La Dent de Velan en hiver

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations ( n08 47, 48 ) Par Ph. Bérarc La région de St-Gingolph L' été dernier, fuyant les vagues de chaleur de la Riviera vaudoise, nous avons souvent pris le « Valais » ou le « Simplon » pour gagner St-Gingolph, où, comme le faisait remarquer très justement un employé de la Compagnie de Navigation, les hôtels ont des prix plus abordables.

Les pentes boisées du versant nord du Grammont permettent de monter dans la fraîcheur jusqu' aux alpages, soit au bord du Lac de Lovenex, au-dessus de Novel, soit plus haut encore, vers le Haut de Tanay. On peut alors rayonner de tous côtés et gravir, dimanche après dimanche, le Grammont, la Grande Jumelle, le Mont Gardy, la Dent de Velan, les Cornettes de Bise et en temps de paix les Dents d' Oche.

En hiver, le Haut de Tanay est un paradis de skieurs. Une immense combe orientée vers l' est, dont un côté, bien abrité par les Cornettes de Bise, offre des pentes variées toujours couvertes d' une neige idéale, tandis que le versant opposé, en plein soleil, invite aux bains de rayons ultraviolets.

Les itinéraires de descente sont aussi variés: Par le Vallon de Novel, lorsque les conditions de neige le permettent, par les chalets de Bise, Vacheresse et Thonon, en temps de paix, et par le Lac Tanay, ou mieux encore par le Col Rose, sur le Val de Verne, Miex et Vouvry.

Cette guerre finira une fois, comme toutes les autres, mais pour prendre patience il n' est rien de plus efficace que de faire des projets d' après. En ce qui concerne la Haute-Savoie, il faut espérer que les frontières seront moins fermées qu' auparavant et que le trafic touristique prendra un essor nouveau.

La région de St-Gingolph, en particulier, permettrait aux Genevois de réunir le charme de la Haute-Savoie à la rapidité des transports suisses. Il suffirait pour cela de prévoir un petit téléférique, à peine plus visible qu' un fil d' araignée et qui s' élancerait de Clarive, près de Novel, par-dessus le Lac de Lovenex, jusqu' à un épaulement de la Dent de Velan, à quelques minutes du sommet, merveilleux belvédère à près de 2100 mètres d' altitude.

1 Archives Saussure. Dossier F. Publié dans C. E. Engel, La Suisse et ses amis.

La Dent de Velan La dernière journée de travail de l' année étant achevée, les skis et le sac de montagne semblent particulièrement légers. Le train roule entre le vignoble dénudé et le lac, qu' il éclaire de ses fenêtres illuminées. A Villeneuve, le car postal attend fidèlement et emmène bientôt tout son monde à travers la Plaine du Rhône, par No ville et la Porte du Sex, jusqu' à Vouvry.

Le voile de brouillard s' est évanoui et les étoiles scintillent dans un ciel sans lune. Elles semblent être reliées par des fils invisibles à la puissante centrale électrique inondée de lumière, au pied des pentes boisées, au milieu des vignes. La route s' engage dans une gorge sombre, au bord d' un torrent bouillonnant. Un premier pont donne accès à un raccourci assez raide; il vaut mieux aller jusqu' au pont de la route de Miex. Avec la neige et les étoiles, la lampe de poche est superflue. Les bois s' éclaircissent et le village apparaît bientôt, perché sur le flanc de la montagne et dominant la plaine, où brillent les lumières de Villeneuve et d' Aigle.

L' hôtesse de l' Auberge des Cornettes de Bise nous a préparé une charmante chambrette toute en boiserie, dans laquelle un petit poêle répand déjà une bonne chaleur. Le temps de savourer un litre de lait cru, dûment chambré, et de régler la montre-réveil, et nous dormons profondément en vue de l' étape du lendemain. Une courte interruption est cependant nécessaire pour chasser une mignonne souris beige aux grands yeux noirs, qui avait poussé la familiarité jusqu' à venir nous embrasser sur le menton.

Un peu en dehors du village, la chapelle faiblement éclairée laisse apercevoir aux passants matinaux, par une fenêtre du chœur, la petite flamme rouge qui ne s' éteint jamais, symbole de foi et d' amour. Sur la route, une lampe de poche nous éblouit tout à coup, c' est un garde-frontière accompagné de son chien-loup. Il nous explique aimablement le chemin à suivre.

Le Lac Tanay est encore plongé dans l' obscurité. Le décor et l' air glacial nous donnent l' impression de monter à Flaine. Un peu après avoir quitté les chalets silencieux, au bord du lac, il y a aussi un petit reck assez raide, à gravir de flanc, comme pour arriver à l' Oasis. Puis le jour se lève, Vénus resplendit dans le ciel vert pâle, bien haut au-dessus des Diablerets.

