La face nord du Petit Combin

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

PAR DENIS BERTHOLET ( VERBIER )

Avec I illustration ( 151 ) Trois heures déjà que nous ployons sous des charges inhabituelles, les épaules meurtries, et la cabane Brunet n' apparaît toujours pas. Le rythme régulier et lent de notre marche m' incite à la réflexion. Voilà des années que cette face nord du Petit Combin s' encadre dans ma fenêtre, des années que je rêve de la gravir. Dans quelques heures ce rêve va se réaliser. Quelles vont être les conditions, les difficultés, quel temps aurons-nous? Je suis excité; j' accélère. Mais aussitôt le sac se fait plus lourd et me rappelle que nous transportons pitons, cordes, piolets, crampons, matériel de bivouac, cuisine, etc. Vers 17 heures enfin, fourbus, trempés de sueur, nous atteignons les chalets d' Ifliri, à environ 2500 mètres. Nous installons le campement dans le chalet des bergers, ouvert à tous vents, partageons les corvées et préparons le matériel pour le lendemain.

... Aujourd'hui, 27 mars. Le soleil se lève. Il fera beau. Nous partons à 8 heures. Il ne s' agit encore que d' une reconnaissance. Nous voulons choisir quelques angles pour les prises de vues du film que j' ai l' intention de tourner. Nous nous élevons lentement en direction de la face NW, début de notre itinéraire de montée. A 13 heures, nous rejoignons l' arête centrale par une traversée facile, mais un ressaut très raide nous arrête. La neige poudreuse repose sur un fond de grésil peu stable et traître. René enlève ses skis, s' approche et brusquement enfonce jusqu' au ventre dans cette farine. Il est au pied du ressaut; il monte. Deux pas, droit en haut. Il retombe, creuse une véritable tranchée. Trente mètres plus haut, il rejoint des rochers, plante un piton et nous tire jusqu' à lui. Encore une longueur de corde sur des rochers verglacés, et la pente s' adoucit. Nous pouvons rechausser nos skis, et c' est par des lacets toujours plus serrés que nous suivons le fil de la crête. Cent mètres au-dessous du sommet, nouveau ressaut. Il est 14 h. 30 déjà. Nous continuons sans sacs et sans skis, pour accélérer la marche. Hubert monte en tête, taille quelques marches, et, à 15 h. 30, nous nous serrons la main au sommet. Un court arrêt et nous repartons. Nous retrouvons nos skis. Encordés, prudemment, nous descendons alors l' arête en virages serrés. Une main-courante résout le problème du ressaut; déjà nous glissons sur le glacier de la face NW. La neige est poudreuse, farineuse, et nous pouvons « godiller » à plaisir malgré nos sacs pesants.

Nous réintégrons notre bivouac et passons la soirée autour d' un petit feu, bien au chaud dans nos vestes de duvet. Chacun raconte les « meilleures » entendues en cabane, ou des histoires vécues. Ce n' est que fort tard que nous nous empaquetons dans nos sacs de couchage.

L' aube du 28 est maussade et il est déjà 9 heures lorsque nous nous mettons en route. Par les traces de la veille, nous remontons en trois heures jusqu' au ressaut situé cent mètres au-dessous du sommet. Nous décidons d' entreprendre la descente de la face nord proprement dite de ce point là, car il est tard.

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Nous commençons par une traversée vers le centre de la face, et, encordés à trente mètres les uns des autres, nous arrivons dans un couloir caractéristique. René a remarqué un pont très fragile et très raide entre les lèvres d' une crevasse oblique. Nous y passons sans enlever les skis et sans rappel. Le décor est grandiose, et de tous côtés ce ne sont que séracs étincelants, crevasses et tours de glace. La voie n' est pas difficile à trouver, car nous avons étudié les passages à la jumelle depuis Verbier.

Quelques ressauts très raides nous obligent à une grande prudence; alors nous arrivons en pleine paroi, sur une sorte de balcon surplombant. Pour en sortir, il faut choisir entre un rappel de trente mètres et une traversée très exposée. Nous optons pour la traversée, et René s' y engage sans skis. La glace affleure; il taille, plante un piton d' assurage, et, après cent-vingt mètres, rejoint une pente plus sûre. Encore quelques virages prudents, et nous pouvons nous décorder. La pente est toujours très raide, mais la neige excellente permet toutes les fantaisies, même des chutes spectaculaires!

Le travail de cinéaste est un travail de patience et de recommencements. Je dois prendre encore un certain nombre de séquences pour compléter le film Aussi, le 17 avril, sommes-nous sur le chemin de la cabane Panossière. Le 18, par temps splendide, nous parvenons au sommet du Petit Combin. Il est 10 heures. Nous complétons l' itinéraire en descendant la partie supérieure de la face par l' arête des Avouillons. A part une émotion provoquée par Christophe, qui perd pied dans un passage délicat, toute la descente se passe bien. Nous arrivons à la cabane Brunet sans avoir été obligés d' enlever les skis. Il y a trois heures et demies que nous avons quitté le sommet.

Ces itinéraires sont très intéressants pour bons skieurs; mais, à la descente, je conseille de les combiner comme suit: - Quitter le sommet par l' arête des Avouillons. Au premier replat, traverser sur la gauche pour rejoindre l' arête centrale qu' on peut descendre à skis sans trop de difficultés. Au milieu de celle-ci, au-dessous du ressaut, traverser encore une fois sur la gauche pour descendre le glacier de la face NW. Danger de plaques de neige dans les deux traversées. A n' entreprendre que par très bonnes conditions.

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