Initiation au bivouac

Jacques Läufer, Lausanne

Quel âge avait-elle? Dix-huit ans? Vingt ans? Elle nous arrivait, surgissant à ski dans le brouillard et le vent, en toute fin d' après, seule, cheveux enneigés, échauffée de sa montée à peaux de phoque, sac au dos, demandant en suisse-alle-mand si elle était bien dans la direction du Pas de Chèvres: des amis l' y attendaient - dans cette tourmentepour rallier la cabane des Dix.

Partie d' Arolla sur des indications erronées dans une région inconnue, elle avait manqué la piste du col et s' égarait, quand elle distingua, entre deux semonces de neige, nos tentes et notre drapeau.

La nuit tombait. Le temps menaçait. Le froid sifflait. Dans ces conditions hivernales, à près de 3000 mètres, on ne plaisante pas. Il était hors de question de la laisser repartir ni même de l' accom au Pas de Chèvres; mais ses amis s' impa sans doute, s' inquiétaient peut-être.

ment détérioré ( détails dans les numéros 15 et 17 de la revue française Alpinisme et Randonnée, ).

L' escalade artificielle étant passée de mode, peu de larmes, hormis celles du crocodile, seront versées sur cet épilogue à propos duquel Preuss, s' il était encore de ce monde, n' aurait pas manqué de rappeler que l'on est puni par là où l'on a péché!

Intéressé à cette ascension dans le cadre de ses activités cinématographiques, Michel Vaucher devait trouver le lieu assez sinistre. Je lui concède volontiers son jugement. Toutefois, je dois à la Reculée des Planches quelques impressions inoubliables et à mes compagnons d' aventure une solide amitié.

Michel Ziegenhagen Alerteraient-ils la colonne de secours? Toute seule, dix-neuf ans, Rita, de Bümpliz.

Elle partagea notre repas, à peine troublée, curieuse de notre situation, souriante, sportive. Elle était en sécurité, mais isolée avec nous dans la montagne. Pour prévenir une fausse alerte, il fut décidé que deux d' entre nous la reconduiraient à Arolla pour y passer la nuit et, le cas échéant, téléphoner à la cabane. Ils partirent tous trois dans la bourrasque et dans l' ombre brouillée, dévalant les pentes, avalant les bosses. Et Rita, entre ses deux compagnons de fortune, dessinait encore des pleins et des déliés aussitôt gommés par la neige tombant dru.

C' était vu juste: ses amis l' avaient attendue deux longues heures au Pas de Chèvres dans le froid du soir et de l' appréhension, avant de redescendre à Arolla. Ils s' y retrouvèrent tous avec soulagement. Tout ce petit monde dormit à l' hôtel et, le lendemain matin, nos deux galants remontèrent au camp.

Nous étions treize, hommes et femmes, à vivre une semaine de bivouac et de ski ', fin mars-début avril à 2865 mètres au-dessus d' Arolla à l' ouest du Mont Dolin et face au glacier tourmenté de Tsijiore Nouve. Le Mont Blanc de Cheilon et le Pigne d' Arolla nous dominaient de quelque mille mètres, se prenant parfois pour des têtes himalayennes ou disparaissant par moments dans les froufrous et les tutus des brouillards amusés.

Les treize tentes, orange pour la plupart, étaient disposées sur la circonférence d' une vaste esplanade au centre de laquelle était dressée et solidement arrimée une haute et grande tente bleue: c' était là notre cuisine, notre réfectoire, notre bistrot. On y popotait au propane, excellemment. On y veillait aussi; on se réchauffait en se passant de main en main un profond gobelet de café noir brûlant et fruité. Quand soufflait la tempête, nous étions empoussiérés de neige, bien sûr! et transis, et les haubans de la tente tien-draient-ils le coup? Mais, tout imprégnés d' odeurs et de saveurs parfumées et communicatives, nous bavardions, nous chantions, nous échangions des confidences, nous rêvions. Nous écoutions des récits de courses mémorables et surprenions, au détour d' un gendarme ou d' une crevasse, d' une victoire ou d' un accident, cette extrêmement solide et discrète et prioritaire amitié qui lie ces compagnons de cordée: ils s' en vont deux par deux, à la limite du possible dans des parois impossibles, comptant l' un sur l' autre absolument, et sur la corde, cette corde qui peut se rompre ou se déchiqueter, jusqu' à devenir « cigarette »...

