue pente d' é.

Après la cabane Kibo, une épaisse couche de nuages s' est de nouveau formée sur le haut plateau, provoquant sans cesse des averses de grésil. Il nous faut attendre East Lava Hill, à 4355 mètres d' altitude, pour trouver enfin une atmosphère un peu plus agréable. La chaleur bienfaisante du soleil nous accompagne pour le dernier bout de chemin vers la cabane Horombo.

Après tant de fatigues, nous sommes salués par ces deux montagnes imposantes qui domineront notre itinéraire les deux jours suivants: le Kibo fier de sa hauteur inégalée et qui, sous les tropiques, peut se payer le luxe de renoncer aux attri- buts d' un sommet digne de ce nom, d' autre part le Mawenzi qui tente de compenser son second rang par une couronne de pointes d' aspect redoutable.

Au terme de cette expédition réussie, nous nous retrouvons à l' entrée du parc, et le soulagement qui fait suite aux misères nous ramène, comme lors de chaque excursion, au point de départ de nos réflexions.

Autrefois, on décorait les vainqueurs du Kibo d' une couronne de fleurs; aujourd'hui, c' est un certificat qui atteste l' exploit. Papier d' Afrique ou plastique d' Europe, c' est de toute façon plus durable.

Les bus sont prêts, les chauffeurs attendent. L' Afrique Noire éternelle offre encore des espaces infinis à la fringale des Blancs.

Plus tard, au crépuscule, nous avons encore droit à un petit spectacle. Des habits, des ustensiles et des vivres s' alignent sur le gazon. Nos guides et nos porteurs sont rangés en bon ordre derrière l' étalage. Avec des gestes de souverain, leur chef dirige la manœuvre: spectacle d' une avidité canalisée et disciplinée. Le rebut de la « culture » européenne devient un article convoité par l' Africain déraciné. Tour à tour, chaque article est exhibé à bras tendu: qui s' annonce? Le chef balaie le groupe d' un coup d' œil et l' attribue à celui qui en a le plus besoin ou, qui sait, à celui qui lui est le plus sympathique.

Final: les Africains applaudissent bruyamment et partent en cortège avec leur butin. On a fait place nette, reste la question: qui a donné? qui a reçuTrad. Nicolas Durussel 49 Le Kibo, vu de l' hôtel Marangu ( 1400 m ) 50 En marche vers la forêt equatoriale, entre les cabanes de Mandara et Horombophotos: Hans Eggenbci 51Vue sur les cabanes Horombo ( env. 3800 m ) 52 Le Mawenzi ( 5125 m ), vu des cabanes Mandara

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