La face nord du Hohberghorn

Veronika Meyer, Uettligen BE

... Le Monde se réduit pour moi à une pente de glace vertigineuse qui fuit sous mes pieds. Pareille à une glissoire géante dressée haut sur l' horizon, elle laisse le regard plonger dans la profondeur jusqu' à la rimaye menaçante, là en bas. Seule la marche étroite où je fais relais offre sécurité et détente dans cette face uniformément abrupte. Ici 86L' imposante bordure orientale de l' éboulement. En retrait, au centre, V Urmiberg qui, avec le Hochflue, représente la partie la plus septentrionale des nappes helvétiques. Il appartient géologiquement aux Alpes. Photos: H. Vogeii, Zoug 87Véboulement du Rossberg. Au centre, la niche d' arrache aérienne de Swissair Photo SA, Zurich 88La bordure latérale, composée de bancs de poudingues et de strates de grès et de marnes. Au bas de la photo, on aperçoit la couche de marne verte, dénudée par l' érosion. On y trouve des gastéropodes du genre Cepea et des turritelles.

Photo: H. Vögeli, Zoug tour. D' abord au sud, là où quelque part, au loin, la mer fait rouler ses vagues sur la grève. Là où règne la chaleur. Où, en cet instant même, des millions d' êtres humains s' ébattent sur le sable. Puis vers l' est, où quelque part se trouvent la Bernina et la chaîne des Dolomites, cachées l' une et l' autre par le sommet si beau, si parfaitement équilibré du Cengalo. Puis vers le nord, d' où j' ai fui pour trouver ici ce qui m' est refusé là-bas: la paix, la nature sauvage, la fin de l' agitation fiévreuse. Enfin vers l' ouest, où quelque part se dresse le Toit des Alpes.

Ma course me ramènera ensuite, par le flanc sud du Badile et deux cols, dans le val Bondasca. Une pluie violente s' est installée. Eclairs et coups de tonnerre se succèdent comme s' ils cherchaient à se devancer mutuellement, tandis que les sommets, maintenant, se sont tous effacés dans la brume...

Traduit par Edmond Pidoux tout est simple, d' une entière évidence. Il s' agit de se mouvoir dans une voie d' une suprême élégance, d' une beauté lumineuse.

Ainsi donc, aujourd'hui, ce qui apparaissait hier encore comme un rêve d' une terrible audace est en train de se réaliser.

Beat, là-haut, taille la prochaine encoche. Des débris de glace frappent mon casque et mes gants... Hier, Beat Burgener, de Saas-Grund, mon guide, a voulu m' initier au secret de l' esca sérieuse sur glace, dans la courte paroi nord de l' Allalin; mais nous n' y avons trouvé ni glace ni même névé, et nous avons labouré jusqu' au sommet dans la neige profonde.Voilà comment le Höhberghorn est devenu ma première course sur une raide et haute pente de glace.

Et quelle course! On dirait que la montagne s' est cuirassée pour recevoir une novice: c' est ici la glace blanche, où les crampons de Beat laissent à peine une trace. Deux alpinistes, qui ont attaqué la face derrière nous, se montrent si impressionnés, qu' après deux longueurs ils abandonnent. Prudents comme des danseurs de corde - ou plutôt de miroirils redescendent sur le glacier de Ried, et de là vont regagner le Windjoch.

Beat s' est installé là-haut, je peux le rejoindre. Les deux vis à glace sont rapidement extraites... Et maintenant, vais-je me risquer sur cette surface miroitante dont l' éclat me nargue? Tout regimbe en moi à l' idée de quitter mon poste, oasis de repos et de songerie, pour me mettre à grimper à grand renfort de muscles. Je suis tentée de gratter la glace sans conviction avec mes crampons. Mais qu' est donc que Beat a voulu m' inculquer au moment de l' attaque? Précisément, que je ne devais pas faire ça, mais au contraire enfoncer d' un coup - tacles pointes frontales dans la glace et me tenir debout sur cet appui. Comme ça me paraît dur, à présent! Mais une muraille comme celle-ci ne peut être vaincue en hésitant. Tac! et encore tac! et tac! Je grimpe. Rien de plus évident que cette technique, mais ce n' est rien de facile non plus. Après quelques pas les jambes sont déjà fatiguées. Croyant avoir grimpe un bon bout de pente, je lève les yeux. Misère! Beat est encore loin là-haut. Impossible de faire une pause debout là où je suis, je suis obligée de continuer ma danse au miroir. Mon piolet sans denture, si cher qu' il me soit, n' est pas précisément l' outil qu' il faudrait en glace vive. Et demain, qu' est que ça va être dans la face nord de la Lenzspitze, si elle se pré- sente de la même manière? Quand j' arrive au dernier pas sous le relais, j' empoigne la corde vigoureusement et sans vergogne.

Beat me félicite superlativement en tapotant sur mon casque, mais j' ai dans l' idée qu' il le fait avec tous ses clients pour entretenir leur moral, qu' ils s' en soient bien ou mal tirés. Pourtant, après un effort aussi exceptionnel, tout m' enchante: les compliments, cet environnement de glace, la marche où l'on fait relais, une encoche parfaitement confortable. Que m' importe l' effort, puisque je suis arrivée? Par sage précaution, j' ai imaginé pour mon usage, depuis quelques semaines, un exercice de gymnastique particulier destiné à fortifier les mollets, et me suis entraînée jusqu' à un épuisement douloureux. Vas-y donc, Beat! Cette paroi est de mon goût!

Le Stecknadelhorn guigne comme une petite pyramide derrière un sérac géant. Ce sera mon dixième « q.000 », aujourd'hui à midi. Je jette au Dürrenhorn un regard scrutateur. Nous sommes à présent un peu plus haut que son sommet, ce qui signifie que nous avons déjà gravi un bon tiers de la face du Höhberghorn. Sans même nous le dire, nous sommes tombés d' accord pendant la montée pour ne pas honorer de notre visite, après avoir atteint notre but, ce tas de déblais du Dürrenhorn.

Beat est à bout de corde. Il taille avec son piolet comme un chercheur de trésors pour aménager une bonne place de repos. A moi! La routine venant, mon appréhension, à l' instant de quitter mon relais, est déjà moindre. Mais je ne peux m' en défaire entièrement dans cette face tellement nue et redressée.

Depuis un moment je me suis mise à compter les longueurs de corde. Quand nous arrivons à la « sortie », ça en fait dix, dont deux, au milieu de la face, dans une neige profonde, inconfortable, et tout le reste sur glace. Un peu au-dessous du sommet, Beat tire vers l' arête est: c' en est assez pour aujourd'hui de la danse au miroir. A moi comme à lui il importe peu de faire une directissime jusqu' à la plus haute pointe. Malgré la fatigue grandissante, la grimpée devient plus simple et bientôt sans problème. La dernière longueur est un adieu aux cinquante degrés de la face. Le monde, autour de nous, s' élargit de nouveau. Le Stecknadelhorn, le Nadelhorn et la Lenzspitze nous dominent de leur masse impressionnante: autant de nouveau buts attirants. En quelques pas nous sommes au sommet: j' en prélève une pierre, que j' emporte...

Après un court repos, nous tournons nos pas vers le Stecknadelhorn. Lorsque les premières images du Nadelgrat me sont tombées sous les yeux, il y a quelques années, elle me semblaient

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