Silence, alors, pour deviner le drame et pour respecter la pudeur de ces hommes de la montagne qui disent tout d' un mot, d' un geste!

1 C' était une semaine clubistique de la section des Diablerets du CAS, dirige par MM. Marcel Bovigny et Jean-Claude Masson, du 27 mars au { avril 1982.

.'35 Dehors, après le café, l' épreuve. Lunaire ou ténébreuse, scintillante ou saumâtre, insistante, arrogante, elle s' appelait Froid. Il nous tint fidèlement compagnie toutes ces nuits, à l' extérieur jusqu' à -120,150 peut-être, et à l' intérieur entre -40 et -g°. On est loin des températures polaires, sibériennes, finlandaises ou simplement jurassiennes; mais allez vous glisser, gourd et frissonnant, dans une tente marbrée de froid et vous allonger, même dans un bon sac de duvet, sur un matelas suintant de condensation! Et pourtant, nous avons tous à peu près bien dormi, chacun s' ac à sa guise de ce compagnonnage oblige, attendu, désiré...

Bougie soufflée, position arrêtée, clarté de la nuit, rires voisins, rafales, couleuvres dans le dos, silence immense, bonne nuit!

L' épreuve prenait tout son sens le matin. Le givre arpentait les toiles de la tente, et le froid nous saisissait à la sortie du sommeil et du sac de couchage. Il fallait serrer les dents pour s' habiller, s' équiper et - tu crois que ça va tout seul, mais c' est le petit drame de chacun chaque matin - introduire nos pieds encore à peine tièdes dans ces chaussures de ski rigides, gelées, abominables. On y arrivait, on était prêt, on trébuchait, on sortait, et voici, on était comblé: c' était d' abord le chuintement de l' eau bouillante annonçant le thé, le café, le chocolat. ( Et qui donc s' était levé le premier pour mettre à feu le propane, faire fondre la neige, accueillir les engourdis? L' a assez remercié ?) Et c' était aussi cette âpre nature, le vent du nord et ses promesses, celui du sud et ses menaces, le brouillard maussade, la neige amoureuse ou jappante, le ciel clair, uniment bleu, sur lequel les sommets formaient des rondeurs lascives ou des crocs pointus, et les glaciers qui vous tirent la langue ou rient aux éclats, se préparant à croquer à belles dents l' imprudent, l' infortuné, l' égaré. Et l'on entendait aussitôt, sur un fond de casseroles, les clic-clac des boîtes à souvenirs.

Nos journées étaient fonction du temps. Du ski tous les jours, piste ou peaux de phoque.

89 Le bivouac au soleil du matin Photo Gisèle Jahn, Lausanne 90 Montée en crampons à la Serpentine PhmoR. Pir, Prilly 91 Bivouac en face du Pigne d' Arolla Photo Gisèle Jahn. Lausanne La Luette ( 3548 m ): bonne course d' entraîne dans un bonheur poudreux.

Tentative au Mont Blanc de Cheilon ( 3869 m ): demi-tour peu au-dessus du col. Gros flocons, tourmente, trace dérobée.

Une réussite ensoleillée, vendredi: le Pigne d' Arolla ( 3796 m ) en traversée. Bonne et longue montée, ponctuée d' éclats de voix, d' incidents mineurs, de longs silences essentiels, et les skis, gauche, droite, suivent le mouvement rythmé de la colonne, entraînant le skieur dans une petite ivresse indicible et blanche. C' est le miel de la semaine, dégusté pas à pas dans le bien-être et l' har, toutes fibres confondues. Joie au sommet, bravo! poignées de main, sourires, soleil, immensité circulaire, toutes ces montagnes partout et ces vallées de tous les côtés, les sombres lits des torrents et les taches claires des hameaux, notre pays, un coin de France, un bout d' Italie, une cabane, deux cabanes, le pique-nique, les souvenirs, les projets. Plénitude.

Et la descente, prudente d' abord dans le voisinage des séracs au-dessus des Vignettes, plus libre

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