La vallée s' élargit, d' une blancheur déjà intense, bien qu' elle soit encore dans l' ombre du Hautagrive et des Combrettes. Au fond, le Sex de Progelan et les Cornettes de Bise dressent leurs parois à pic. Une piste de montée datant de dimanche dernier nous conduit rapidement aux chalets du Haut de Tanay, puis au Col d' Ugeon, dont le versant suisse est déjà tout ensoleillé. La trace monte encore jusqu' à l' arête élancée séparant le Vallon de Novel de celui de Bise, à quelques mètres d' un énorme monolithe, borne géante naturelle marquant le point où la frontière traverse perpendiculairement l' arête. Encore quelques minutes d' escalade facile jusqu' au sommet de la Dent de Velan, et nous nous installons confortablement sur une touffe d' herbe sèche, tout contre un rocher, pour nous plonger dans la contemplation de l' immense panorama hivernal qui vient de se dérouler devant nos regards émerveillés.

A l' ouest, les deux Dents d' Oche se dressent, monumentales, et plus loin s' étend toute la chaîne du Jura, jusque vers le nord, au-delà de l' im LA DENT DE VELAN EN HIVER mense mer de brouillard couvrant le plateau suisse. Au-dessous de nous, les chalets de Neuteu semblent accrochés comme un nid d' aigle sur un balcon neigeux. Une trace de skis monte vers le Lac de Darbon.

Plus à l' est, le Mont Gardy étend son ombre sur la mer de brouillard au-dessus de St-Gingolph, à travers la brèche de Lovenex. Et tout au loin, le Mönch, la Jungfrau, le Strahlhorn, la Dent Blanche... mais ce qui nous enthousiasme le plus, c' est de reconnaître, par-dessus le Désert de Plate, dans le ciel d' aigue du Midi, les silhouettes bleues de la Meije et de la Barre des Ecrins.

Le Col Rose Les journées sont encore courtes, il faut déjà se mettre en route pour la traversée sur le Val de Verne. Nous regagnons le Col d' Ugeon pour glisser rapidement vers la droite sur le versant suisse de la belle coupole blanche des Bovardes, et nous voyons déjà en pensée un petit téléski remontant les skieurs du Haut de Tanay jusqu' au Col d' Ugeon, près de la station supérieure d' un téléférique émergeant de la brèche de Lovenex.

Après avoir traversé la combe poudreuse dominée par la paroi verticale de la Dent de Lanchenaire, un contrefort des Cornettes de Bise, nous montons gentiment dans la direction d' un joli groupe de rochers de marbre rose, qui émerge de la neige et se découpe sur le ciel bleu entre les Combrettes et le Sex de Progelan. Ce Col Rose donne accès à un large couloir descendant d' un seul jet jusque dans le Val de Verne; « un beau Schuss », comme disait un jeune skieur de Vouvry.

Mais avant de redescendre, nous montons encore sur les Combrettes, d' où la vue s' étend sur toute la chaîne du Mont Blanc, éblouissante dans le contre-jour, tandis que les Dents du Midi dominent la mer de brouillard dorée baignant les Alpes vaudoises.

Le beau Schuss s' effectue avec la prudence réglementaire; soit tout d' abord un petit bout à pied pour se rendre compte de la condition de la neige, puis en zigzags coupés de conversions. Enfin, après une dernière halte au soleil, ce sont des slaloms presque aériens dans la merveilleuse poudreuse du Val de Verne.

Nous rencontrons bientôt deux gardes-frontière aux skis blancs, qui vérifient notre identité et nous racontent qu' ils font souvent des patrouilles de treize heures à la file, aussi bien de nuit que de jour, avec interdiction de faire du feu ou d' allumer une lampe de poche. Puis nous rentrons dans le brouillard et nous sommes heureux de retrouver notre petite chambre chaude de l' Hôtel des Cornettes.

Le lendemain, il neige et vente. La descente s' effectue en skis jusque près du pont, à la lampe électrique. A Vouvry, la grande église avec son petit cimetière planté de hauts cèdres et ses fenêtres déjà éclairées est une invite à aller assister un instant à la messe matinale. A l' intérieur, le voisinage de la centrale d' énergie électrique a permis de réaliser un ruissellement de lumière vraiment paradisiaque.

A Aigle, nous rencontrons notre frère, et les trois jours suivants, c' est du haut de la Tour de Mayen que nous contemplons la charmante région de St-Gingolph. Mais le troisième jour, l' air est si calme et si silencieux que l' oreille perçoit distinctement, dans le nord-nord-ouest, le canon de Calais, et dans le sud, au-delà du Gran Paradiso, un bombardement aérien, en trois vagues successives, sur Turin. Et les projets d' après semblent être bien lointains encore.

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